Seuls : « ensemble, ils vont devoir survivre »

capture-decran-2016-11-20-a-17-11-29

Adapté de la bande dessinée éponyme, Seuls (le film) sortira en salles le 8 février 2017 et un premier trailer vient d’être dévoilé par les éditions Dupuis. Née il y a dix ans sous la plume de Fabien Vehlmann et les pinceaux de Bruno Gazzotti, Seuls (la BD) raconte l’histoire de cinq enfants qui se réveillent un matin dans une ville dont toute la population a disparu. Estampillé « tous publics », Seuls a rencontré le succès dès le premier album avec un ton, un propos tour à tour sérieux et enfantin, grave et ironique. Retour sur les origines de la BD avec ses auteurs, Fabien Vehlmann et Bruno Gazzotti.

a6uuvlm6dwnlbadaj25xdtkp0rzltyot-couv-1200 Aux frontières du récit fantastique, du policier et du thriller, Seuls emprunte aux grands classiques de la littérature, de la télévision et du cinéma pour livrer ce qui ressemble en album et a fortiori sur grand écran à un teen-movie dans la lignée de Divergente ou Hunger Games. Ce que confirme la bande-annonce récemment dévoilée. Alors que La Machine à démourir, tome 10 des aventures de Leïla, Yvan, Dodji, Camille et les autres, vient de paraître, la série grandit avec ses lecteurs, se nourrit de son propre univers et se (re)construit d’album en album.

(Presque) centré sur le personnage de Terry, ce tome 10 au coeur du second cycle distille son lot de suspens en huis clos, brouille un peu plus les pistes quant à la guerre qui joue dans les limbes. L’intrigue très lostienne ravira les inconditionnels de la série et de récits tortueux qui brouillent les frontières entre la réalité de la trame principale et les digressions introspectives et peut-être fantasmées des personnages.

Fabien Vehlmann parle de ses inspirations, de ses références, du commencement :

Fabien Vehlmann : Pour ce qui est de la genèse, je vais donner ma version, et on verra si Bruno Gazzotti est d’accord ou pas… Au tout début, Bruno m’avait contacté quand j’étais encore un jeune poussin, que je commençais à être scénariste chez Spirou, pour me dire qu’il était dans le même atelier que Ralph Meyer, qu’ils avaient vu mon travail dans le magazine, sur Green Manor (avec Bodart chez Dupuis) en particulier, et que ce serait bien qu’on se rencontre pour évoquer une éventuelle collaboration. Moi j’étais complètement fou, parce que fan de Soda, j’ai d’abord cru à une blague et on s’est retrouvé à Paris. Ce n’était pas une blague, on s’est bien entendu, on a commencé à bosser sur des histoires courtes, des histoires de science-fiction, qui sont devenues l’album Des Lendemains sans nuage (Le Lombard), qui est réédité en juin 2009. Bruno et Ralph Meyer se partageaient le dessin, et ont scénarisé une des histoires. Après cette première collaboration, je n’ai pas tout de suite proposé quelque chose à Bruno, qui avait sa série en cours. J’ai continué avec Ralph sur une série qui s’appelle IAN (Dargaud Bénélux), série qui s’est arrêtée au bout de quatre albums. Et puis, comme je suis très fan du travail de Bruno, je ne pouvais pas m’empêcher de réfléchir à des choses, et j’avais l’idée, depuis assez longtemps, de faire une série sur des enfants livrés à eux-mêmes. C’était lié à ma lecture de Sa Majesté des mouches de William Golding, que j’avais lu étant enfant et qui m’avait profondément traumatisé, dans le bon sens du terme. A l’époque, je ne trouvais pas l’axe d’approche, j’avais imaginé des enfants sur une île, ça ne collait pas, il manquait quelque chose. Et puis, j’ai eu le déclic : il faut qu’ils soient en ville, et à partir de là je me suis dit que c’était à Bruno que je devais le proposer. Je suis allé le trouver pendant un festival, je lui ai parlé de mon idée, il s’est trouvé qu’on était sur la même longueur d’ondes, j’ai commencé à écrire un peu plus, je lui ai soumis des feuilles, et c’était parti.

A partir de cette idée de départ, cinq enfants livrés à eux-mêmes dans une ville, où les adultes ont disparu, comment aborde-t-on le dessin ? Avec des images précises en tête ?

