Certaines femmes de Kelly Reichardt : L’Ouest, autrement

Laura Dern (Laura)

Une étendue nue entourée de montagnes enneigées, un train est en marche au loin. On le regarde s’approcher, les lumières de la locomotive se fondent dans une pellicule dont le grain ne cessera de nous interpeller. C’est un 16 mm qui fait le tissu du cinéma, qui le modèle, qui constitue sa peau. Et nous sommes là, à même la peau de deux paysages : l’Amérique et la femme. Kelly Reichardt n’associe pas la femme à la nature, non, elle nous dit plutôt que l’extérieur se trouve au plus intime du sujet et que l’extérieur peut être différent si le sujet qui l’habite en prend soin, s’il l’investit presque en le caressant, sans le traumatiser. Ce plan qui suggère aussitôt la conquête du cinéma, l’entrée en gare de La Ciotat, ainsi que la conquête de l’Ouest américain, dit avec le sifflement du train que l’on entend, que cette conquête peut être différente et va être différente. Car c’est une femme qui filme et ce sont des femmes qui prennent le film au corps.

La cinéaste décide en effet de suivre une portion de vie de trois héroïnes du quotidien qui habitent et parcourent l’État du Montana à la recherche de quelque chose qui ressemble au bonheur, quelque chose d’impalpable donc, d’inatteignable, mais qu’elles continueront à chercher en sillonnant ce paysage majestueux, aussi majestueux qu’elles le sont dans leur simplicité.

Il ne sera pas question de ruée vers l’or, ni d’affrontement avec des tribus d’indiens, ni de beuveries dans les saloons, ni de chevauchées fantastiques, ni de poursuites infernales. L’Ouest peut être autre. Déjà dans La Dernière piste, Kelly Reichardt démystifie les westerns en technicolor chargés de poudre, de vengeance et de figures masculines légendaires en proposant un film qui s’intéresse à trois familles d’immigrés s’aventurant dans un paysage inconnu, trop vaste, impossible à maîtriser, devant faire face à nombre d’accidents ordinaires pour continuer à survivre, croisant un seul indien qui sera probablement leur salut puisqu’il est le seul à connaître sa terre. Une femme le défend contre tous, fusil à la main, il peut se révéler dangereux, mais la différence ontologique qui l’unit à cet homme lui suffit pour se ranger de son côté. Cette foi dans l’altérité aurait pu faire que les États-Unis se construisent autrement. Il n’en a pas été ainsi.

Mais cet autrement continue à être interrogé par Reichardt dans son nouvel opus, Certaines femmes, dont le titre exprime l’indétermination du nombre mais l’identité absolue du genre qui voit la vie autrement. Le scénario est une adaptation d’un recueil de nouvelles de l’écrivaine Maile Meloy qui a grandi dans le Montana et qui chérit tout particulièrement l’Ouest américain. Le film reflète l’exactitude et le minimalisme qui distinguent la prose de Meloy, ce même minimalisme qui est l’une des caractéristiques principales du cinéma de Reichardt. La musique sera par exemple presque totalement absente, tant la cinéaste désire aller au plus près de la nature pour laisser saisir juste la voix organique du monde. On entendra le vent souffler comme on a entendu au début le train siffler ; face à la vallée enneigée, le silence est roi, l’aboiement du chien du ranch viendra le rompre, comme, dans la nuit obscure, il n’y aura que le bruit des sabots du cheval pour guide.

Trois histoires de femmes se nouent. En apparence déliées, elles finissent par se croiser, selon la poétique de l’autrement de Reichardt, un poétique de liens cachés, de causes et conséquences qui s’ignorent comme dans Night Moves l’acte éco-terroriste produira tout autre effet que celui envisagé, et le choix de la liberté de Wendy et Lucie exposera à un chemin inconnu et torturé. Dans Certaines femmes, Laura traverse par hasard le plan d’une histoire qui ne semblait pas lui appartenir ; un homme partage deux épisodes, et donc plusieurs plans dans le film, parce qu’il côtoie deux femmes qui, elles, ne se connaissent pas.

Ne pensez pas à Short Cuts de Robert Altman, c’est un cinéma trop plein d’images et de monde et de bruit. Pensez plutôt au dépeuplement des peintures de Milton Avery, ou à la topographie périphérique de la photographie de Stephen Shore, à ces fragments qui cherchent dans l’espace un lien physique et mental incertain.

Quels sont les rapports qui font de ce road-movie un road-living où des femmes ne cessent de se déplacer en voiture, en pick-up ou à cheval pour essayer de déterminer leur géographie ?

