Perez : « J’ai besoin de relancer les dés à chaque nouveau projet pour être stimulé » (Le grand entretien)

Perez © Yann Stofer

Après Saltos en 2015, remarquable premier album où la pop la plus synthétique s’alliait à la mélancolie la plus sombre, Perez revient ces jours-ci sur le devant de la scène avec Un album de collection, splendeur électronique et plastique. Héritier d’une chanson française dont les hérauts seraient Daho et Bashung, le prince noir de la pop surprend à nouveau avec un album composé de 11 titres qui, entre performance et exposition musicale, s’inspirent d’œuvres sélectionnées par le chanteur dans la collection du Frac Île-de-France.
Avant son concert au Plateau qui lancera ce nouvel album, Diacritik est revenu avec Perez le temps d’un grand entretien sur les inspirations riches et multiples de cet artiste singulier dont la pop littéraire doit aussi bien au synthétiseur qu’à Marguerite Duras.

Ces jours-ci sort votre nouvel album intitulé Un album de collection qui rassemble 11 chansons au destin particulier : en effet, ce disque s’offre comme 11 chansons autour de 11 œuvres choisies de la collection FRAC Île de France. De « Skull Table » de Saadane Afif au « Lâcher d’escargots » de Michel Blazy en passant par « L’Horloge » d’Etienne Chambaud entre autres, votre album s’offre comme une transposition de l’univers plastique à l’univers musical.
Pouvez-vous nous dire comment est né ce projet après Saltos qui était un premier album résolument pop en 2015 ? Dans quelles circonstances cette nouvelle œuvre a-t-elle pris naissance ? Plus largement, en quoi cet album participe-t-il de votre goût pour le salto, pour le saut dans la continuité, la surprise ? En quoi chanter doit-il répondre pour vous d’une quête et d’une exploration de formes qui permette de se dégager d’un éventuel risque de répétition ?

A l’occasion du festival de mode et de photographie d’Hyères en 2014, j’ai fait une pièce sonore intitulée L’Hôte qui consistait en un portrait par la chanson de ce haut lieu du modernisme qu’est la villa Noailles. J’ai beaucoup aimé cette approche et j’ai voulu réitérer cette expérience consistant à tenter de transposer en chansons d’autres médiums artistiques. La collection du FRAC Île-de-France me paraissait être un bon choix en ce qu’il s’agit d’une collection publique dont chacun doit pouvoir se saisir. Un peu comme la pop musique, c’est un fonds commun, quelque chose qui devrait relever du partage. D’ailleurs, je suis très reconnaissant à l’équipe du FRAC de m’avoir donné accès aux œuvres et de m’avoir soutenu dans ce projet.

Même si cet album demeure un disque de musique pop et non de musique expérimentale, il est vrai qu’il peut sans doute surprendre, par sa dimension conceptuelle, des auditeurs qui ne connaissent de moi que l’album Saltos. Je crois que brancher ma pratique musicale sur d’autres champs de la création en faisant des disques comme celui-ci est un moyen d’échapper au risque de routine, ça me donne du souffle. Il y a des artistes qui tirent toute leur force de la répétition et de l’épuisement de quelques formes. Pour ma part, j’ai besoin de relancer les dés à chaque nouveau projet pour être stimulé.

Un album de collection, pochette de Romain Bernini

Pour en venir au cœur du disque, comment s’est opérée, de Romain Bernini à Emilie Pitoiset, la sélection des œuvres plastiques ? Quelle liberté vous a été laissée pour procéder ? Avez-vous répondu à un cahier des charges particulier, une contrainte formelle ?
À ce titre, on a le sentiment à écouter la chanson d’ouverture « Le Sphinx » inspirée de l’œuvre de Lily Reynaud Dewar que votre choix a obéi à celui qui a pu guider Barthes dans La Chambre claire devant certaines photos, à savoir que c’est le punctum d’une œuvre qui vous a comme choisi, a fait appel en vous, qui a littéralement point en vous : en seriez-vous d’accord ?
S’agit-il d’œuvres qui ont immédiatement fait image et musique en vous ?

