Affirmer en 2017 que la télévision française n’a jamais produit de série gay sonne comme le triste et incroyable constat de la frilosité des chaines à aborder le sujet. Des personnages homos abondent dans de nombreuses fictions, mais que l’on tolère tant qu’ils ne sont pas sexualisés et servent d’alibi. L’impératif est limpide : les chaînes veulent faire de l’audience de manière à être financées par les annonceurs et, dans ce but, lissent au maximum ce qui pourrait peut-être heurter le public – un public qui ne correspond à aucune réalité absolue –, nivelant les programmes vers des contenus pouvant être regardés « en famille ». C’est dire la difficulté que les créateurs, qu’ils soient scénaristes, réalisateurs ou producteurs porteurs de projets ambitieux et originaux ont à se défendre et trouver des financements.

Dans un très bel ouvrage que Suzanne Horer et Jeanne Socquet consacraient en 1973 à la place de la femme dans l’art, parmi les quelques beaux témoignages de femmes artistes publiés, la parole était donnée à Marguerite Duras qui mettait précisément l’accent sur la nécessité, de la part de la femme écrivain et cinéaste qu’elle représentait, de s’exposer avec force et conviction sur la scène médiatique pour faire face à un dehors masculin hostile et toujours prêt à suffoquer la parole féminine. Le titre du livre, La Création étouffée, annonçait déjà le projet des deux auteurs : aller interroger le pouvoir créateur qui est plus volontiers accordé aux hommes comme si la création était un ensemble monolitique réservée à une seule portion du monde.

Edouard Louis
Edouard Louis

« Toute la tâche de l’art est d’inexprimer l’exprimable » annonçait Roland Barthes à la lisière feutrée de ses fondateurs Essais critiques en une formule incandescente de paradoxe qui pourrait servir de guide idéal à la lecture d’Histoire de la violence d’Édouard Louis. Reparaissant ces jours-ci en collection de poche en Points Seuil, un an après sa tonitruante sortie, ce second et puissant roman, tout de noirceur et décisif de beauté, paraît être traversé du même et définitif constat devant un geste d’écrire qui, pour raconter ce viol qui a déchiré l’existence du jeune homme, ne doit pas, contre toute attente, s’affronter à la terreur sombre de l’innommable mais surseoir à ce qui est déjà nommé dans la langue.