Franck Gérard : November 17, 2014 (Fifty-Three Days, journaux américains, 30)

© Franck Gérard
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LOS ANGELES /fourth day

Chez moi, à l’automne, je vois des pommes sur les trottoirs ; à Los Angeles, je vois des oranges qui roulent dans le caniveau. La chaleur est agréable ce matin. La première chose que je vois, que je photographie, est cet écureuil (oui, encore un) qui fait des acrobaties sur les fils électriques tel un funambule.

En face, je vois ce garage avec de magnifiques voitures ; le soleil frotte sur l’une d’elle, drapée par une protection, alors pourquoi ne pas faire cette image. Je pense à une peinture. Je rentre dans le garage et demande l’autorisation. Pas de problème et le garagiste commence à soulever le tissu car il croit que je veux photographier la voiture. Je lui dis que non, que je veux juste la voiture drapée, il acquiesce ; je reviens vers lui car il me semble perplexe quant à l’image que je viens de faire. Je lui explique ce que je trouve beau, là, et soudain il me parle du Caravaggio ; d’un voyage qu’il a fait dans sa jeunesse en Italie, et comme cela l’a profondément marqué. Il me dit « It makes sense ». Comment aurais-je pu soupçonner un instant parler du Caravage dans un garage automobile, un jour. Je suis touché.

Je me laisse porter par la North Avenue 64. Sur S Figueroa street, je remarque ce distributeur, du genre de ceux où l’on glisse une pièce pour avoir un chewing-gum ou un jouet ; celui-ci me propose ce choix : un diamant, ou un flingue/une grenade. Je reste sceptique quant à cette proposition même si enfant il m’est arrivé de jouer à la guerre. Je prends le métro pour aller à Hollywood ; dans l’agence de location de voitures. Je commence à être épuisé par la marche ; non pas celle que je pratique quotidiennement mais celle que je juge parfois inutile, dans cette gigantesque ville, pour aller d’un point A à un point B. Même si je sais qu’il n’y a pas de marche inutile ! Tout survient à un moment ou à un autre.

C’est la magie de la rue ; c’est mon addiction, ma dope préférée ! Lorsque je suis dans la rue, je suis sous perfusion. Sur la Red Line, plusieurs noms d’arrêts de métro finissent par Hollywood, alors j’en choisis un au hasard. Manque de bol j’atterris où je voulais éviter d’être, là où les êtres ne sont que fantômes, là où l’artificialité de ce monde explose, et surtout à HOLLYWOOD, oui surtout là. Zombie Land : touristes et étoiles sur les trottoirs, mini bus « à décolleté » (comprenez sans toit), arnaqueurs, putes ou pas loin (seins, bouches siliconés) voulant que je rentre dans tel établissement, homeless, Batman, Freddy les griffes, Spiderman, Cat Woman, et toute la clique car la liste est longue ; et je cours, j’ai déjà vécu cela, je ne veux plus le ressentir, je trace sur La Brea Avenue où j’étouffe dans les embouteillages mais mon choix est fait ; je préfère un shoot de dioxyde plutôt que ce cirque pathétique. Enfin, à part cet instant, où je remarque ce « Transformer » jaune redevenu humain, qui prend sa pose et qui, évidemment, boit un liquide jaune…

Je m’aperçois que j’ai oublié mon permis de conduire ; je suis donc venu ici pour rien, en tous cas ce sera sans voiture aujourd’hui. J’avais oublié le GPS acheté hier aussi mais bon, je commence à me familiariser avec cette ville où il est très difficile de se perdre sauf mentalement parlant ; je croise tellement de gens qui me semblent fous. Après La brea, je prends Sunset et ses embouteillages ; Los Angeles est un corps vivant ; tu ne sais jamais ce qui peut se passer : à un moment presque plus de voitures et cinq minutes après des milliers… Un organisme qui te dévore ; tu ne sais pas à quelle sauce tu vas être mangé… Mais bon, sur Sunset, je lis ce graffiti hallucinant digne de la théorie d’un complot : « the U S govt Secretly poisons the Homeless ». Je croise un « Elvis décati », période fin de vie, bide qui tombe. Et cet « hombre », au loin, avec son chapeau de cowboy et son poncho, qui lit un bouquin de Paolo Coelho ; il sort tout droit d’un film d’Ennio Morricone : c’est le truand ! Mais lui me remarque tout de suite contrairement aux zozos d’Hollywood Blvd, où je passe pour un mec du coin. Je vais vers lui et lui demande si je peux le shooter. Il ne me répond qu’avec des signes de tête ; aucune parole ; aucun désir d’être une image, alors je l’abandonne à ces cents pas devant « The seventh veil » sur Sunset ; un autre club de « Nude girls » où trône devant l’entrée un distributeur de billets ; ils ne sont pas fous. A ce moment-là, je pense à Simone Veil, forcément ; Simone Veil en train de faire un « Strip Tease » sur Sunset ; ce serait assez incohérent vu la force de sa vie et de son histoire. Mais je ne savais pas que Veil signifiait voile en anglais. Finalement, je redescends sur Santa Monica Boulevard pour attraper un bus. Et ce soir, ce matin pour vous, je vous écris de la colline et je demande à la poussière ; oui, « Ask the dust ». Je me sens tel Arturo Bandini ; je vais peut-être aller assassiner des crabes à coups de pierre, demain ! Who knows ?

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