Le roi est vulnérable : une fiction programmatique, par Philippe Rahmy

Wall Street

En 1754, Jean-Jacques Rousseau participe au concours de l’Académie de Dijon qui pose une question toujours actuelle : quelle est la source de l’inégalité parmi les Hommes ? La réponse de Rousseau cerne, dans un premier temps, la nature humaine, balançant, au plan individuel, entre conservation de soi et reconnaissance d’autrui, prisonnière d’une contradiction indépassable, mais, paradoxalement, capable de se parfaire, avant de définir, dans un second temps, un modèle collectif à même de répartir les acquis de cette perfectibilité de manière équitable, au moyen d’un contrat social.

Les acteurs de la Révolution de 1789, à commencer par Saint-Just, sans renier leur dette envers Rousseau, soumettent l’importance de l’individu à celle du peuple, et prônent une cassure dans le continuum de l’Histoire, dont s’extirpe l’humanité libérée de ses chaînes, quel que soit le prix à payer, prix en sang versé que justifie, pour tout révolutionnaire, une mystique de la volonté générale. Pour résister à l’usure de la pratique, cette mystique, sans laquelle prévaut la loi du plus fort, doit être alimentée par une pratique vivante de la démocratie, par le suffrage universel conçu comme l’œuvre aboutie du génie collectif. Aujourd’hui, cette œuvre ne fait plus rêver personne. Elle est contredite par la faillite des idéaux universels de liberté, d’égalité, de fraternité, trois principes réunis pour la première fois dans le « Discours sur l’organisation des gardes nationales » de Robespierre, chantés sous la Commune, avant d’être gravés sur chaque édifice public de la Troisième République.

Car entre-temps, le monde s’est effondré. Les guerres ont sapé notre foi en l’humanité, les crises ont nourri le nihilisme. Les espérances politiques sont mortes. Progressivement, la substance du pouvoir s’est mise hors de portée des citoyens, confisquée par une classe dominante libérale infiniment riche, méprisant les contraintes du pacte social et reléguant les autres couches sociales, bourgeoisie comprise, au rang de victimes. Voici le peuple martyrisé, désespéré, mu par une même fébrilité face au chaos grandissant et trouvant une misérable consolation dans la consommation et le patriotisme.

Qui parle pour l’homme ? Personne, sinon lui-même quand il se donne des lois. La forme aboutie du langage est la loi, parole sans sujet au service de l’humain. Qui parle pour l’homme au 21e siècle ? Ceux qui bafouent la loi. Toutefois, quelle que soit l’ampleur de la crise qui nous frappe, ou parce qu’elle est aussi profonde, les principes simples pour lesquels nous nous sommes battus nous appellent à reprendre les armes.

Comme en témoignent les doléances prérévolutionnaires, la première revendication populaire concernait la liberté d’expression. Cette liberté, pourtant attaquée de toutes parts, nous est désormais acquise. Liberté de vivre comme nous l’entendons, d’élire et d’aimer qui nous voulons. Mais l’égalité et la fraternité, à tort présentées comme indissociables de la liberté, comme elle gravées dans le marbre, attendent toujours d’être conquises. L’actualisation de nos trois valeurs cardinales nécessitera encore deux révolutions.

Notre prochain défi appelle une répartition équitable des richesses naturelles et des richesses produites, à l’échelle planétaire. Une telle équité demande à être définie en tenant compte de l’idéal révolutionnaire de 1789 et du frayage incessant du progrès et de la justice sociales. Progrès et justice impliquent un renoncement de la part de ceux, banques, fonds d’investissement, multinationales, qui en sont les premiers bénéficiaires. Or la diète volontaire est contraire à l’esprit libéral, même si les multinationales, par exemple, entretiennent l’illusion d’un partenariat avec les populations pour asseoir une image soluble dans l’air du temps, qui, bien que saturé par le désespoir et le ressentiment, pressent et désire, ne serait-ce que ponctuellement, un futur sociétal couronné par l’égalité.

