A Different Kind Of Tension : Nocturama de Bertrand Bonello, par Christian Rosset

Bertrand Bonello sur le tournage de Nocturama

Nocturama – dont le titre secret, refoulé, irresponsable comme dirait l’autre, demeure, sept ou huit ans après sa conception, et pour l’éternité, Paris est une fête –, j’ai bien failli ne jamais le voir. Il est vrai que, n’étant pas contraint de le faire, je ne me précipite que rarement dans les salles à la sortie des films et je rate donc l’essentiel de la production cinématographique du moment, sans pour autant me sentir lésé de quoi que ce soit : juste un peu plus ignorant chaque jour, comme tout un chacun. En ces temps de reconduction automatique d’un certain “état d’urgence”, ralentir le tempo ne peut faire de mal. On a beau avoir été furieusement cinéphile dans sa jeunesse ; on a beau désirer chaque matin retrouver cette ardeur à se précipiter là où le courant passe et recharge (au passage) nos batteries, il n’y a finalement que peu de sorties qui nous incitent à foncer impérativement dans les salles obscures : en ce qui me concerne, ces derniers temps, Aki Kaurismäki (L’autre côté de l’espoir) et Jim Jarmusch (Paterson, Gimmie Danger) – vieux compagnons de route générationnelle au meilleur de leur forme. Ce n’a pas été le cas avec Nocturama. Bien qu’ayant plutôt apprécié – physiquement, sensuellement, autant qu’intellectuellement – au moins quatre des films précédents de Bertrand Bonello ; bien qu’un temps de liberté suffisant m’avait été accordé ce jour-là, je suis resté chez moi, probablement à ne rien faire, ce mercredi 31 août 2016 – jour où le film est devenu accessible aux spectateurs ordinaires.

On ne va pas en faire un roman – ou alors, de gare : la critique pourrait tenter ça de temps en temps (c’est peut-être ici le lieu, car quand je déchiffre Diacritik, j’entends Diary + critic = critical diary, donc : journal critique et non critique de journal, quelque chose de plus littéraire que journalistique, comme une collection d’essais plus ou moins intimes qu’il serait cependant nécessaire de perturber avec un soupçon de mauvais esprit, d’ironie vis-à-vis de soi, afin de gauchir le mouvement de l’écriture). Disons-le tout net, en préambule : le motif de ces quelques lignes n’est pas d’établir un jugement critique, mais de réfléchir, encore vaguement, sur la fragilité de nos rencontres avec ce qui devrait nous toucher. Il y a plusieurs manières de passer à côté d’un film (comme de toute forme de “création”) : en ne s’apercevant pas qu’il existe, à portée et en attente d’être vu ; en allant le voir la tête déjà pleine – de préjugés, d’idées fausses, et de tout ce qui fait négativement écran. Pour ma part, début septembre de l’an dernier, j’étais dans un entre-deux, ne pouvant oublier totalement l’existence de ce film (dont je me rends compte aujourd’hui que le désir de le voir n’était pas si faible, attisé par ce que me rapportaient dans un premier temps – celui d’avant la sortie – certaines rumeurs incitatrices). Mais, tout ouïe aux premiers échos des spectateurs (ayant payé leur place), je ne cessais de récolter des propos plus ou moins irrités – mes amis (personnes de goût – fatalement – et plutôt intelligentes) ayant été, dans leur ensemble, plus que déçus. Sans nécessairement se montrer furieux, ils laissaient entendre qu’ils étaient quand même un peu atterrés : comme si, tout à coup, Bertand Bonello s’était montré aussi creux qu’un enfant gâté qui aurait eu trop de moyens et les aurait gâchés par dilettantisme – les plus durs d’entre eux l’accusant même d’avoir fait preuve de connerie (de “nullité politique”). Le fait que Nocturama soit visuellement très beau aggravait son cas. Évidemment, cet étalage de négativité (parfois même culpabilisante – aussi bien en direction du cinéaste que de ceux qui se risqueraient à le défendre) a sérieusement refroidi mon désir d’y aller (même s’il me semblait quand même improbable que ce cinéaste, déjà dans les hauteurs de la constellation cinéphilique, puisse à ce point se planter). Sept mois ont passé. Le DVD du film est discrètement sorti – un DVD presque sans bonus (juste un entretien, d’ailleurs très bien conduit, avec le cinéaste) : un objet un peu cheap (pas de Blu-ray), faisant sentir à son acheteur que le film n’a pas été un grand succès.

