Qui a peur de la déconstruction ? : Pour une philosophie du don

Jacques Derrida (DR)

L’histoire du concept de déconstruction – en philosophie et au-delà de la philosophie – est longue et complexe. Mais c’est ici au sens spécifique donné à ce mot par le philosophe français Jacques Derrida que je veux exclusivement référer afin de réhabiliter l’ampleur et la subtilité de ce geste aujourd’hui souvent décrié, essentiellement d’ailleurs par ceux qui ne le connaissent pas. L’amour, qui traverse cette démarche de part en part, semble-t-il, inquiète. Et parce que Derrida a toujours pensé et écrit dans une chronologie décalée, c’est maintenant plus que jamais, alors que notre temps radicalisé est comme allergique à toute forme de subtilité et de nuance, qu’il faut le lire et l’affronter.

Qu’est-ce que déconstruire ? Le Chambers Dictionnary (édition de 1998) propose : « méthode d’analyse critique appliquée en particulier aux textes littéraires qui, questionnant la capacité du langage à représenter la réalité adéquatement, asserte qu’aucun texte ne peut avoir un sens fixe et stable, et que les lecteurs doivent éradiquer toutes les hypothèses philosophiques, et autres, en approchant un texte ». Une définition que le philosophe Nicholas Royle (proche de Derrida et d’Hélène Cixous, coordinateur d’un ouvrage de référence sur la déconstruction) qualifie d’« horrible au-delà de ce qu’on peut exprimer ». C’est en effet une presque parfaite anti-définition ou contre-description qui est ici proposée. Dans sa « Lettre à un ami japonais », Derrida écrit : « la déconstruction n’est pas une méthode et ne peut pas être transformée en cela ». Autre part, il précise avec audace : « la déconstruction c’est la justice ». Et Richard Beardsworth commente : « Derrida fait très attention à éviter l’emploi du terme ‘méthode’ parce qu’il charrie les connotations d’une forme procédurale de jugement. Un penseur doté d’une méthode a déjà décidé comment procéder (…). Pour Derrida … c’est l’irresponsabilité elle-même ».

Quand cette déconstruction a commencé à être étudiée en Europe et en Amérique du Nord, au milieu des années 1970, il s’agissait d’abord de tenter de dépasser les oppositions binaires d’origine métaphysique (nature / culture, présence / absence, parole / écriture, ici / ailleurs, corps / âme, etc.) et plus particulièrement la « hiérarchisation violente » qui y était presque toujours implicitement associée. La déconstruction était alors en premier lieu un « sur-retournement » de ces oppositions, non pas pour mettre l’autre terme en avant mais pour penser au-delà de la structure oppositionnelle elle-même. Derrida la fit ensuite évoluer vers une « déstabilisation » des choses mêmes. Un vacillement interne. Le « dé » de déconstruction ne réfère pas du tout à la démolition de ce qui se construit mais, précise-t-il, porte sur « ce qui reste à penser au-delà des schémas constructivistes et destructivistes ». La déconstruction s’apparaît. Il s’agit « d’une sorte d’effet fantôme inscrit dans les choses mêmes » qui contient, en puissance, la reconstruction à venir.

Il ne peut être question d’une méthode parce que la déconstruction est originellement et structurellement liée à l’imprévisible et à l’inanticipé. Patrice Vermeren suggère qu’elle est « le projet de (…) dissocier la pensée critique de la tradition philosophique institutionnalisée » : s’opposant non-seulement à la destruction heideggérienne mais aussi à la dissolution freudienne, elle constitue une « analyse des structures sédimentées qui forment le discours de la raison philosophique ». Et Geoffrey Bennington ajoute qu’elle se déploie dans les « traces » qui articulent les strates du langage à l’indicible. Penser dans un réseau différentiel, un quasi-continuum de signes qui réfèrent à autre chose qu’à eux-mêmes. Derrida insiste : « la déconstruction est ce qui se passe, ce qui advient aujourd’hui dans ce qu’on appelle la société, la politique, la diplomatie, l’économie, la réalité historique, et ainsi de suite ». La déconstruction n’est pas une posture, elle est une survenance. Pour Derrida, l’idée que les gestes déconstructeurs puissent se substituer aux autres formes discursives ou narratives était une folie absolue. Il s’agit avant tout d’une articulation ou d’une re-lecture.

