Ronald Reagan : Mafia cowboy (Un président sur mesure, Arte)

Balzac l’écrivait dans Illusions perdues : « il y a deux Histoires ; l’Histoire officielle, menteuse qu’on enseigne, l’Histoire ad usum delphini ; puis l’Histoire secrète où sont les véritables causes des événements, une Histoire honteuse ».
C’est évidemment la seconde qui intéresse Clara et Julia Kuperberg dans un documentaire passionnant diffusé ce dimanche 12 mars à 23 h 05 sur Arte : Ronald Reagan, un président sur mesure, inspiré du livre du journaliste Dan E. Moldea, Dark History: Ronald Reagan, MCA and the Mob, qui, dès 1986, révélait le rapport étroit entre la mafia et l’ancien acteur devenu le 40° président des États-Unis. Ce sont ces liens que le documentaire explore à son tour, à travers des images d’archives et des témoignages, en particulier de Dan E. Moldea et de James Ellroy qui déclare en guise d’ouverture tonitruante au film : « Personne ne sait vraiment qui était Ronald Reagan, c’est une des raisons pour lesquelles je l’aime tant »…

James Ellroy (Arte, un président sur mesure)

En contraste avec la déclaration d’amour liminaire de James Ellroy, comment ne pas penser à Ben Lerner, au personnage de 10:04 prenant « Ronald Reagan pour un tueur de masse » ou à l’écrivain nous racontant en interview se souvenir avoir découvert, enfant, que le président fut acteur, en voyant une de ses affiches de films dans Retour vers le futur
Ronald Reagan est cet homme paradoxal et pour une part insaisissable, qui fut commentateur sportif en Iowa avant de prendre sa voiture, seul, pour rejoindre Hollywood et son rêve de cinéma, qui d’acteur devint présentateur télé (The General Electric Theater), puis de présentateur et vedette de publicités sur petit écran mua en gouverneur de Californie avant de prêter serment, en tant que 40è président des États-Unis, le 20 janvier 1981, non pour un mais deux mandats… sous une étiquette de conservateur alors que, jusqu’en 1962, il pointait au parti démocrate.

Ronald Reagan n’a pas fait de grandes études, il n’est pas issu d’une grande famille, il est l’incarnation du self made man américain, ayant construit son destin tout seul, de Hollywood qu’il rejoint en 1937 au Bureau Ovale, malgré l’image d’homme lent et un peu stupide qui lui colle à la peau depuis son rôle dans Bedtime for Bonzo. Comment un acteur de série B, certes charismatique et sachant monter à cheval, peut-il accéder à la présidence des États-Unis ? Selon James Ellroy, c’est bien parce qu’il a été sous-estimé que Ronald Reagan a écrasé Jimmy Carter aux élections et pu marquer les années 80-90 de son empreinte. Tout écho à d’autres carrières improbables menant au Bureau Ovale ne serait évidemment pas fortuit…

L’objet du documentaire est évidemment de démonter la légende comme l’Histoire officielle et de reprendre les éléments de l’enquête de Moldea, sa Dark History du cowboy devenu président. Et comme toute histoire plus secrète, cette dernière est forcément honteuse… De fait, derrière l’ascension de Reagan, de Hollywood à Washington, d’acteur de seconds rôles à la présidence de la toute puissante Screen Actors Guild puis des États-Unis, un même mot, ou plutôt une même organisation : la mafia.
Reagan est un homme loyal envers ses bienfaiteurs, financiers comme politiques, une créature de la MCA (Music Corporation of America), créée à Chicago par Jules Stein en 1924, avec l’aide d’Al Capone. Lié à Lew Wasserman qui fut son agent, lui-même associé à Sidney Korshak, Ronald Reagan n’a jamais oublié ceux qui ont fait de lui un « président sur mesure », au point de classer les enquêtes fédérales sur ses amis ou de prendre William French Smith pour ministre de la justice, un associé de Korshak.

Le documentaire est un éclairage aussi fascinant que décapant sur une époque digne de cette Amérique corrompue qui est le personnage principal de l’œuvre d’Ellroy, celle qui va porter Reagan au pouvoir. Reagan a fait ses armes de négociateur à Hollywood dans le tout puissant syndicat des acteurs, il y a appris les tractations secrètes, il a traversé les États-Unis pour vanter les mérites de la General Electric, il a su profiter de la notoriété que lui a donné la télévision, comme de la toute puissance politique et financière de ses amis mafieux, dans l’ombre. Ellroy montre combien pour Reagan tout est « matière à histoire, matière à récit ». Ce documentaire en témoigne, dans sa déconstruction pointue de la mécanique d’un système : Reagan n’est pas une énigme mais un homme dont on a volontairement caché la véritable histoire, par la construction d’un contre-récit. Toute ressemblance avec des élections récentes, etc.

Clara et Julia Kuperfeld, Ronald Reagan, Un président sur mesure (2016), France, Coproduction Arte France et Wichita Films
Arte, dimanche 12 mars, 23 h 05, 53 mn
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