Que telle ou telle production littéraire, musicale, cinématographique, etc., ait ou non du succès est le moindre de mes soucis. Découvrant ce DVD, placé en magasin entre deux navets parmi les nouveautés, me sont revenues en mémoire ces critiques spontanées et rarement argumentées que je viens de brièvement rapporter et que je croyais avoir oubliées. Un bon point pour l’éditeur : pour une fois, sur la jaquette, pas la moindre citation d’une “critique” hyper-positive, ultra-favorable (du genre : Une splendeur ! Le meilleur film de l’année – Paris-Flash ; ou Bonello dépasse les promesses de L’Apollonide et de Saint Laurent avec ce film aussi percutant qu’actuel – La Dépêche Melba), juste un bref résumé qui ne dévoile pas grand-chose (on n’y trouve ni le mot “terroriste”, ni le mot “explosion” – par contre : “ballet étrange”, “dédales du métro”, “plan”, “gestes précis”, “nuit”, “fiction”, “errance”, “casting magnétique”…). Je me suis tâté un bon quart d’heure, faisant les cent pas dans le magasin, n’arrivant pas à m’éloigner trop du rayon. Que faire ? disait Lénine. Gotlib (je crois – à moins que ce ne soit Mandryka) répondait : d’abord un petit café, on verra après. Alors, j’ai suivi le conseil du maître et j’ai donné la parole au percolateur, rentrant bredouille, une fois de plus, chez moi. Heureusement, at home, quand la Wi-Fi marche, on peut ouvrir deux choses bien utiles : la radio – et Facebook !

Dans l’émission Mauvais genres (France Culture, le 25 février 2017), François Angelier, Philippe Rouyer et Antoine Guillot défendaient le film avec une réelle conviction, très communicative, au point de me faire réagir illico en postant sur ce fameux réseau social (qui, en ce qui me concerne, n’est pas ouvert à tous) : “Nos amis de Mauvais Genres ont parlé plus que favorablement de ce film – très mal considéré par plus d’un critique, et encore davantage de spectateurs – que je n’ai toujours pas vu. Il sort en DVD. Alors ? Faut-il se précipiter ? Ou non ?” Les réponses n’ont pas tardé, le plus souvent négatives, mais, fort heureusement, Aurélien Barrau (qui publie ces jours-ci une version remaniée de son passionnant essai sur les “univers multiples”) a successivement répondu : “Oui. Je suis du côté de ceux qui soutiennent” ; “Je le pense très profond. Très complexe. Enfin un peu subtil sur un sujet sur lequel presque personne ne l’est …” Six jours après (on est lent ou on ne l’est pas), l’objet était acheté et visionné. Fin du chapitre un.

Chapitre deux. Je sais maintenant que j’aurais dû me précipiter à la première séance. On ne m’y reprendra pas. Mais l’avantage avec le DVD, c’est qu’on peut passer le film en boucle : trois fois intégralement avant de commencer à prendre des notes dans mon critical diary et, bien entendu, d’innombrables revisionnages de telle ou telle séquence dans le but d’en établir la partition, afin de comprendre ma sidération première (qui fait retour à chaque relecture). Je crois que la raison de cette adhésion – immédiate, intense – vient d’une tendance à abstractiser, à refuser toute psychologie, à se débarrasser des lourdeurs de l’humanisme standard, à être en premier lieu sensible aux rythmes, à prendre distance avec ce qui apparaît trop clairement de l’ordre de l’intention. Nocturama est profondément inactuel, ce qui lui donne une grande capacité de résistance à l’analyse, notamment au sens freudien (et pourtant, sans qu’il y ait la moindre contradiction, il peut être appréhendé comme un récit de rêve – récit composé musicalement, avec les moyens propres au cinéma).

