Franck Gérard : April 27, 2014 (Fifty-Three Days, journaux américains, 10)

© Franck Gérard
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LOS ANGELES /day ten.

Cette ville oscille, chaque seconde, entre la réalité et le faux-semblant. A chaque fois que je rencontre quelqu’un, il se dit actor, director ou encore writer ; mais je le savais avant de venir ici, et tout le monde le sait : Cet endroit est une machine à briser les rêves, à déformer les corps. Manger, être mangé ; c’est un biotope où la prédation règne, où tout est construit sur le dieu $.

A vrai dire, je n’imaginais pas vraiment Los Angeles de cette manière. Nous construisons des images, des fantasmes à partir de ce que l’on nous laisse entrevoir.
Prenez le Hollywood Boulevard, par exemple, que j’arpente ce matin ; à la fois curieux et abominable. Suis-je le seul à voir ce qui se passe? A essayer de ne pas être dupe sur ce Montmartre américain ? J’espère que non. Au début, il n’y a rien ; et puis le trottoir se mue, du béton au granit, qui soit dit en passant sert à faire les tombes ; finalement, les étoiles apparaissent : Vacuité absorbante. Cela commence par un homme qui engage la conversation, me prend pour un anglais et finalement insiste lourdement pour que je lui donne Two bucks. Rien de gratuit, ici, pas même une simple conversation ! Je lui donne, le vois se diriger vers un autre, lui glisse qu’il deviendra riche avant la fin de la journée, à ce rythme-là. Il n’apprécie guère mon humour.

Sur les trottoirs, de plus en plus de fantômes. Touristes, arnaqueurs et homeless se côtoient. J’arrive au «Spot», si je puis dire, là où les touristes sont les plus nombreux. On ne me demande rien ; c’est bien car je passe pour un mec du coin. Pour faire une parenthèse, c’est pour cela que je ne suis jamais allé en Afrique car j’aime me fondre dans les villes, être caméléon, disparaître pour mieux shooter la rue, pouvoir aborder les «autochtones» de manière simple.

Le premier que je vois est Spiderman alors que, un peu dégoûté par cet espace, j’avais rangé mon appareil photo. Rassurez-vous, il me faut à peine quelques secondes pour dégainer mon arme ; je n’aurais peut-être pas été un mauvais cowboy. Spiderman à Hollywood ! Et tout à coup, deux autres Spiderman arrivent avec des costumes dégueulasses. Des Spiderman à l’air de loser, comparés à celui que je viens de prendre en photo. Je sens une animosité entre eux trois. Je suis les deux pauvres Spiderman ; ils rentrent dans un café ; j’hésite mais rentre aussi. Je les vois enlever leurs cagoules ; ils ont des visages abîmés par la rue, ils ont peut-être 60 ou 70 ans, je ne sais pas, ils dégoulinent de sueur ; une hallucination de plus, ici à Hell Aïe! L’un d’eux va aux toilettes et ressort en « civil »; l’autre suit !

Je vais vers le premier et lui dis, «Hey man, you are Spiderman !» ; il me répond l’air totalement désabusé « No, I’m not ». Je sens qu’il ne faut pas insister. Puis, je continue, et c’est un festival de personnes déguisées qui tentent, pour un dollar, de se faire prendre en photo avec les touristes. Il y a ici Dark Vador, deux maîtres Yoda qui se croisent sans se saluer, deux Captain America, deux machins avec des poils de la Guerre des Étoiles dont j’ai oublié le nom, et encore, et encore. Je shoote à fond, je suis bien à « Freakland » ! Il y a en a un qui attire moins, qui a du mal, car les victimes, du moins ceux que les «choses» essaient d’aborder, sont avant tout les enfants. Tout le monde l’évite, fait un détour en voyant « Freddy, les griffes de la nuit » ! Et je le prends en pitié ! Je sature, OD de bêtise et de tristesse et prends La Brea où, subitement, au bout d’un bloc, je suis le seul à marcher sur ce gigantesque boulevard ; et cela fait un bien fou, je vous l’avoue.

Cela fait déjà trois heures que je marche. Un homme jette devant moi un album photo, de famille. J’attends qu’il tourne au coin de la rue, avec son chien, et je le ramasse. A côté l’image d’une femme déchirée ; je prends aussi ces lambeaux de vie. J’arrive à un feu, un type voit ce que je tiens et m’apostrophe en me disant que ça a l’air d’un joli album. Je lui raconte la scène que je viens de vivre ; il me demande s’il peut regarder pour voir si, sur ces images, il ne connaîtrait pas quelqu’un. Je lui tends, il regarde mais non. Il me dit de mettre cela sur Craiglist dans la rubrique Lost and Found et je lui promets de le faire. Il me répond God bless you.

J’ai continué à errer le reste de la journée ; j’ai fait des rencontres : Des anges, certains déchus, des diables aussi ; j’ai ri ; j’ai pleuré ; j’ai aimé ; j’ai haï … Demain Rodéo Drive, Beverly Hills…

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