Le premier fragment de vie raconté dans Certaines femmes regarde une avocate, Laura. C’est Laura Dern qui l’incarne et qui est aussitôt magistralement mise en abyme par son prénom mais aussi par une image qui a bouleversé le peuple des amoureux : assise sur un lit défait d’un hôtel quasi miteux, allumant une cigarette, Laura se regarde dans un miroir qui lui renvoie le reflet de l’inoubliable Lula lynchienne qu’elle a été. Elle est filmée dans un plan scindé en deux par une cloison qui la sépare inévitablement de l’homme avec qui elle a couché : Laura est figée dans sa solitude. Elle défend un client buté, dont la cause est indéfendable, elle le lui répète depuis 8 mois mais il ne veut pas l’entendre. La seule consultation d’un avocat de sexe masculin, pendant quelques minutes, le convaincra. Amère ironie pour cette femme courageuse à qui un groupe de policiers armés, demandera d’aller pactiser avec ce même client qui, dans un geste désespéré, s’improvise preneur d’otages.

Michelle Williams (Gina)

Ensuite Gina apparaît (Michelle Williams, actrice fétiche de Reichardt), qui vit dans sa solitude d’épouse et de mère. C’est une cloison transparente qui se dresse ici mais visible dans le regard mélancolique de Gina, trahie par son mari, ignorée par sa fille. Seule, elle se sert un verre, seule elle fume sa cigarette après le jogging pour retarder la rencontre avec cette famille qui ne se soucie point de son existence. Le mari essaie de convaincre sa fille « sois plus gentille, elle bosse dur pour nous », mais celle-ci, disparaît derrière les oreillettes de son iPod.

L’unique consolation de Gina est peut-être celle de construire une maison avec les pierres du pays, comme à vouloir trouver une solidité qui lui fait cruellement défaut. Son sourire mélancolique, le bras levé pour saluer le vieil homme qui lui a cédé ces pierres qui gisaient auparavant éparses sur son sol, elle reste sans réponse, les affects balayés par le vent.

Kristen Stewart (Beth)

La dernière fraction de vie explorée par Reichardt, concerne Jamie (Lily Gladstone), une splendide cow-girl amérindienne, qui s’occupe de sa ferme et de ses animaux. Dans son errance nocturne, Jamie suit les seules lumières urbaines allumées et finit au hasard dans une salle de classe. Elle rencontre Beth (Kristen Stewart) qui s’improvise enseignante en droit scolaire, une branche du droit qu’elle connaît à peine. Elle parcourt des centaines de kilomètres pour venir enseigner dans cet endroit isolé, elle a fait des études pour devenir avocate, pour échapper à un milieu populaire qui la cloisonnait dans un monde de gens sans parole.

Beth et Jamie croisent leurs solitudes au milieu de l’immense paysage du Montana, mais si pour Beth, Jamie est un compagnon agréable qui lui évite de manger seule ses burgers, Jamie voudrait trouver dans les yeux de Beth une lumière autre. Le voyage est impossible pour l’enseignante, face au regard de Jamie poursuivant une ligne d’infini, Beth baisse les yeux.

Reichardt construit ainsi un cinéma de stase et de déplacements, où des vies, profondément ancrées dans un territoire, ne cessent d’errer, traversant les lumières cristallines et les obscurités limpides et profondes des images qu’elle crée. C’est l’immobilité de voyages intérieurs qui l’intéresse, ce sont les lignes des phénomènes émotionnels des êtres qu’elle filme, ce sont les vagabonds de l’existence que nous sommes qu’elle chérit.

Lily Gladstone (Jamie)

En allant toujours parcourir les zones frontalières, en suivant les moindres incidents et accidents qui font des riens une exception ordinaire, Reichardt offre une vision anti-testostéronique de l’Amérique. Sans vouloir verser dans un cinéma à thèse, cela ne l’intéresse pas, elle effleure, elle montre, elle pointe parfois et fait arrêter notre regard sur : un plan d’Indiens qui dansent avec leurs costumes traditionnels au milieu d’une aire de supermarché ; une tente dressée en plein bois rappelant les premiers pionniers ici sans fusils ; des policiers qui ne tirent pas brutalement sur le ravisseur d’otages.

Cela ne veut pas dire que Reichardt injecte des œstrogènes dans sa pellicule, ses femme-sauveur, femme-gardien, femme-Indien, femme-pionnier, femme-lonsome cowgirl, disent juste que l’Ouest existe, autrement.

Kelly Reichardt
, Certaines femmes, avec Laura Dern, Michelle Williams, Lily Gladstone, Kristen Stewart. États-Unis — Sortie : 22 février 2017
, 107 min