Remémorons-nous maintenant des toutes premières images. Le film commence par un bref fragment de l’interminable séquence diurne Paris vu du ciel que des sons de moteurs allant s’amplifiant (hors-champ – hélicoptères, probablement) rendent vaguement inquiétante. Au bout d’une minute et quelques secondes, premier montage – libérateur : première séquence nocturne où des points lumineux en mouvement, se rejoignant selon les lois de la perspective, font songer à une épure minimale de la fameuse dernière partie de 2001 : Jupiter and beyond the infinite (où une rame de métro se substituerait à la navette spatiale). Puis, une fois achevée l’inscription des noms (d’acteurs uniquement – celui de l’auteur/réalisateur n’apparaîtra qu’en fin de parcours), on découvre, assis dans cette rame, un jeune homme inconnu (acteur et personnage) qui, les yeux dans le vague, regarde (ou ne regarde pas, on ne sait), alors que de très conventionnelles ténèbres s’animent côté vitre. Soudain (c’est lent et, pourtant, ça va très vite) le métro esquisse une sortie, devient aérien ; la lumière vive du jour traverse la vitre sale, pénètre le wagon, attirant aussitôt le regard du jeune homme qui tente de la saisir, mais son mouvement (de tête) en direction de l’extérieur ne le libère en rien. Ce sera d’ailleurs un des leitmotive de ce film qui traite de l’attente, des rythmes de l’attente (celle provoquée, comme celle subie) variables à l’infini ; la seule issue possible – ce qui adviendra (on le pressent dès les premiers sons de moteurs hors-champ) – sera la destruction implacable de toutes les attentes qui animent le désir de rester vivant. En attendant de nous révéler de quoi sera faite la dernière image, le réalisateur se doit de “toujours trouver une tension à chaque instant.”

On entend depuis le premier montage (depuis la vraie première image – d’auteur – du film) une musique qui colle parfaitement à l’espace-temps en train de se constituer (et qui nous emporte), ce qui nous permet de faire l’économie d’une grille de lecture déplacée (car il ne s’agit plus de se demander si cette musique est bonne ou mauvaise à partir du moment où on ressent intérieurement le fait qu’elle colle). Quelque chose fascine : nous scotche à l’écran, tout ouïe. C’est parti pour deux heures. Il serait aisé de continuer de faire des relevés, plan par plan, accumulant ainsi des pages, ce qui pourrait à force devenir très vain, sauf à rythmer les phrases avec la même attention, la même qualité d’invention, que la quasi-totalité des plans du film (pas d’inquiétude : on en trouvera forcément quelques-uns qui sonneront faux et ainsi perturberont notre attention durant quelques secondes), afin de les faire décoller de leur statut de copie sur calque. Comme chez Rivette que certains critiques ont justement cité, la partition du film est d’abord cartographique.

Je vais ici, une fois encore, citer Claude Ollier, non parce qu’il fut un des plus inspirés des critiques cinématographiques du temps de la nouvelle vague (un des plus rares aussi : quatre cents pages d’écriture, pas plus, en dix ans de pratique), mais parce qu’il a titré ses quatre derniers livres (qui se passent dans divers au-delà mythologiques) La randonnée. Le deuxième d’entre eux se nomme Préhistoire. La disposition typographique est essentielle, mais, exceptionnellement, je me propose de la rompre afin d’accélérer un peu, d’accorder la tension narrative d’Ollier à celle qui nous fait traverser le film de Bonello, tels des randonneurs en route pour on ne sait quel Bardo… “Lumière – le temps. / On lutte ici. / Il y a le corps qui lutte avec le corps jumeau, le corps dont les yeux coulent dans la bouche, le corps aux prises avec le sexe délogé, le corps en butte à l’étiolement du souffle. / Chacun de son côté réglant l’affaire. / (Le corps aux prises avec la lumière.) / Un jour à peine pensé, clarté d’ouate à piéger entre paupières mi-closes tournées à l’opposé de la source. / Dissoute si affrontée, effacée, nulle. / À refaire. / On doute ici. / Doute l’oreille que le silence englue, la gorge que râpe la lame courbe, la tête aux prises avec le rêve ancien, le ventre en butte aux migrations du sang, le cœur épiant les chamades. / Chacun dans sa partie doutant du corps entier. / (L’oreille aux prises avec le nuit.)”