Royle synthétise avec cette audacieuse mais très correcte et précise proposition de définition : « Déconstruction : pas ce que vous pensez : l’expérience de l’impossible : ce qui reste à penser : une logique de la déstabilisation toujours déjà en mouvement dans ‘les choses elles-mêmes’ : ce qui fait de chaque identité ce qu’elle est et ce qui la rend différente d’elle-même : une logique de la spectralité : un pragmatisme théorétique et pratique ou une virologie […] : l’ouverture sur le futur lui-même ».

Tout cela peut sembler bien complexe ou bien étrange. Et c’est en effet le cas. Derrida, à mon sens, cherche moins à décrire le réel qu’à produire du réel. Tout est là. C’est avant tout une pensée qui crée de l’amour au sens le plus originel de ce terme. Ce qui, je crois, devrait être l’essence même de toute écriture mais qui, semble-t-il, effraie pourtant certains courants et certains cercles hyper-rationalistes ou ultra-scientistes (ou proclamés tels puisqu’en réalité ils sont ennemis de la science authentique).

On a reproché plus d’une fois à Jacques Derrida de ne soutenir que des postures paradoxales. Ce qui est presque exact. Mais quel sens aurait une nouvelle surenchère affirmatrice ? À quoi bon écrire si c’est pour souligner ou surligner ce que chacun sait déjà ? Derrida est ailleurs et n’a précisément jamais souhaité que son geste se généralise à l’ensemble de la pensée philosophique ! Mais ce petit îlot de résistance à la méthode, cet infime d’extraction, pour certains, c’est déjà trop. Il faudrait être tous en rang. Marcher en cadence ?

Ce qui caractérise avant tout le geste derridien, c’est son immense respect du matériau abordé. Il critique toujours « de l’intérieur ». Il commence par comprendre et même par faire sienne la pensée qu’il passe au crible de l’analyse. C’est une attitude délicate et à contre-courant des combats de coqs médiatiques qui nervurent notre actualité. Derrida, et c’est un large pan de la grâce de son approche, est toujours en porte-à-faux par rapport à lui-même. Parce qu’il est conscient que toute posture, y compris la sienne, peut être dépassée et peut comporter son lot de dangers. Il ne se complait pas dans une exhibition virtuose de la pratique de soi. Et cet inconfort structurel confère à sa philosophie une puissance et une finesse très spécifiques. Il n’est pas dans la dé-monstration brutale de sa supériorité mais plutôt dans la co-invention fragile d’un commun possible.

Bien-sûr, l’époque exige une clarté absolue. Éblouissante. On attend des intellectuels qu’ils soient limpides et procèdent à une mise en ordre radicale. Mais le réel est rarement clair. Et, contrairement à ce qui est souvent argué, c’est parfois la simplicité feinte, et non pas la complexité assumée, qui est la véritable insuffisance. Et je dis bien insuffisance, avec respect, et non pas « imposture ». Parce que le mot « imposture », c’est précisément celui par lequel les pourfendeurs de la déconstruction, les zélateurs de la Vérité absolue, les adorateurs du factuel révélé, aiment à qualifier les travaux de leurs adversaires. Résistons contre la violence atrophiante du scientisme naïf et arrogant. Il n’est pas seulement pauvre, il est également dangereux. Hors, naturellement, des expériences spécifiques de physique ou de biologie, aucune situation d’intérêt réel ne peut être appréhendée en faisant fi de l’immense lot de symboles, de traces, de références, d’images, de textes, de légendes, de mythes ou d’affects qui la traversent. Ne faisons pas semblant de savoir traduire en termes limpides et presque mathématiques des cas réels qui, nécessairement, charrient avec eux tant d’histoire et de non-dits, que la caricature logique qu’on peut en donner ne reflète strictement plus rien de leur essence. La complexité du discours, parfois, n’est qu’une fidélité à l’intrication du monde qu’il tente d’approcher.

