Franck Gérard : November 27, 2014 (Fifty-Three Days, journaux américains, 40)

© Franck Gérard. Avec le soutien de l'Institut Français et de la ville de Nantes
© Franck Gérard. Avec le soutien de l’Institut Français et de la ville de Nantes

LOS ANGELES /mais toujours un peu dans le désert /fourteenth day

Cela a le même goût ; le même goût que la première fois : lorsque je suis dans le désert, je pense à Los Angeles ; lorsque je suis à L.A. le désert m’habite. C’est sûr, je vais y retourner ; mes papilles réclament la saveur de la poussière ; mes poumons, la sécheresse. Lorsque je me réveille, je suis encore là-bas et heureux d’être ici. Double addiction : c’est lié. Je me revois hier, marchant entre ces concrétions sorties de la terre ; tu ne comprends pas comment cela est possible.

Tu es seul sur terre et c’est si bon ; si jouissif, presque de l’ordre du « sexuel » tellement c’est bon ; en tous cas, pour moi. Lorsque tu t’arrêtes, au bout de nulle part ; plus de route, plus rien ; que tu ouvres dans la poussière la portière de ta voiture : le silence est total ! Tu peux te mettre nu et marcher, si tu veux ! Les lézards et compagnie n’en ont rien à faire. Je crois que je vais tenter cette expérience primaire ; et pourquoi pas ? Revenir à la terre, sur terre ! Je n’ai jamais été mystique mais vivre cela est si fort. A un moment, un mouvement sur ma droite ; je flippe ; je suis seul et un truc est sorti hyper vite de derrière un rocher. Je le regarde, nous nous regardons ; je vais vite pourtant, en prenant mon appareil, mais trop tard il est déjà parti ! Il mérite bien son dessin animé ce « Road Runner » ! Dingue, je viens de voir un vrai Bip Bip ! Je reprends la route ; un écriteau précise : « Next services 50 miles ». Le soleil qui se couche. Les montagnes orange. J’ai avalé plus de 1000 kilomètres et près de 18 heures de route en deux jours et demi. Sur la Highway 15, le « poste de frontière californien » ! Qui n’existe pas dans le sens Californie/Nevada. J’y repense, peut-être aurais-je dû dormir au Ranch ; mais cela ressemblait trop à une pub pour parfum d’intérieur. Et de toute manière, les appareils enregistreurs d’images sont mal vus là-bas pour ne pas dire interdits. Je voulais juste dormir. Cela avait l’air simple mais je n’en suis pas si sûr.

Thanksgiving, aujourd’hui. Je devais aller voir une très grande amie près de San Francisco. Près de six heures de route ; je n’en ai pas le courage. Pourtant, passer cette fête dans une famille américaine, cela m’aurait vraiment touché. Je prends la voiture pour aller manger. Direction Glendale. J’aime vraiment beaucoup ce quartier. C’est bon signe, plus besoin de GPS pour circuler. Sur le conseil de deux « Firemen », je vais au meilleur resto Kebab du coin. C’est divin ; enfin de la vrai nourriture ; de l’ail, de l’houmous, du persil, de l’huile d’olive… Des choses simples et bonnes. En sortant, je vois une femme, avec laquelle je traverse la route, un pied nu et une chaussure à la main. Je lui demande si tout va bien ; tout est OK me dit-elle, en me souriant, montrant sa chaussure cassée. En plaisantant je lui réponds que je peux la porter, dans mes bras, mais qu’elle n’a pas à s’inquiéter, je ne passerai pas la porte d’une église. On rigole bien ; elle a un bon sens de l’humour, apparemment. Je marche. C’est Thanksgiving ; c’est un peu comme un premier de l’an : personne sauf quelques latinos. A un arrêt de bus, un type danse sur du Mickael Jackson, diffusé par un mini ampli ; de temps en temps, quand il n’y a pas de voiture, il se met au milieu de la route et se la joue ! C’est génial, pour moi, et nous parlons. Il fait ça parce qu’il est heureux de vivre. Je trouve cela épatant de faire cela lorsque l’on a dans les 60 balais. Dans une heure, la nuit sera déjà là.

C’est décidé ! Le grand moment est arrivé ! MULHOLLAND DRIVE ! Lorsque le soleil se couche ! Des biches à grandes oreilles au bord de la route ; des paysages fantastiques ; des amoureux ; des maisons de folie ; la route elle-même ; je la suis tranquillement une bonne heure ; encore un paquet d’images déjà vues mais là, les images ne sont plus ; c’est ma partition, ce que j’aime le plus au monde, et pourtant je fais des images : c’est le réel, vivre les choses ! Alors que je faisais du stop, plus jeune, un homme m’avait pris dans sa voiture ; il m’avait expliqué que, selon lui, à quoi bon aller dans le grand canyon puisque nous avions à disposition de formidables livres avec des trucs que l’on ne verrait jamais en vrai ; du genre des vues d’hélicoptères ! Aujourd’hui, je vois bien qu’il n’a jamais été à Las Vegas car pour 99 $, tu fais la visite du grand canyon en hélicoptère. Je fais des images, montre ce que je vois, crée des « documents » car jamais une image n’est la même ; mais je privilégie le réel. Tout cela pour vous dire que je m’arrête deux fois sur Mulholland Dr pour prendre ce couple ; Eva et William, en contrejour, mais surtout cette image mille fois faite ; encore une fois je ne résiste pas (alors que lorsque j’ai marché dans le désert, je n’en ai pris aucune ; même pas le bip bip), et là je bouge, malgré moi, mon appareil, lors de la prise de vue, longue, et je vois le résultat. Je me dis que c’est aussi bien ; c’est comme si ces lumières étaient des anges en train de monter au ciel, non ? Rien de plus normal dans la ville des péchés ! (« I always believed that God would destroy L.A. for its sins. Finally, I realized that He had already destroyed it, and then left it around as a warning ! » Lewis Baltz).

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