Franck Gérard : November 15, 2014 (Fifty-Three Days, journaux américains, 28)

© Franck Gérard
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LOS ANGELES /Second day

Ce soir, je vous écris aux sons des « mariachi ». Je suis haut sur la colline ; je capte tous ces sons qui remontent vite vers moi ; même si leur vitesse est moindre par rapport à celle qui me guide, la lumière. C’est samedi soir ; on fait la fête. Je suis entouré par d’autres sons ; celui des criquets ou encore de la Highway, la 110.

Hier soir, en sortant du métro à l’arrêt Highland Park, je me trouve nez à nez avec une galerie en plein vernissage. Les bières coulent à gogo et on m’a d’ailleurs demandé mon « ID » (Identity Card) ; je pourrais trouver cela flatteur mais je n’ai plus vingt ans ; c’est simplement parce que c’est la loi. Il y a du monde ; peut-être deux-cents personnes, je ne sais pas. En plein quartier latino, il n’y en a aucun ; ce n’est qu’une bande de « Hipster », les bobos du coin qui se délectent en regardant des dessins, pas si mal d’ailleurs. A un moment, je sors dans la cour derrière le bâtiment et je vois cet homme, seul, auquel personne ne prête attention. Il est assis et c’est en fait un garde de sécurité privé engagé pour la soirée. J’ai trouvé le « latino » de la soirée et il travaille. Nous nous repérons immédiatement ; on ne porte pas la barbe et nous n’avons pas de pantalons super slim au-dessus des chevilles avec des sortes de mocassins. Bon, oui, je l’avoue, c’est un peu caricatural, mais, quoi qu’il en soit, nous engageons la conversation. Et au fur et à mesure il me raconte sa vie, sa vie dans un motel à une heure de Los Angeles, à 239 $ la semaine ; sa vie d’homme divorcé et celle de ses deux gamins, des teenagers, de 15 et 17 ans. Il finit la conversation en parlant des étoiles, des « estrella fugaz ». Après deux bières, ça fait du bien. Vous l’ayant promis hier, je vous ai écrit ; même si cela m’a conduit à me coucher à 2h30 du matin. Je vous dis cela car à 7h00 j’étais déjà debout ; grâce aux perroquets sur l’eucalyptus. Hier matin, c’était sympa mais celui-ci j’avais envie d’être conforme au deuxième amendement des États-Unis, si je puis dire. Une forte envie de les flinguer ! Et je suis parti à nouveau ; voguant entre les haies de bougainvilliers en fleur, violets, rouges, jaunes…

J’ai décidé d’aller à pied dans le quartier de « Silver lake ». Grâce à un coup de fil passé en France ce matin… Je prends Meridian Street, rejoins York Avenue. Soudain, mon cerveau « paléo mammalien » se met en marche. Dans ma vison périphérique, sur le côté droit, à un mètre cinquante de ma tête, un gros machin noir s’agite. Je regarde et suis pétrifié l’espace d’une seconde : une mygale d’un mètre de long me toise. Mais bien heureusement, je réalise que c’est un reste d’Halloween, qui a failli me conduire à une crise cardiaque. Et c’est le vent qui a mis en mouvement cette forme noire. Un peu plus loin, je remarque des douilles de 45 mm sur le sol ; c’est rassurant ! Mais moi je shoote au 40 mm ! Un gamin de 22 ans est mort ces jours-ci, victime d’un gang adverse, sur York Avenue ; il était 9h30 PM ; comprenez 9h30 Post Mortem pour faire un mauvais jeu de mot. Sur mon chemin, il y a de nombreux « vide-garages » car ici on ne dit pas vide-greniers ; il n’y a pas de greniers, c’est logique. Dans l’un d’eux, je trouve enfin mon bonheur ; une casquette « LA » pour remplacer ma casquette « NY », vu que je n’aime pas « NY ». West coast for ever ! Ici ou en France ! Un dollar au lieu des 29 exigés pour une neuve, mais elle est comme neuve. Le latino qui me la vend sort la monnaie d’un porte-monnaie Louis Vuitton ; c’est triste je trouve.