Il n’a jamais été question, pour Derrida ou pour ceux qui le lisent sérieusement, de renoncer à la vérité. Ce n’est même pas envisageable ! La vérité est la règle du jeu. Elle n’est pas négociable. Aucun compromis sans compromission en ce domaine. Mais il est incontestable (à moins qu’il faille mentir au nom de la vérité ?) que le concept même de vérité varie d’une époque à l’autre et d’une culture à l’autre. Faire face à cette diversité, fût-ce évidemment parfois pour la combattre, suffit, semble-t-il, à susciter ici et là l’indignation et à engendrer le fameux « procès en relativisme ». Étonnant. C’est finalement l’existence même de l’autre qu’il faudrait nier. Comme si fermer les yeux permettait de conjurer ses peurs. Mais, quand bien même elle prendrait une forme ennemie, il est indispensable de toujours commencer par connaître l’altérité. Que certaines acceptions anciennes de la vérité ne soient plus aujourd’hui souhaitables est évident, que certaines définitions scabreuses puissent être contredites est certain, que de nombreuses appréhensions politiques soient sujettes à caution est incontestable. Mais nier les faits n’entraîne pas leur disparition. Qualifier d’irrationnelle la pensée adverse ne la fait pas s’évaporer. Soyons plus subtils, travaillons le problème dans l’étendue de sa complexité. Et, peut-être, pourrait-on enfin s’extraire de cette dommageable impression qui voudrait que la méthode scientifique contemporaine (elle-même extrêmement diversifiée et mal définie pourtant) soit le seul mode de compréhension ou d’appréhension du réel. La vérité est une chose sérieuse et c’est ce que n’a cessé de marteler et de démontrer Derrida. Ne faisons pas offense à la vérité en réitérant toutes les fautes du passé et en oubliant de penser l’enchevêtrement du concept en même temps qu’en rappelant, évidemment, à l’ordre ceux qui lui dénient sa pertinence. Sur la condamnation des questions les plus terribles, celles par exemple du négationnisme et du révisionnisme, Derrida, évidemment, a toujours été – comme il se doit – d’une fermeté sans faille. Parce que, précisément, ces propositions honteuses sont, pour le dire comme Nelson Goodman, fausses dans tous les mondes.

Les faits … c’est d’ailleurs un autre cheval de bataille de l’anti-derridisme. La déconstruction (et plus généralement la philosophie postmoderne – même si ce terme n’est pratiquement plus utilisé que par ceux qui ne comprennent pas ce à quoi ils réfèrent) nierait les faits. Rien n’est plus ridicule et inexact. Là encore, c’est tout au contraire un attachement très rigoureux aux « faits » qui guide cette pensée depuis son origine. Et la rigueur, précisément, demande de comprendre les faits dans leurs dimensions parfois protéïformes. Dans la subtile intrication qui les lie parfois aux théories. Parce qu’en effet – que cela réjouisse ou inquiète – les « faits » ne sont jamais de pures épiphanies mais sont toujours une conjonction complexe des phénomènes qui, nécessairement, ne nous apparaissent que dans un environnement culturel et ne s’interprètent que suivant un cadre de pensée déjà élaboré. Pour le meilleur et pour le pire, c’est ainsi. Il n’est pas un instant question de remettre en cause leur existence, mais il s’agit de prendre conscience de leur contexte afin d’en sonder plus profondément les conséquences et les conditions d’apparition. Afin de les contempler sous tous les angles possibles pour mieux les cerner. Ce n’est pas nier les faits, c’est au contraire les regarder de plus près, avec courage. C’est exactement intégrer l’histoire et ses leçons. C’est se souvenir que le fait « la Terre est au centre de l’Univers », parce que cela semble tout de même évident, aurait peut-être dû être questionné du point de vue des normes qui le rendaient si nécessairement vrai… A posteriori on nommera cette vision une « croyance erronée » mais elle fut un fait incontestable quand elle était crue. On donne aujourd’hui la rotation de la Lune autour de la Terre comme exemple d’un nouveau fait incontestable. Je ne vais évidemment pas interroger cette rotation que je pense effectivement indéniable. Mais juste rappeler que la physique quantique, par exemple, invite à questionner l’idée même de trajectoire. Que certaines interprétations (auxquelles je ne souscris pas mais qui sont sérieuses et dignes de considération) ont même suggéré que la position de la Lune était un concept non défini quand elle n’était pas observée (puisque la mesure joue un rôle essentiel – je n’entre pas ici dans les détails de la décohérence qui infléchissent cette vision) et qu’il n’y a donc pas de légitimité à évoquer sa trajectoire en tant que telle. Ceci pour préciser : il n’y a pas de fait qui ne soit lié à une certaine modélisation théorique. Et ce n’est pas dangereux de le reconnaître, c’est au contraire un gage de méticulosité dans la pensée. Les authentiques « vérités » historiques, physiques, éthiques, etc., apparaîtront comme persistantes dans tous les modèles considérés et ne seront, finalement, que renforcées par l’humilité de cette enquête. Aucun nihilisme dans le regard déconstructeur sur la vérité, tout au contraire.

Et, au-delà de la dimension purement logique, qui peut contester aujourd’hui la terrible responsabilité, dans tant de conflits violents, de l’incapacité de presque chaque culture à comprendre – au moins à titre expérimental – le rapport au réel des autres sociétés ? Chacun, naturellement, considérant que sa factualité est la seule possible. On ne gagne jamais à caricaturer le réel et à « faire comme si » un questionnement subtil et honnête n’était pas bienvenu. Pour le dire simplement : il n’est pas un instant question de remettre en cause les tragédies incontestables qui existent ou ont existé, mais il s’agit de permettre d’éviter celles à venir en créant un environnement intellectuel plus nuancé et plus circonspect.