Étant à l’initiative de ce projet et ne répondant pas à une commande, j’avais le choix parmi plus de 1000 œuvres dans la collection du FRAC Île-de-France. Mon premier critère de sélection a été de ne choisir que des œuvres d’artistes français comme en écho au fait que j’écris et chante en français mais aussi pour des raisons pratiques puisqu’il me semblait que des artistes français seraient plus facilement accessibles et que je tenais à rencontrer ceux qui l’accepteraient pour leur présenter mon projet et évoquer l’éventuel rayonnement musical ou sonore de leur travail plastique.

Ensuite, j’ai choisi des œuvres que je connaissais déjà pour la plupart et qui avaient formé mon goût esthétique. Je ne dirais pas qu’elles m’ont choisi en ce qu’elles auraient immédiatement fait image et musique en moi. En réalité, la musique est advenue au terme d’un travail assez long et suivant une méthode d’entretiens avec les artistes et de rencontres avec les œuvres. En revanche, ce sont des œuvres avec lesquelles j’avais une histoire, dont j’avais croisé le chemin. J’ai même déjà travaillé en tant que compositeur avec Saâdane Afif ou Benoit Maire, des artistes qui, il y a une dizaine d’années, m’ont conduit à m’intéresser à l’art contemporain et à la jeune scène française alors émergente. Il existe donc aussi une dimension affective dans cette sélection, une volonté de revenir sur des artistes ou des œuvres qui m’ont marqué et sur lesquels j’avais envie d’écrire.

Dès son titre, Un album de collection se donne, comme en référence à Walter Benjamin, comme l’album surtout d’un collectionneur – d’un collationneur faudrait-il dire. On connaît votre goût pour l’art contemporain depuis notamment Dératisme qui se présentait comme une galerie virtuelle. Partant, vous sentez vous plus ici chanteur ou curateur ? Concevez-vous cet album comme un curatoria ?

En effet, je parle souvent de curatoria par la chanson quand j’essaye d’expliquer ce projet à quelqu’un. Mon idée c’était de me mettre dans la position d’un commissaire privé de ses outils habituels que sont les œuvres dans leur matérialité, mais aussi la scénographie, les cartels, la feuille de salle, voire la publication. Un commissaire sans espace donc, et dont le discours devait épouser la forme d’une chanson avec ses contraintes formelles de concision, de rimes, de répétition, etc. Mais selon moi le fait de réunir des œuvres, d’en proposer un agencement et d’en prolonger le sens par leur mise en rapport et leur interprétation constitue bel et bien un commissariat.

Ainsi, à considérer votre album comme une exposition virtuelle et musicale, vous avez pu indiquer que le travail d’anthologie et de composition de l’album s’apparentait à une enquête : de quel type d’enquête s’agit-il ici pour vous ? Doit-on l’entendre au sens presque de Jorge Luis Borges lorsque ses enquêtes venaient présenter un approfondissement du réel ou des images du réel par le biais de la fiction ?

Ce qui m’intéresse dans ce travail de transposition d’un medium artistique en un autre c’est son impossibilité, le fait que cette transposition sera fatalement vouée à l’échec. En abandonnant l’idée d’une transposition univoque, on se lance à la recherche d’équivalences, on met en place des stratégies qui, d’une part, obligent à repenser ses méthodes d’écriture et de composition en tant que musicien pop et, d’autre part, produisent du sens au sujet de l’œuvre plastique via un prisme qui est à ma connaissance rarement utilisé à cet effet. On peut effectivement opérer un rapprochement avec la démarche borgésienne d’approfondissement du réel par la fiction, puisque pour appréhender ces œuvres, pour être en mesure de produire une réflexion à leur sujet, il fallait d’abord que je les reconstruise par la chanson.

 

Pour en venir à présent à la manière s’est composé cet album, un élément ne manque pas de frapper l’auditeur d’Un album de collection, c’est combien dans cette galerie d’art chaque chanson ne peut pas se réduire à une illustration sonore ou une bande-son. On assiste, au contraire, à la transposition d’une œuvre plastique en chanson dans une œuvre à part entière. Comment s’est élaboré le procès de création ? Quelles stratégies avez-vous mis en place pour que le plastique devienne musical et inversement ?
On pressent derrière votre travail l’influence de penseurs comme Benjamin lorsqu’il évoque l’art comme un vaste « continuum de formes » ou encore comme Jacques Rancière notamment dans son souhait d’un partage du sensible où le visible et le dicible ne cessent d’échanger leur place : vous sentez-vous pris dans un tel partage du sensible, un tel régime esthétique des arts ?