En arrivant sur Eagle Rock Boulevard, j’hésite. Je traverse la rue ou je reste sur ce trottoir? D’un côté du boulevard ou de l’autre, cela peut tout changer, photographiquement parlant, mais le soleil est présent sur les deux trottoirs. Alors, j’attends que le feu se mette au blanc (ici les piétons ne sont pas verts mais blancs), mais je le regrette rapidement ; cela m’a fait très mal ; j’ai raté la photo du mois, de l’année, je ne sais pas… J’entends un énorme bruit de moteur genre « roadster » ; j’ai l’habitude ici mais là je vois une fusée argentée sur roue qui démarre ; oui, une « Silver rocket » et il est déjà trop tard ; c’est moi qui me suis fait shooter sur ce coup-ci ! Ça me fout le moral à zéro d’avoir raté cette image, mais je continue à marcher espérant le miracle d’un demi-tour de la fusée ; cela n’arrive pas. Après, rien, rien du tout, plus d’image en vue. Mais, fort heureusement, les choses se réactivent lorsque j’arrive au croisement de la North Fernando Road et de Fletcher Drive. Au loin, j’aperçois une assemblée de pigeons ; il se passe quelque chose ; je m’approche et aperçois cette femme avec son paquet de graines qui fait des « rails » de cinq mètres à destination des oiseaux. Elle a l’air complètement à l’ouest, et elle l’est je crois. Elle me voit la photographier, me parle en se parlant, maudissant les voitures qui font peur aux pigeons. Cent mètres plus loin, un homeless avec une bouteille de whisky de cinq litres environ, au deux tiers vide, m’apostrophe violemment en me disant « I won’t see you anymore ». Et puis juste après, ces gamins qui prennent la route en contresens, en vélo, hurlant, se faisant klaxonner par les voitures qui arrivent en face. On dirait des indiens sur le sentier de la guerre ; ils ont des plumes sur leurs vélos. Mais je ne prends pas d’image. Je fais ce choix parfois, moi aussi. J’arrive sur un pont mais je m’aperçois juste avant de le traverser que je peux descendre sur la L.A. River, que je peux enfin l’approcher.

Ici, il y a des arbres, de petites îles ; ce n’est pas un mince filet d’eau sur du béton comme à l’est de Downtown. Des jardiniers sont affairés et je les prends en photo. Encore une fois, le contact survient et c’est là que je rencontre Aaron qui travaille pour une « Non profit organization » nommée « North East Trees ». Il m’apprend qu’ils sont en train d’arracher des palmiers car malgré le fait que tout le monde à L.A. pense que ces arbres sont d’ici, ils ne le sont pas. Et soudain, il me parle en français, sans presque aucun accent, et me déclare qu’il a vécu cinq ans à Châteauroux. Je lui parle de Gilles Clément ; nous échangeons cordialement nos cartes. Puis je descends vers la rivière. Elle est canalisée, peu de fond, peut-être 15 cm, alors j’enlève mes chaussures et la traverse à pied, sur le béton et quel plaisir, quelle expérience rafraîchissante, intense ! J’en oublie ma photo ratée. Une pièce s’échappe de ma poche, je la laisse rouler dans l’eau et fais un vœu. Arrivé sur l’autre rive, je m’assois enfin (cela fait plus de trois heures que je ne me suis pas assis), regarde la rivière couler, attendant que mon ennemi passe. Mais après tout se gâte. Sur Glendale Boulevard, je ne croise plus personne à part ces milliers de voitures. J’étouffe dans les pots d’échappement ; un bain d’au moins une heure et demie parmi les pots d’échappement! Seul, enfin presque seul, parmi les homeless et les déchets. Celui que je remarque est la mythique « Police Line-Do not cross LAPD » vue dans toutes les séries américaines. Évidemment, je la shoote ! Mais pas de poésie dans le coin…

Heureusement, cela se calme un peu lorsque je prends Sunset Boulevard, juste avant d’arriver à Echo Park, qui me rappelle un titre de roman policier. Mais je n’en peux plus de Glendale Blvd. Finalement, un peu désabusé, j’arrive à un arrêt de métro ; je décide de rentrer. La nuit est déjà proche sur Sunset Boulevard. Normal ! Je prends la « Red line ». La jaune ils l’appellent la « Gold line », alors je me dis qu’ils pourraient l’appeler, celle-ci, la « Blood line ». J’ai toujours un peu peur dans le métro ; un peu peur que le « Big one » arrive à ce moment-là ; c’est étrange. Finalement, j’ai encore envie de marcher après toutes ces heures et je décide de descendre sur la « 7th Avenue » et de rejoindre ma correspondance à « Little Tokyo » à pied. Je sors du métro. Trouve un « Seven-Eleven » où j’achète une bouteille d’eau. Je tourne la tête et vois la mort ; qui me fait tourner la tête. Je sors et la mort me sauve la vie, encore une fois : voici l’image de L.A. journée !

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