Gus, « Happy Clem » : Christophe Blain nous refait le coup du sombre héros

Happy Clem

Gus, « plus qu’un nom, une légende ». Les connaisseurs de l’œuvre de Christophe Blain, laissés dans l’expectative depuis Ernest, attendaient avec impatience le retour du hors-la-loi littéraire le plus attachant à l’ouest du Pécos. Cela faisait huit ans que l’on n’avait plus de nouvelles de Clem, Grat, Ava et Jamie ; que l’on n’avait pas chevauché avec Gus ; que l’on n’avait pas goûté le talent hors norme de Christophe Blain depuis son Quai d’Orsay magnifique.

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Tandis que Gus court après sa gloire passée et la femme de ses rêves, Clem s’est rangé des diligences et dirige un honnête commerce à Frisco mais le soir venu il ne peut s’empêcher de verser dans la nostalgie de son passé de Beau Bandit. Il revêt alors son habit de gentleman-braqueur avec cape, masque et haut-de-forme. Il regrette l’adrénaline, l’argent facile et l’aura virile qu’il dégage lors de ses exactions. Tout à sa vie de quincailler, il ne prend pas garde au chemin dangereux sur lequel s’aventure sa petite fille et délaisse quelque peu son épouse, auteur à succès de livres pour adultes. Dans le même temps, une autre littérature le rattrape, plus populaire, des romans à quatre cents qui feuilletonnent ses propres faits d’armes.

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Chez Christophe Blain, tout est référentiel, littéraire et d’une précision fantasque. Clem se heurte à un énigmatique individu, peintre maudit, as de la dynamite, aux tendances aussi artistiques que psychopathologiques. Pour construire ce personnage, Christophe Blain est allé exhumer l’histoire (vraie) de Phineas Gage, ex-contremaître des chemins de fer qui vit sa personnalité fondamentalement changée après qu’une barre de fer lui a traversé le crâne à la suite d’un accident. La fiction qui rencontre la réalité, l’Histoire qui traverse l’histoire, Clem et Grat qui lisent leurs propres méfaits dans les ancêtres des tabloïds, Isabella et Ava qui succombent au charme des malfrats au point de vouloir jouer les braqueuses à leur tour et Gus qui… traverse cet opus de son élégante et omniprésente absence.

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Gus T4DeForest Kelley, Robert Duvall, Gene Wilder, les figures du cinéma et de la télévision crèvent l’écran et illuminent les pages d’Happy Clem, qu’il s’agisse de personnifier un outlaw trop sûr de lui, un US Marshall tout aussi présomptueux ou un plumitif joueur. Mais la galerie de portraits n’est pas là que pour donner dans la figuration, elle fait sens à chaque page et renvoie à l’imaginaire de rigueur quand il s’agit de conter l’ouest sauvage, les attaques de banques, les figures mythiques des desesperados au grand cœur ou des femmes de leur vie… parce que Christophe Blain raconte des histoires d’hommes qui se rêvent en héros solitaires mais ne vivent que pour et par les femmes qui croisent leur route et partagent leurs aventures.

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Happy Clem, centré sur Clem et ses affres (jusqu’à la chute) est d’une perfection presque insolente : scénario brillant, graphisme maîtrisé, narration rythmée tout en accordant de beaux et bons moments de répit humoristique. Ni western crépusculaire, ni chevauchée fantastique, Happy Clem signe le retour de l’année : celui de la geste des hors-la-loi qui se nourrissent de leur propre histoire. Dans un Ouest sombre où l’étincelle de la modernité pointe en même temps que s’anéantissent les rêves d’une vie « normale », Gus, Happy Clem, Hombre et lumières.

Gus T4 Happy Clem

Christophe Blain, Gus, T4, Happy Clem, Dargaud, 2016, 104 p. couleur, 16,95€

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