Franck Gérard : April 29, 2014 (Fifty-Three Days, journaux américains, 12)

© Franck Gérard
© Franck Gérard

LOS ANGELES /Day twelve

Ça y est. Il est en moi. Je ne l’ai pas vu arriver. Le mal du pays ! Je l’avais oublié ; j’avais oublié, du moins, cette sensation. Cela me tombe dessus, ce matin, lorsque je marche et que je me sens seul au milieu de cette immensité urbaine, au milieu de ces millions d’êtres. Je photographie moins mais marche autant ; la première rencontre est la bonne. Lorsque je traverse des quartiers résidentiels, les seules personnes que je rencontre, en général, sont celles qui promènent leurs chiens. Il n’y a pas d’intérêt à les photographier. Mais je tiens à écrire ce soir sur ce sujet ; un peu. Déjà hier, avec ce chien (enfin cette chienne, j’imagine, vu qu’elle était en robe), j’avais du mal à rire.

Sachez qu’il existe en Californie de nombreux hôtels pour chiens ! Lorsque tu pars en vacances, tu le places dans un hôtel. C’est sûrement mieux que l’abandonner au bord de l’autoroute, c’est sûr, mais lorsque je vois tous ces gens à la rue, je me pose des questions. Bref, cette (presque) première image, aujourd’hui, est celle d’une femme qui balade son chien dans une poussette rose ; comme un enfant. J’ai déjà fait ce genre d’images en France mais là, c’est une poussette conçue pour les chiens !

Mon sac est troué alors je retourne sur Hollywood Boulevard où j’avais repéré un « stock américain ». Je repasse au niveau du « bal costumé » et c’est une horreur, un cauchemar. Je ne prends pas d’autres images, je suis rassasié. Encore un homeless qui lui n’est pas déguisé, mais vu son visage, surtout ses yeux, et son T-shirt déchiqueté, il pourrait demander de poser avec les touristes pour ramasser son « buck », car il est digne de La nuit des morts vivants.

Mais pour le moment il fait jour et la fin de la semaine s’annonce difficile : 35 ou 40 ° Celsius. Marcher sous une telle chaleur est une épreuve. Je regarde la carte de Los Angeles et vois un parc, non loin d’ici. Je décide d’y aller ; j’adore les parcs dans les villes ; celui où j’avais essayé d’aller hier était privatisé : un golf géant, Hancock Park ; juste de grandes pelouses sans grand intérêt.

Je monte sur Fuler Avenue et arrive à l’entrée. Runyon Canyon Park. J’ai soif et n’ai plus d’eau. J’aperçois un stand avec des bananes, des chips et de l’eau. J’attends. Personne. 1 $ chaque. Je comprends vite qu’il n’y a aucun vendeur ; on dépose son dollar, on prend sa marchandise et on continue sa route. La confiance règne. Puis, je rentre dans le parc. Je suis le seul à marcher, les autres courent ; des hommes torse nu, tatoués et musclés me toisant de leurs regards. Plusieurs chemins s’offrent à moi : le canyon, la montagne d’un côté ou de l’autre ; j’ai déjà marché quatre heures et il me semble évident d’arpenter le canyon. J’ai bien fait car je suis vite seul et le chemin se rétrécit. Je me pose sur un arbre tombé et reste comme cela un bon moment ; une brise légère m’effleure ; c’est agréable ; j’en oublie mes douleurs aux jambes. Je sens l’appel du désert, vite, pour me recentrer. J’imagine les premiers colons arrivant ici à travers ce Canyon d’une beauté insoutenable. La Californie ! Cela me redonne un peu d’énergie. Un homme à un coin de rue, enfin ici on dirait plutôt à un coin de bloc, semble répéter une chorégraphie avec son appareil photo. J’essaie d’engager la conversation mais impossible. Il semble fou et tout le monde le regarde. Il a un appareil à 3000 €, un IPhone mais le contenu de son sac est éparpillé sur le sol devant lui. Il me semble avoir perdu la raison ; la rue le happe. Il n’en est pas loin, me semble-t-il. Un autre, mangeant et buvant, me fonce dessus ; me parle en postillonnant des lambeaux de nourriture ; me demande qui je suis en répondant lui-même «You are a rocker», vu mes habits ; cela me touche, même s’il est ultra agressif, à cause du film de Larry Clark, Wassup rockers. Et un dollar de moins… Ce promeneur de chien (5) à qui je dis « I hope they are not yours » en plaisantant et qui rit car c’est tellement évident qu’on ne lui avait jamais fait la blague. Ou alors cette femme, ou celui-là…

Juste un jour ordinaire, à Los Angeles.

Le site de Franck Gérard