Bruno Gazzotti : je ne me suis pas posé de questions, il fallait une ville assez indéfinie, un mélange de Paris, Budapest, Québec, j’ai un peu tout mélangé. Ce qui m’intéresse c’est de raconter une histoire, j’ai d’abord travaillé sur les personnages, du point de vue graphique, Fabien les a avalisés et j’ai commencé à dessiner.

L’originalité de la série, au-delà de son intrigue, est de mettre en scène et en avant des personnages d’origines et d’âges divers. Ces cinq enfants sont réunis par leur malheur et leur condition commune d’enfants livrés à la solitude, loin de la protection des adultes. Cela lui confère des vertus «sociales» qui dépassent le simple cadre de la bande dessinée, ce que soulignent les auteurs :

s1myutlrr764drhbdjjseyiegzakvcdo-couv-1200FV : Au début, mes personnages étaient assez stéréotypés, je voulais faire quelque chose de très classique, avec des personnages très marqués, permettant de poser les bases, pour plus tard surprendre le lecteur. Mais avant tout avec une vraie fierté : on a posé le fait qu’un des personnages avait eu une enfance plus difficile et serait de fait le leader du groupe, le plus mûr, donc quelque part le héros de la série. Il ne s’appelait pas Dodji à l’époque, et on s’est rendu compte avec Bruno, qu’on voulait un personnage principal de couleur, dans une bédé franco-belge. On a constaté qu’un personnage de couleur, c’est souvent le «sidekick», le personnage secondaire. Et là, on avait la possibilité d’en faire le héros. Sans tomber dans plus de stéréotype, et en se laissant la possibilité de le faire évoluer et par l’apport d’autres personnages. Dodji est un leader spontané, ce n’est pas quelqu’un qui cherche à devenir un leader, il s’impose naturellement et malgré lui, parce qu’il est le plus mûr de la bande. Il y a eu des remarques sur le fait que le héros était noir, sous prétexte de voir le lectorat choqué, il y a eu des questions du type « est-ce que c’est obligé ? » (d’avoir un personnage principal noir). Ce n’était pas par racisme en tant que tel, mais par personne interposée. C’est souvent le cas d’ailleurs, on s’entend dire « moi ça ne me dérange pas, mais est-ce que ce n’est pas un peu risqué ? ». Ce n’est arrivé qu’une fois. Et ce n’était pas les gens de chez Dupuis.

BG : ça nous a au contraire confortés dans notre choix. Surtout le mettre en couverture. A partir du moment où on le traite naturellement. C’est un personnage important de l’histoire, un héros.

FV : Le choix des personnages était crucial. Si on prend Leïla, dont on peut supposer qu’elle est d’origine maghrébine, on apprend que son père est médecin, et on a essayé d’éviter la caricature. On a réparti les rôles comme on le voulait. Au contraire, c’est une vraie fierté d’avoir réussi à imposer des personnages différents, Ce n’est pas la représentation de la société française, c’est une représentation. Et puis par ailleurs, les enfants ne se posent pas la question. Dans les écoles, les origines sont diverses, et de fait, dans la bédé, leur adhésion à un personnage plutôt qu’un autre ne dépend pas de sa couleur ni de son origine. Il n’y a pas d’empathie particulière en fonction de ça. C’est juste une question de caractère des personnages. C’est vraiment une règle que l’on s’était fixée. Et une fierté d’avoir réussi à le faire.

BG : On s’est dit, faisons cinq personnages comme on en rencontre dans la réalité. Avec des gens de toutes origines, de couleurs différentes, les enfants dans les cours de récré ne se posent pas tant de questions.

A propos de la réception des personnages, et notamment de la part des jeunes lecteurs, Seuls est une BD qui a un double lectorat, avec une histoire fantastique d’un côté et l’évolution des enfants de l’autre…

FV : les enfants prêteront moins attention à l’intrigue en tant que telle qu’aux personnages qui vivent des choses. C’est lié à l’excitation d’être seul je pense. Les ados et les adultes, eux, sont plus focalisés sur l’histoire, avec cette question : «pourquoi ?» Les lecteurs adultes sont donc plus « frustrés » d’album en album. Notamment avec le tome 4, qui est un album de transition vers le 5, même s’il y a de l’aventure, de l’action c’est un album qui contenter davantage les enfants. Il y a des nouveaux personnages, des choses un peu effrayantes, et le jeune lecteur se plongera dedans alors que l’adulte, lui, se demandera plus en quoi cela fait avancer l’intrigue.

BG : Les adultes veulent des réponses, tandis que les enfants suivent les personnages et vivent leurs aventures.

