Étudiants : l’avenir à crédit(s), un documentaire de Jean-Robert Viallet

Alors que les élections présidentielles approchent, que le programme de la majorité des candidats ignore superbement l’enseignement supérieur ou vise à le calquer sur le modèle américain, projetant d’achever, pour certains, un démantèlement amorcé depuis deux quinquennats, il est important d’évoquer un documentaire de Jean-Robert Viallet justement centré sur le monde universitaire et dont le titre se veut sonnette d’alarme : « Étudiants, l’avenir à crédit« .
Les universités sont devenues des entreprises, soumises à un modèle libéral, et si le phénomène est encore émergeant en France, observer son fonctionnement et ses répercussions sur les étudiants aux USA, donnés par beaucoup comme un modèle, ou en Grande-Bretagne, permet de comprendre les risques d’un tel système.
Plongée, glaçante et instructive, dans un monde en pleine mutation.
Dans le monde, le nombre d’étudiants ne cesse de croître : de 13 millions dans les années 60, à 200 millions en 2015 et 400 millions prévus à l’horizon 2030, une véritable « clientèle » comme ce reportage se charge de le démontrer. Les grandes institutions américaines dominent le monde, par leur prestige, leur envergure, leur attractivité. L’Europe ne peut rester hors jeu et, en mars 2000, propose une déclaration commune, à Lisbonne, centrée sur la volonté de mettre l’enseignement supérieur au service de l’économie et de l’emploi.

L’Angleterre est à la pointe de cette volonté de réforme. Le gouvernement de Tony Blair applique le modèle du système privé au service public pour le rendre plus performant, ou, pour le dire en un mot si cher au monde du travail, compétitif. C’est la fin du principe de l’éducation gratuite pour tous, les droits d’inscription dans les facultés anglaises s’envolent : de 1000 £ à 9000 £, en 2010 sous le gouvernement Cameron. Les débats au Parlement ont eu beau être houleux, les manifestations monstres, désormais un étudiant anglais (ou un étudiant étranger suivant ses études au Royaume-Uni) devra s’endetter pour suivre son cursus universitaire.

A l’opposé, en Europe du Nord et en particulier dans les pays scandinaves, la gratuité perdure. En Suède, au Danemark, en Finlande, en Allemagne, non seulement les étudiants issus de l’Union Européenne ne paient pas de droits d’inscription mais, en Suède, ils touchent même une bourse universelle de 300 € par mois durant 6 ans…

Ce sont donc deux systèmes qui s’opposent radicalement. Celui que la France songe à adopter s’inspire des États-Unis, avec ses droits d’inscription très élevés, une compétitivité et une concurrence féroce entre les établissements qui rappellent celles du monde de l’entreprise. Désormais, les facs ont leur service communication et marketing, des partenariats avec des chaînes (Starbucks, MacDo), les universités sont non seulement des lieux de transmission d’un savoir mais aussi de profit, les présidents d’université sont des chefs d’entreprise. La taille des facs — de plus en plus énorme, via regroupements et fusions de pôles universitaires entre eux —, leurs chiffres d’affaires sont mis en avant, comme leur place dans le très controversé mais très influent classement de Shanghai : une hiérarchie calculée sur le nombre de prix Nobel, de médailles Fields, de publication dans des revues scientifiques, elles-mêmes classées. Le système de calcul apparie qualité et quantité, selon une méthode sinon complexe du moins douteuse…

Dans le top 100 de Shanghai, 50 universités américaines (dont la n°1, Harvard), 8 anglaises, 4 allemandes et 4 françaises (Paris 6, Paris 11, l’ENS et Aix-Marseille). Ce classement a un poids énorme sur le choix des étudiants de s’inscrire dans telle ou telle université, en particulier en Asie ; il sert à « orienter une clientèle« , tranche le président de l’Université de Hambourg, très hostile à ces hiérarchies sans rapport avec une formation humaniste. Mais de telles résistances sont rares : les fusions d’universités permettent d’additionner laboratoires, publications et distinctions, comme le montre l’exemple de l’Université Paris-Sarclay, dans le reportage, regroupement de 18 établissements (dont l’ENS, Polytechnique, HEC, Centrale, Orsay, INRA, etc.) soit « l’excellence au milieu des champs de betteraves« , comme le commente avec acidité le reportage. Gilles Bloch, président de l’université Paris-Sarclay, dont les murs sont encore en plein travaux, parle de son établissement comme d’une « marque » qu’il rêve de faire entrer dans le top 20 mondial…

Les conséquences d’une telle libéralisation du monde universitaire sont évidemment très grandes pour la population étudiante : pour suivre des cursus dans de telles universités, il faut acquitter des droits d’inscription très élevés donc pouvoir les payer, soit contracter des prêts et s’endetter pour de longues années. Tout tourne autour de la notion d’employabilité : il s’agit, pour les facs, de produire des étudiants adaptés au marché du travail qui, une fois endettés, s’intègreront dans ce système sans le remettre en cause. C’est aussi l’idée qu’un étudiant travaillera d’autant plus pendant ses études comme après qu’il aura payé cher sa formation. Soit un enseignement réduit à sa dimension de marchandise, une économie du savoir, utilitariste, selon les plus réfractaires à ce système libéral.

Les enjeux économiques du « marché global de l’étudiant » (c’est le terme officiel) sont énormes : 4 millions d’étudiants sont en mobilité dans le monde — le contingent le plus important, et en expansion constante, venu de Chine —, il s’agit pour chaque université de les attirer dans ses cursus payants. La dette étudiante s’envole : en Grande-Bretagne, 45 % des crédits ne sont pas recouverts et bientôt le système coûtera plus cher à l’État que lorsque les frais d’inscription étaient plus bas. Aux USA, dans lesquels l’Université est payante depuis 40 ans, la dette étudiante atteint des sommets astronomiques (1300 milliards de $ au total) au point qu’un collectif, Debt Collective, a fait de la lutte contre ce système son cheval de bataille.

Comme l’explique Laura Hanna, membre de cette association, il n’est pas dans la culture américaine de considérer que la santé ou l’enseignement peuvent être gratuits. Cependant il y a eu, ces dernières années, une forme de « normalisation d’une violence économique« . Andrew Ross, chercheur à la NYU — université la plus chère des États-Unis — et membre lui aussi de Debt Collective, poursuit en expliquant avec amertume que, de même que le droit au logement a été remplacé, dans nos esprits, par le droit au crédit immobilier, le droit à l’éducation est devenu un droit au crédit pour payer cette éducation. Les conséquences sont doubles : ce poids de la dette éteint le pouvoir critique des étudiants qui ne pensent plus qu’en terme de survie économique. Et ce système privé à but lucratif entraîne les pires dérives, quand monts et merveilles sont promis à des jeunes ciblés par des recruteurs comme fragiles et crédules, en échange d’un prêt étudiant fonctionnant sur le modèle des subprimes.

La Sorbonne

Alors qu’en France, les frais d’inscription à l’université ont longtemps été un sujet tabou, les choses commencent à évoluer. On installe des cursus payants, comme à Sciences-Po ou Dauphine, et le programme de certains candidats à l’élection présidentielle s’engage très clairement dans le sens d’une libéralisation de l’enseignement supérieur. Malgré la structure très désordonnée de ce documentaire, et son hostilité ostensible à un tel système capitalistique, la comparaison avec les systèmes américains et anglais permet de poser une question cruciale : protégerons-nous l’enseignement supérieur des dérives de la marchandisation ?

Étudiants, l’avenir à crédit (France, 2016), un documentaire de Jean-Robert Viallet, 1 h 25, coproduction Arte/CFRT, Arte.