Corentin Fohlen : Haïti, «cet étrange pays étranger»

© Corentin Fohlen/ Divergence. Lumane Casimir, Haiti. 25 mai 2013.
© Corentin Fohlen/ Divergence. Haïti. 25 mai 2013.

« Tant que la tête n’est pas coupée, elle a espoir de porter le chapeau » (« Toutan tèt poko koupe, li espere pote chapo ») : c’est sur ce proverbe haïtien que s’ouvre le livre de photographies de Corentin Fohlen, publié le mois dernier aux éditions Light Motiv et sobrement intitulé : Haïti, nom immédiatement évocateur, pourtant opaque tant la réalité du lieu est masquée par une multitude de discours et informations, par la date du 12 janvier 2010 et un certain nombre de récits qui aplatissent la complexité d’un lieu, d’une culture. Raison pour laquelle le photoreporter Corentin Fohlen a voulu exposer autrement « cet étrange pays étranger », « mon pays », comme l’écrit James Noël en préface.

© Corentin Fohlen/ Divergence. Lumane Casimir, Haiti. 25 mai 2013. Le village Lumane Casimir, anciennement nomme Morne-a-Cabris est l'un des rares projets de logements privatifs mis en place par le gouvernement haitien.Installe a plus de 15 kilometres de la capitale, loin de toutes infrastructures et travail, les premiers habitants qui s'y sont installes sont decus des promesses que l'on leur avait annoncees.
© Corentin Fohlen/ Divergence. Lumane Casimir, Haïti. 25 mai 2013

Sous l’œil du photographe, pas de carte postale touristique ; pas de reportage sensationnaliste non plus, du type de ceux dont nous ont abreuvés les infos en janvier 2010 (300 000 morts). De page en page, de photographie en photographie, se déploient le rythme et la densité d’un pays, hors de l’actualité médiatique et ses diktats : prendre le temps de regarder, sans commande, sans idée préconçue, « boîtier souvent rangé à perdre du temps à en prendre ».

Corentin Fohlen sillonne, rencontre, dialogue. Il veut voir au-delà des clichés — ce discours surplombant et misérabiliste sur une terre maudite comme autre manière de garder un pays sous sa coupe —, montrer comment le pays avance et se reconstruit. Il photographie aussi les hôtels de luxe construits sur les ruines du tremblement de Corentin Fohlen Haïtiterre que les touristes qui commencent à affluer, autant les lieux en reconstruction que les guédés ; les pêcheurs comme les mannequins qui défilent à la fashion week.

Corentin Fohlen montre, dans les paysages, la forme des villes, le déploiement d’une histoire compliquée depuis la découverte de l’île par Christophe Colomb en 1492 : la colonisation française jusqu’à l’indépendance en 1804, l’occupation américaine de 1914 à 1935, la dictature duvaliériste, le tourisme aujourd’hui et le travail des humanitaires dont un Français travaillant pour une ONG internationale dit « qu’au mieux ce qu’il font est inutile, au mieux« .

Ce sont les couleurs primaires qui explosent sur la page, le regard du photographe qui, sans appuyer, dit tout, comme sur cette double page où une fragile et minuscule barque de pêcheur côtoie un mastodonte des mers, le Freedom of the seas venu déverser ses touristes en quête d’authenticité… Haïti aujourd’hui, ce sont ces contrastes et chocs, le bling bling des hôtels et le baroque de la Fête des morts ou, diptyque que le regard du lecteur reconstituera, ces téléphériques qui pour certains acheminent les régimes de bananes, d’autres, quelques pages avant, des touristes au-dessus de la baie de Labadie…

Corentin Fohlen au-delà de la pauvreté, de la corruption toujours mises en avant, capte l’énergie de l’île, sa richesse culturelle, ses paysages insensés. De ces chemins de traverse naît ce livre magnifique et singulier, qui ne se veut pas un état des lieux mais « un état, des lieux », titre de sa dernière partie, déployant les contrastes saisissants d’Haïti et sa beauté parfois née du pire.