On lit même parfois, depuis quelque temps, que l’élection de Donald Trump serait le symptôme de l’ère post-factuelle. Soyons sérieux. S’il s’agit de dénoncer les mensonges éhontés d’une équipe fasciste, sexiste, raciste, climato-scepticiste et créationniste, il ne fait aucun doute que l’entreprise doit être poursuivie. Bien-sûr, il faut s’élever contre ces postures scandaleuses, intenables et dangereuses à plus d’un titre. Il le faut inconditionnellement. Mais, là encore, est-il nécessaire de reproduire les erreurs de nos ennemis ? De s’opposer à eux aussi mal et aussi grossièrement qu’« ils » le font ? User, donc, d’un « bon » fascisme contre un « mauvais » fascisme ? Je ne le crois pas. Aux visions caricaturalement fausses, il ne me semble pas utile d’opposer des visions supposées caricaturalement justes. Mieux vaut, précisément, opter pour l’alternative d’une pensée critique, dynamique et précise parce que renonçant aux partis pris à l’emporte-pièce. Suggérer, ne serait-ce qu’en filigrane, que la subtilité inquiète et infiniment érudite de la posture derridienne puisse avoir un quelconque lien avec la hideur pétrie de certitudes de la nouvelle administration américaine relève du simple délire. Sans même avoir à mentionner que la décontruction fut, quand il a été question de politique, toujours ancrée à gauche.

Il n’est pas en principe gênant d’évoquer des « alternatives » – mot qui a beaucoup choqué – à une description donnée du réel (mieux vaudrait évidemment ne pas parler de faits alternatifs néanmoins !). Il y a en effet souvent des alternatives et tout esprit fin doit les envisager. La question centrale est celle de l’intentionnalité. S’agit-il de questionner modestement le réel par cette « mise en doute » pour mieux le comprendre et oser faire vaciller ses certitudes ou, tout à l’inverse, d’une mauvaise foi manifeste qui, par de telles interrogations, tente de satisfaire des intérêts inavouables et de dévoyer l’enquête véritable ? Remettre en cause le réchauffement climatique afin de satisfaire les lobbies de la « pollution décomplexée » relève évidemment de la seconde catégorie. Ce serait donc comme l’exact opposé d’un geste déconstructeur.

Paul Boghossian, dans un ouvrage célèbre, dénonce la « peur du savoir ». Et il a tout à fait raison de le faire. Cette angoisse, quand elle menace, doit être combattue sans relâche. Il faut prendre le risque de la connaissance. Je souscris sans réserve à cette injonction. Mais – car il y a un mais – il faut aussi ne pas oublier de faire entrer dans le champ de l’investigation les modes d’évaluation et les schèmes régulateurs. C’est cela qu’ajoute Derrida. Il faut oser interroger également les critères de vérité et les manières de scruter. C’est une question de rigueur. Combattre, comme Boghossian, un relativisme nihiliste que personne ne défend – et surtout pas Derrida – est sans doute bienvenu mais assez peu utile puisqu’il affronte finalement un ennemi imaginaire. Les adages dangereux « tout se vaut » ou « tout est bon » sont comme infiniment éloignés du geste déconstructeur et radicalement opposés à la logique derridienne de la différance. En revanche, accepter la dimension partiellement construite de nos normes – parce qu’il est impossible de la nier sans tomber dans une immédiate auto-contradiction – pour en tirer les conséquences et échafauder une vision globale de la situation est précisément ce qu’une déconstruction pourrait utilement contribuer à mettre en place. Et cela fait cruellement défaut. Il est amusant de constater que l’ultra-scientisme qui ne supporte aucune critique de la science, qui se raidit d’indignation face à toute posture un tant soit peu audacieuse, qui craint les métaphores comme la peste, ne se rend pas compte qu’il est précisément en train de sacraliser la pensée scientifique et donc de lui ôter ce qui la caractérise. Ce qui revient à faire de la science une nouvelle – mauvaise – religion, plus dogmatique encore que celles qu’il prétend combattre. Dommage.