On pourrait continuer à recopier les lignes de ce merveilleux livre (plus proche de l’idée de poésie que de celle de roman –même nouveau) jusqu’à la dernière. Certains trouveront ce frottage énigmatique, voire aberrant, mais c’est ainsi que les liens se font, que les constellations s’imposent d’elles-mêmes, lumineuses. Il faut les prendre tel un rêve attrapé au vol, un rond de fumée que la main saisit comme si c’était un arceau. Je songe à Ollier, en méditant sur Nocturama, notamment parce que plusieurs critiques (d’authentiques professionnels pour le coup) ont évoqué quelques liens avec le film de Robert Bresson, Le diable probablement. Ollier a été longtemps proche de ce cinéaste (son dernier texte critique a été au sujet d’Une femme douce dans lequel le cinéaste lui avait attribué un petit rôle, celui du docteur – mais peu importe). J’ai le souvenir que, quand Le diable probablement était sorti en salles (j’avais alors vingt et un ans), Ollier m’avait dit qu’il m’avait retrouvé dans le personnage principal, au fond plus amoureux, vivant que destructeur et ça m’avait troublé (Truffaut a écrit fort justement que le sujet de ce film est “l’intelligence, la gravité et la beauté des adolescents d’aujourd’hui, et spécialement de quatre d’entre eux dont on pourrait dire après Cocteau que « l’air qu’il respire est plus léger que l’air »”.) C’est peut-être ridicule (et aggrave mon cas de diariste égotiste qui pourra être jugé aussi dilettante que le cinéaste de Nocturama par ces mêmes professionnels), mais c’est retrouvant cet âge (abandonnant quarante années de soi-disant maturité pendant deux heures) que j’ai pu finalement traverser, en randonneur complice, ce film si mal compris, même par ses laudateurs (j’ajoute aussitôt deux choses : 1. Je ne prétends pas l’avoir mieux compris qu’eux, finalement ; la question est ailleurs, et peut-être même dans un éloge de ce qui résiste à toute explication. 2. J’ai déjà relevé les liens du film avec Kubrick, Rivette et Bresson, mais je n’oublie pas qu’il a tissé des liens tout aussi solides avec des cinéastes moins panthéonisés comme Carpenter et Romero. Ou Gus van Sant dans une zone intermédiaire de la galaxie). Fin de l’hommage militant au trop peu lu Claude Ollier – figure récurrente de ces petites divagations diacritiques.

Retour au film : cette séquence magnifique, toujours dans le métro, à 9’30 du début, où Sarah rejoint Yacine et David. Les échanges de regards sont scrutés par la caméra. Ils semblent en dire long, mais aucun mot pourrait formuler ce qu’ils échangent. Soudain les corps de Sarah et David se touchent, ils ne font plus qu’un seul corps soudé par la main. Tant que le métro (la ligne 1 Château de Vincennes – La Défense) reste souterrain, leur union physique tient résolument, mais, à l’approche du terminus, la rame devenant soudain “aérienne”, les corps se séparent au premier rayon lumineux, brusquement (comme pris en faute ?) On ressent ceci (et cela se confirmera au fur et à mesure de la découverte du film) : le jour est l’ennemi de l’amour qui ne peut que se rêver, plus fort que la mort. Cependant, Nocturama reste une fête sensuelle, ne trimbale aucune forme de mysticisme, nous emporte physiquement au bout de la nuit – pas celle de Céline, mais celle où cette jeunesse pour laquelle Gombrowicz faisait l’éloge de l’immaturité trouvera une issue fatale. Ces deux amants, plutôt silencieux, pudiques, révoltés, mais souvent conventionnels dans leurs gestes, leurs choix culturels, leurs rapports aux objets (qu’on saisira mieux dans le second temps du film, dans cette Samaritaine où la nuit semble à jamais permanente), finiront pas se passer la bague au doigt, comme leurs parents avant eux, mais ce geste, déjà en résonance au lancement d’une musique inattendue (celle du générique d’Amicalement votre que personnellement je n’ai pu reconnaître, n’ayant jamais vu ce feuilleton – comme on disait du temps de ma jeunesse –, mais que le cinéaste pense universellement assimilée par toutes les mémoires de notre monde), semble déclencher quelque chose de plus rude – d’aussi bref que terrifiant : la première balle tirée par un de ces policiers d’élite sans visage, quasi-robots, qui, le temps d’une petite douzaine de minutes, éliminera la totalité de cette jeunesse retranchée, apeurée, cependant fataliste, à laquelle tout spectateur qui n’est pas un salaud s’identifiera (d’autant plus qu’elle est composée d’êtres qui n’ont en commun que leur tranche d’âge et cet esprit de révolte qui n’est pas celui de “l’insurrection qui vient”, ni l’expression criarde d’un ras le bol époqual, ou d’un désir de revanche, d’une paranoïa commune, une volonté d’en découdre, ou simplement d’avoir raison, de vouloir à tout prix faire passer un message, et de revendiquer les actes au nom d’on ne sait quoi de juste, d’un intérêt supérieur, d’une mission divine…).