© Corentin Fohlen/Divergence. Montrouis, Haiti. 7 decembre 2015. Inauguration du nouveau Royal Decameron Indigo beach resort sur la Cote des Arcadins, au nord de la capitale. Arrivee des premiers touristes francais dans un sejour all incusive opere par Look voyage. Un groupe de 29 touristes francais sont arrives ce jour la, ainsi qu' une centaine d'agents de voyage, invites par Look voyage l'inauguration. # Excursion sur les iles des Arcadin avec le groupe des agents de voyage invites par Look voyage.
© Corentin Fohlen/Divergence. Montrouis, Haïti. 7 décembre 2015. Inauguration du nouveau Royal Decameron Indigo beach resort sur la Côte des Arcadins, au nord de la capitale. Arrivée des premiers touristes français dans un séjour all incusive opéré par Look voyage. 29 touristes français sont arrivés ce jour-là, ainsi qu’ une centaine d’agents de voyage, invités par Look voyage.
© Corentin Fohlen/ Divergence. Port-au-Prince, Haiti. 2 novembre 2015. Ceremonie des Guedes a l'occasion de la Fete des Morts. Un homme possede par le Loa Guede. Son nom de Guede est Tipi Lakwa
© Corentin Fohlen/ Divergence. Port-au-Prince, Haïti. 2 novembre 2015. Cérémonie des Guédés à l’occasion de la Fête des Morts. Un homme possédé par le Loa Guédé. Son nom de Guédé est Tipi Lakwa.
© Corentin Fohlen/ Divergence. Port-au-Prince, Haiti. 27 octobre 2015. Formation professionnelle dans l'hotellerie a l'ecole hoteliere d'etat. Cette ecole est soutenue par le ministere du tourisme. 290 eleves sont formes chaque annee. La formation comprend des cours de cuisine et patisserie, de gestion d'un bar et d'un restaurant, et de receptionniste. Haiti manque de professionnels et les hotels nouvellement crees comme le Marriott, le Best Western ou le Royal Oasis ont besoin d'un main d'oeuvre qualifiee. De plus en plus de jeunes haitiens cherchent a travailler dans le domaine du tourisme, mais les debouches manquent. # Une partie de la formation est soutenue par l'ONG americaine de chefs cuisiniers, World Central Kitchen (WCK), cree par le chef Jose Andres.
© Corentin Fohlen/ Divergence. Port-au-Prince, Haïti. 27 octobre 2015. Formation professionnelle dans l’hôtellerie à l’école hôtelière d’État, soutenue par le ministère du tourisme. 290 élèves sont formés chaque année. Haïti manque de professionnels et les hôtels nouvellement créés comme le Marriott, le Best Western ou le Royal Oasis ont besoin d’un main d’œuvre qualifiée. Une partie de la formation est soutenue par l’ONG américaine de chefs cuisiniers, World Central Kitchen (WCK), créée par le chef Jose Andres.
© Corentin Fohlen/ Divergence. Port-au-Prince, Haiti. 5 novembre 2015. Defile de haute couture a l'occasion de la Haiti Fashion Week
© Corentin Fohlen/ Divergence. Port-au-Prince, Haïti. 5 novembre 2015. Défilé de haute couture à l’occasion de la Haïti Fashion Week.
© Corentin Fohlen/ Divergence. Belot, HAITI. 16 novembre 2014. Organisation de la seconde edition du Diner en Blanc dans le ranch Montcel, dans les montagnes de Kenscoff, sur les hauteurs de la capitale. Les quelques 700 invites, dont une petite partie venus de l'etranger, sont achemines par bus dans un lieu qui leur ait cache jusqu'au dernier moment. La plupart des convives sont issus de la classe bourgeoise, que l'on appelle ici mulatre.
© Corentin Fohlen/ Divergence. Belot, Haïti. 16 novembre 2014. Organisation de la seconde édition du Diner en Blanc dans le ranch Montcel, dans les montagnes de Kenscoff, sur les hauteurs de la capitale (700 invités, dont une petite partie venus de l’étranger).
© Corentin Fohlen/ Divergence. Lumane Casimir, Haiti. 25 mai 2013. Le village Lumane Casimir, anciennement nomme Morne-a-Cabris est l'un des rares projets de logements privatifs mis en place par le gouvernement haitien.Installe a plus de 15 kilometres de la capitale, loin de toutes infrastructures et travail, les premiers habitants qui s'y sont installes sont decus des promesses que l'on leur avait annoncees.
© Corentin Fohlen/ Divergence. Lumane Casimir, Haïti. 25 mai 2013. Le village Lumane Casimir, anciennement nommé Morne-à-Cabris (à 15 km de la capitale, loin de toute infrastructure et travail),  est l’un des rares projets de logements privatifs mis en place par le gouvernement haïtien.

Corentin Fohlen, Haïti, éd. Light Motiv, 172 p.. 35 € — Feuilleter le livre
Prix AFD/Libération 2016 du meilleur reportage photo.