Malheureusement, la seule redistribution envisagée à grande échelle répond aux exigences minimales de best practice, mises en place par les multinationales pour justifier un plus petit dénominateur commun entre leur exigence de profit et la nécessité de pérenniser ce profit en transformant le contexte socio-économique des sociétés productrices. Cette optimisation autorise, voire favorise une redistribution mesurée, au bénéfice des populations. Mais un tel acquis, même s’il est quantifiable, est loin de correspondre aux exigences d’un partenariat équitable, à savoir principalement favorable aux individus. Ce bénéfice dérisoire permet en revanche aux multinationales de justifier leur politique commerciale, y compris auprès des instances internationales (OMC, OIT, ONU, etc.), mais aussi, lors d’actions ciblées, auprès de certaines ONG (Greenpeace, Oxfam, etc.), et ne saurait dissimuler l’inadéquation entre les profits réalisés par les trusts et les besoins effectifs des êtres humains. Sachant que les multinationales ne sont pas des sociétés à but philanthropique, il n’en demeure pas moins vrai qu’elles instaurent un tel déséquilibre entre leurs propres intérêts et ceux des sociétés où elles s’implantent, que la collaboration qu’elles promeuvent, et dont elles s’enorgueillissent à coups de labels, masque le rapport réel qu’elles entretiennent avec les populations, qui relève de l’asservissement économique. La même injustice structurelle affecte chaque rouage de la chaîne de production de valeur du modèle libéral.

Notre adversaire, puisqu’il faut l’appeler par son nom, n’en fera pas davantage. Il donne d’une main et reprend de l’autre pour accroître son empire, y compris s’il se voyait confronté à l’instauration d’un impôt sur le capital à l’échelle mondiale, tel que préconisé par Thomas Piketty, puisque une telle imposition demeurerait tributaire d’un assentiment collégial du système à imposer, d’abord préoccupé par sa propre pérennité, et serait donc nécessairement décevante. Comme hier, le pouvoir est retranché derrière ses murs. Mais on ne peut plus brûler la Bastille ou décapiter le roi. La puissance financière possède autant de têtes qu’il existe de marchés boursiers, de pions interchangeables, d’autorités immatérielles. S’il nous est encore possible de nous indigner, de bloquer des usines, d’occuper des places, ceux qui nous oppriment ne résident plus parmi nous. Ils échappent à notre colère, ils n’entendent pas nos cris. Pour autant, la volonté populaire demeure souveraine dans son contenu comme dans sa forme. Elle doit se ressaisir de l’intérêt public en réconciliant les humains avec la dignité, et désigner, parmi le peuple, les représentants capables de la faire à nouveau triompher.

La révolution pour l’égalité ne sera pas télévisée. Elle n’ensanglantera pas les rues ; aucune pique, aucune guillotine, aucun palais en feu. Pourtant, le coup porté au monde financier sera redoutable, imparable, car il lui sera asséné de l’intérieur par celles et ceux, souvent jeunes et, du coup, la sagesse n’attendant pas le nombre des années, disposés à changer la donne.

Ils et elles sont les petites mains qui élaborent les algorithmes mathématiques de la finance à haute fréquence, mais aussi les plates-formes informatiques dédiées aux marchés financiers, bourses officielles et bourses opaques confondues. La finance, citadelle de notre temps, est bâtie par des gens extrêmement doués, mais qui, contrairement à hier, détiennent également la clé de la herse et celle du trésor.

Du contrat social

Entendez-moi bien. Je n’appelle pas à la destruction du système financier par ses maîtres d’œuvre. Je leur demande, je les mets au défi d’implémenter dans le système les équations qui ponctionneront considérablement cette masse, en continu, dans le temps et dans l’espace. Le fonds indépendant ainsi constitué à d’autres fins que le profit supplantera à terme celui de la banque mondiale. Son émergence et sa croissance exponentielle produiront un effet de choc sur les marchés, qui se répercutera sur les comités directeurs et sur les actionnaires, abolissant la suprématie du modèle libéral prédateur en le soumettant à un nouveau maître, régi par d’autres façons de penser et d’imaginer le commerce, le développement, l’instruction, la santé, l’écologie, et plus fondamentalement, les rapports humains.

Philippe Rahmy

L’heure est venue. Je somme celles et ceux qui conçoivent l’environnement informatique et mathématique dans lequel se déploie la finance, de saisir leurs outils, de les brandir comme les armes chaudes de la justice. Il n’existe aucune parade à l’intelligence au service d’une idée plus grande qu’elle-même. Il suffit qu’une dynamique s’installe et se propage de manière virale de São Paulo à Londres, Johannesburg, Paris, Tokyo, Bombay, Hongkong ou Francfort, et ainsi de suite, sans jamais fléchir, pour changer le monde en profondeur, pour que cette transformation soit effective, efficace, irréversible.

En 1754, Jean-Jacques Rousseau participa au concours de l’Académie de Dijon qui posait une question toujours actuelle : quelle est la source de l’inégalité parmi les Hommes ? Hier comme aujourd’hui, le roi est puissant. Hier comme aujourd’hui, il est vulnérable.

Philippe Rahmy

Philippe Rahmy est né à Genève en 1965. Écrivain et philosophe, membre du collectif littéraire remue.net, il vit entre la Suisse et l’Argentine. Allegra, son dernier livre, est paru aux éditions de La Table Ronde (2016).