Comme je l’ai dit précédemment, je connaissais déjà la majorité des œuvres de la sélection. Mais cette matière me semblait insuffisante pour me lancer dans l’écriture et la composition. J’avais la volonté de me confronter aux œuvres en créant des situations. J’ai alors eu l’idée de filmer les œuvres avec un ami vidéaste qui se nomme Loan Calmon. Le FRAC Île-de-France nous a donné accès à sa réserve et nous avons tourné des séquences vidéo dans lesquelles j’appareillais les œuvres de micros, je me mettais à jouer du synthétiseur devant elles.
C’était un peu comme tourner un documentaire musical absurde, j’étais dans la peau d’un compositeur qui se retrouvait face à des objets plastiques rétifs à leur mise en chanson, des objets sur lesquels il n’avait aucune prise mais qu’il tentait tant bien que mal de les apprivoiser. C’était une manière ludique d’observer ces œuvres, en les filmant et en jouant avec j’apprenais davantage que si je m’étais pointé solennellement devant elles avec un carnet et un stylo. Ces films m’ont servi pour les performances qui ponctuent le projet et je souhaiterais également en faire une installation vidéo.

Mais pour en revenir au travail de composition, cela a constitué une première phrase qui m’a permis de cerner ce qui m’attirait dans chacune de ces pièces et m’a donné de premières pistes. Ensuite, je suis allé à la rencontre des artistes qui ont accepté pour la plupart de me rencontrer et je leur ai posé des questions à propos de leurs œuvres et plus généralement de leur rapport au musical et au sonore. Tout au long de ce travail de recherche j’ai également été en contact avec les équipes du FRAC. Au final, j’ai accumulé beaucoup de données et lorsque je me suis enfin lancé dans le travail d’écriture, j’étais en mesure d’extraire de toutes ces situations et discussions autour des œuvres les choses qui me semblaient les plus pertinentes. Ce travail de préparation était primordial pour que les chansons ne soient pas des bandes-son arbitrairement plaquées sur les œuvres. Je voulais qu’il soit possible de sentir le fait que j’avais fréquenté ces œuvres, que j’avais cherché à les connaître.

Je crois que je suis surtout sensible à cette idée d’un « continuum des formes » du point de vue de la création en ce que je ressens cela intuitivement en tant qu’artiste lorsque je suis particulièrement enthousiasmé par l’œuvre d’un autre, quelqu’en soit le médium. Cette idée que la rencontre d’une œuvre va susciter en soi le désir de créer à son tour. Ce projet était aussi une manière de faire apparaître ce phénomène de transmission du désir par le biais des œuvres.

Je suis d’ailleurs très heureux que Romain Bernini, dont le travail a inspiré la chanson « John Frum », m’ait proposé de faire la peinture qui illustre la pochette suite à l’écoute de l’album. C’était une magnifique manière de clore la fabrication de cet album en faisant que la musique redevienne finalement plastique.

Perez © Yann Momson

Votre Album de collection semble présupposer sinon induire un geste artistique et conjointement critique total, celui qui fait de l’album une installation. De fait, vous vous produisez sur scène, notamment au FRAC avec cet album au cœur de projections : concevez-vous l’album, son live et l’accrochage comme performance ? Vous considérez-vous plus performeur que chanteur pour cet album ou cette distinction pourrait-elle être étendue de manière plus large à votre précédent album ?

En menant des projets comme celui-ci dans le champ de l’art contemporain et non dans celui de l’industrie du disque, je cherche effectivement à étendre ma pratique musicale à d’autres formats, temporalités, et modes de diffusion et de présentation. Pour autant, les frontières entre ces deux aspects de mon travail sont poreuses et j’espère que se dessine au fur et à mesure que j’avance un style, une démarche, une manière de faire de la pop. Mon prochain disque pop, que j’ai déjà terminé, sera moins conceptuel qu’Un album de collection mais il lui doit assurément beaucoup. L’enjeu pour moi consiste à maintenir la chanson comme centre de gravité de mon travail tout en m’autorisant l’exploration d’autres champs artistiques.