Derrida est tout le contraire d’un ennemi des sciences. D’abord, pour l’évidente raison qu’il ne s’est, pour l’essentiel, pas intéressé aux sciences. Non seulement philosophe, mais aussi écrivain, c’est avec Blanchot, Jabès, Joyce, Bataille, Artaud, Celan, Genet et beaucoup d’autres poètes de l’instable qu’il n’a cessé de cheminer. Hilarant procès en « mauvaise épistémologie » qui est intenté à ceux qui, le suivant ou l’accompagnant, ne philosophent justement pas sur la science ! Comme si, là encore, toute pensée devait être rabattue sur un unique mode de rationalité. Mais, de plus, l’attitude même de Derrida, entièrement façonnée par le doute et la précision – c’est évidemment au nom de ceux-ci qu’il accorde tant d’importance aux détails et aux infimes usuellement oubliés par la tradition –, est en foncier accord avec l’essence même de la démarche scientifique, aussi diversifiée soit-elle. S’il est une chose que la déconstruction, comme la science, sait de façon quasi-certaine, c’est bien que tout est toujours plus compliqué que ce qui pourrait être initialement supposé. Science et déconstruction partagent un goût immodéré pour l’honnêteté et la curiosité.

La déconstruction n’invite jamais à l’inaction. Comprendre que d’autres mondes sont possibles serait plutôt un plaidoyer criant pour défendre les valeurs qui nous sont chères. Parce que, justement, l’analyse détaillée révèle qu’elles ne vont pas d’elles-mêmes et qu’il faut donc se battre pour elles. Ce qu’on pourrait appeler un « pluriréalisme engagé ».

Au-delà de ces questions qui cristallisent quelques incompréhensibles crispations contemporaines, Derrida, naturellement, c’est aussi – surtout – le nom d’une réflexion singulièrement novatrice et respectueusement audacieuse sur les animaux (les animots), la catastrophe, les cadres, le deuil, la foi, l’éthique, la dissémination, le pharmakon, le pardon, l’événement, la loi, le feu, le monde, la mort, l’apparition, l’hospitalité, la peinture et, par-dessus tout, l’amour. C’est le nom d’une lecture récrivante de Husserl, Kant, Descartes, Heidegger, Lacan, Levinas, Foucault, Nietzsche, Platon, Austin, Gadamer, Marx, Saussure, Nancy. C’est le nom d’une pensée de l’autre qui fait l’expérience authentique d’un ineffable assumé. C’est le nom d’un pirate de la langue qui ne cherche l’abordage que pour mieux la respecter et parfois même l’implorer.

Le don de Derrida, c’est aussi celui de la nuance. Cette extraordinaire capacité à créer du sens là où personne n’en décelait, à tamiser la portée de ce qui était supposé parfaitement universel, à infléchir ce qui s’imposait comme strictement rectiligne. C’est sans doute ce que j’appellerais « intelligence ». Que cette forme – car ce n’est évidemment pas la seule possible – d’intelligence ne convienne pas à tous, cela semble bien compréhensible. Mais qu’elle inquiète, voire qu’elle offusque ou qu’elle engendre la colère, pour ne pas dire la haine, c’est une chose bien étrange. Avoir peur de l’exploration, c’est – me semble-t-il – très exactement craindre la vie elle-même. Surtout quand cette exploration est aussi modeste, réservée, scrupuleuse, respectueuse et pointilleuse que celle que Derrida propose.

Jacques Derrida (DR)

Évidemment, le débat d’idées est bienvenu. Il est même nécessaire. Il est l’essence de la vie intellectuelle. Bien qu’elle m’intéresse moins – parce que je pense qu’elle simplifie souvent tellement les situations qu’elle entend décrire qu’elle n’a plus grand lien avec le (ou les) réel(s) –, je suis persuadé que la philosophie analytique, par exemple, est une voie digne et importante. Je pense qu’elle doit être poursuivie et soutenue. Je suis persuadé que son entreprise de clarification a du sens. Mais je me refuse à accepter que cette pensée doive être l’unique modalité de l’investigation philosophique. La déconstruction derridienne ne dit pas grand-chose des problématiques formelles qui taraudent une bonne part de la philosophie anglo-saxonne. Mais elle hybride une poétique de la langue avec une esthétique de la rigueur, elle bouture une logique de la distance avec une éthique de la présabsence. Elle se sait hors genre et ne s’en effraie pas. Elle cherche moins à clarifier qu’à étreindre pour ré-agencer. Elle embras(s)e le texte dans un foisonnement de devenirs. Il ne s’agit pas que de décrire mais aussi d’agir. De créer. Elle est avant tout un amour en éternelle naissance. Et, pour cela, je crois que quiconque n’a pas commencé à cheminer avec elle a raté un peu de la beauté de notre temps.