Il y aurait bien d’autres choses à dire – ou plutôt à repérer sur cette cartographie que toute vision du film nous imprime et où agissent très finement diverses lignes de tension, formant un dessin à la fois terriblement achevé et inachevé, comme le destin de ses protagonistes. Œuvre des plus ouvertes qui soient et pourtant régie par une volonté de précision absolue sur tous les détails, même ceux que personne ne voit à première lecture. Les présences animales, réelles, en peluche ou autres matières (comme cette sorte de chien loup traversant de manière fantomale le rideau lors du meurtre de Yacine par les policiers), figées le plus souvent, placées dans le champ comme on le fait pour une installation (contemporain, le film l’est bien davantage que s’il collait à l’actualité). La musique de John Barry n’est plus cette chose aussi facile que bien faite, gentiment gaie, vaguement enfantine, comme si on avait artificiellement gonflé un petit air de boîte à musique, mais un ready made. La Samaritaine de Nocturama est d’abord un grand juke-box, une aire de jeu, le lieu d’une fête : celle du vivre-ensemble enfin retrouvé, une fois les dorures dérisoires du monde extérieur, de la terreur diurne, mises à feu, explosées (seule dorure en ce lieu, celle d’un masque que porte le très jeune Samir, l’encore enfant, le plus touchant de la bande). Bien entendu, notre empathie pour ces jeunes (pacifistes, malgré quelques vigiles à la gâchette trop facile que, pourtant, par contamination, on apprend à aimer – malgré tout) se frotte à mille et une choses qui font que nous sommes sans cesse balancés d’un sentiment à l’autre, d’un état à l’autre, d’accord en désaccord, d’impression de ressemblance en constat de dissemblance : doubles de doubles sommes-nous, nos affects se projettent dans cette autre carte où le multiple est de règle et c’est bien pour cela qu’il n’y aura pas d’explication finale, ni d’harmonie retrouvée entre les spectateurs (entre les émerveillés et les affligés, les hypnotisés et les ulcérés, les silencieux et les enragés, ceux qui sont heureusement saisis par le doute, utopistes non-croyants et ceux qui condamnent au nom de la morale ou de la révolution).

Bertrand Bonello : “J’ai voulu traiter seulement le « comment » et non le « pourquoi ». Je voulais rassembler un groupe socialement hétérogène qui ne soit pas représentatif d’un milieu ou d’une catégorie : la périphérie, l’Islam, la gauche révolutionnaire, la bourgeoisie illuminée… Je voulais m’attacher à un groupe dont la seule unité résidait dans la rage. Et la rage peut avoir mille raisons, et mille rages différentes peuvent se rencontrer et faire un bout de chemin ensemble. Il s’agit d’un postulat utopique ou, si tu veux, d’un parti-pris de la fiction. L’attentat à Charlie Hebdo a coïncidé avec la fin du financement du film (…) Avec le producteur, nous nous sommes posés la question s’il fallait remanier le scénario mais nous avons vite compris que nous nous serions trompés (…)La fiction a ses règles de la même manière que la réalité a les siennes. Je ne prétends pas raconter la réalité, je ne suis ni un journaliste ni un historien. Je suis un cinéaste. Être un cinéaste signifie avoir des intuitions et leur donner une forme à travers la fiction.”

Christian Rosset

A propos de Nocturama, sur Diacritik :

Une esthétique du kamikaze : Nocturama par Nina Verneret (octobre 2016)
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