Vous avez la réputation d’être un « chanteur littéraire », vous rapprochant filialement d’une chanson française d’une certaine manière qui irait de Gainsbourg à Daho en passant par Bashung ou plus proche encore Lescop.
Pourtant, ce que révèle Un album de collection, c’est combien, peut-être comme le Polnareff du Bal des Laze ou le Christophe du Beau Bizarre, vos chansons sont autant de récits notamment le splendide « Journal du Voleur » inspirée par l’œuvre éponyme de Camille Henrot ou encore « John Frum ». Par quels auteurs, plus que chanteurs, vous sentez-vous influencé ?
On sait que vous avez mis en musique Les Mains Négatives de Duras : Duras, notamment la Duras d’India Song, entre roman, image et musique, a-t-elle influencé votre sens du récit ?

J’avais forcément en tête Duras et le Nouveau Roman pendant l’écriture de ce disque, parce qu’il m’est rapidement apparu que le seul fait de décrire une œuvre d’art contemporain dans une chanson produisait déjà quelque chose de beau et d’étrange et que l’on pouvait aisément se passer d’intrigue. Par exemple, pour la chanson « Remise en forme » qui renvoie à l’œuvre d’Eléonore False j’ai voulu rendre compte de la manière dont l’œuvre m’obligeait en tant que spectateur à lui tourner autour pour être en mesure de l’appréhender puisque par sa forme et sa disposition dans l’espace elle ne permet pas d’épouser un point de vue qui l’embrasse dans sa totalité. Comme il s’agit d’une photo de la danseuse Dana Reitz à échelle humaine qui tient debout grâce à un léger pliage, la description est à la fois celle d’un objet et celle du corps d’une femme. J’ai voulu maintenir cette ambivalence, qu’il ne soit pas possible de dire à l’écoute de la chanson s’il s’agit de la perception d’une œuvre d’art ou d’une danse de séduction. D’autres morceaux comme « John Frum », « Journal du voleur » ou encore « Le lâcher d’escargots » sont plus narratifs et lorgnent parfois vers le fantastique. Mes influences sont alors plutôt à chercher du côté de Roberto Bolaño, de Borges et Cortazar dont il se réclame, ou encore de Kafka et Phillip K. Dick pour « Le lâcher d’escargots ».

Perez © Yann Stofer

Si votre album porte en lui d’indéniables influences plastiques et littéraires, musicalement les influences semblent largement plus mélancoliques, notamment dans la production choisie. Pourquoi avoir délibérément choisi sur presque tous les titres une instrumentation minimaliste qui confie au synthétiseur et à la boite à rythmes ?
On vous sent influencé ici par Jacno, Telex ou encore Mirwaïs : vous reconnaissez-vous dans leur utilisation mélancolique d’outils funk (le synthé, le rythme) pour offrir une pop noire, presque dystopique pourrait-on dire ?

J’ai commencé par écrire les paroles et lorsque je me suis mis ensuite à composer la musique j’ai d’abord tenté d’attribuer à chaque œuvre/chanson un genre musical très typé, comme pour marquer sa spécificité mais cela était très indigeste et faisait trop exercice de style. Alors j’ai choisi cette instrumentation minimaliste qui laisse beaucoup de place au chant et à la compréhension du texte, je me suis dit que c’était la teinte musicale adéquate pour cet album. C’est quelque chose que j’ai décidé de manière assez intuitive, qui s’est imposé comme une évidence. Je crois qu’il était nécessaire de donner du liant à cet album, de la même manière qu’un bon commissaire va faire en sorte que les œuvres de son exposition dialoguent entre elles et constituent une forme cohérente en dépit de leur hétérogénéité.

Avec le recul, je pense que la mélancolie que dégage ce disque renvoie d’une certaine manière à l’impossibilité de traduire totalement ces œuvres plastiques en chansons. C’est un disque qui est entièrement tendu vers une altérité qui constitue la raison de son existence mais qu’il ne rencontrera jamais réellement.

Julien Perez, Un album de collection, FRAC Île-de-France. Le vinyle sera disponible sur http://www.lespressesdureel.com à partir du 21 avril 2017

L’album est en écoute ici

Performance au Plateau (22 rue des Alouettes, 75019, Paris) le vendredi 21 avril 2017 dans le cadre de la Grande Revue « L’homme aux cent yeux »