FV : Cette dichotomie, on l’a d’autant plus ressentie qu’une partie du lectorat de Seuls venait des lecteurs de Gazzotti, qui dessinait Soda, et qui attendaient une série dans le même genre. Alors que c’est tout autre chose.

Autre atout de Seuls (et non des moindres) : le suspens savamment distillé par Fabien Vehlmann. Seuls procède d’un mélange des genres inédit, par le côté fantastique notamment et la tension qui s’exprime tant graphiquement que narrativement. Seuls est une série franco-belge, à destination de la jeunesse, mais avec un style et une histoire qu’on ne trouve pas habituellement dans cette ligne.

FV : c’est ce qui fait que pour moi Bruno était le dessinateur idéal, parce que venant d’une série pour adultes, un polar pur jus, avec un dessin franco-belge, mais de manière également très réaliste. Quand Bruno dessine une scène, avec un flingue par exemple, on y croit et en même temps, il y a une rondeur de dessin accessible, ce qui fait qu’un gamin peut rentrer dans le récit. Et quand il s’agit de parler de quelque chose de plus dur, de plus violent, avec plus de puissance, le premier degré fonctionne aussi. Pour mon scénario, j’avais un besoin vital, absolu, de cette foi dans le premier degré, dans la narration. Il fallait que le lecteur soit emporté, il ne fallait pas que l’on ressente que ce serait un pastiche de quoi que ce soit, ou que l’on soit dans l’ironie. Tout en restant dans une BD « classique ». Et Bruno maîtrise parfaitement ce double exercice. D’autant plus que c’est une BD qui s’adresse d’abord aux enfants, et même si par la suite elle risque de devenir de plus en plus grave. Il y a de vrais questionnements métaphysiques dans Seuls. Sur le sens de la vie, la disparition des gens qu’on aime… Le choix du graphisme était donc prépondérant. Trop réaliste et on n’a pas le même genre de BD. Pas assez réaliste et ça ne fonctionne pas, on n’y croit pas. On peut toujours se dire « ce n’est que de la BD », mais Bruno a réussi à faire en sorte que les jeunes lecteurs dépassent le premier stade de la lecture (les images) et entrent dans la série. 

BG : le dessin plus rond permet d’entrer dans la BD, même si elle devient plus grave au fil des épisodes. De toute façon, le dessin est au service de l’histoire. Je peux faire de beaux dessins, mais avant tout, je veux que le dessin raconte une histoire. Et que l’on y croie. Dans le tome 4, une scène a lieu sur une grue de chantier, et j’ai essayé de rendre la scène crédible. J’ai pris des photos, fait des repérages, pour faire en sorte que la scène soit réaliste. Les scénars de Fabien sont précis, et à moi d’illustrer pour qu’une fois de plus ça fonctionne.

Seuls est donc cette BD qui travaille sur elle-même, ses auteurs s’interrogent, interrogent le lecteur ; et sans délivrer de message (Vehlmann s’en défend), elle permet d’aborder des thèmes universels, moraux sans être moralisateurs. Avec de solides références filmiques et littéraires en toile de fond. D’un album à l’autre, des thèmes différents sont développés. Dans le premier, c’est bien sûr celui de la solitude, dans le tome 3 avec la communauté d’enfants que les cinq héros rencontrent, celui du dirigisme, voire du fascisme…

1iz9zjvkmuh50fe0z8wmqhhsvenlvtyn-couv-1200FV : j’aurais du mal à dégager des thèmes précis pour chaque album, mais c’est vrai que la série va explorer une ou des thématiques de fond. A savoir : nos réactions humaines face à des situations exceptionnelles. Maintenant quand j’écris un album, je ne me dis pas « je vais traiter tel ou tel sujet », je préfère me laisser porter par l’histoire telle qu’elle est en train de se construire. Une fois que je vois apparaître éventuellement une thématique, je vais la souligner, mais le but n’est pas de faire une thèse, d’être démonstratif. L’action est là, l’aventure… dans le tome 4 on voulait introduire ces personnages d’animaux, de singes qui se comportent de façon énigmatique, très étrange. C’était ça qui nous guidait, avec au passage une référence à une certaine forme de littérature ou de cinéma, comme La Planète des singes par exemple. Mais je préfère raconter une histoire ou le jeune lecteur ait sa propre lecture, plutôt que de se voir asséner des vérités. Je ne veux pas être sentencieux. Je veux que le lecteur lise ce qu’il a envie d’y lire par rapport à ses références, à son monde. Ce n’est pas un récit moralisateur, mais il y a des valeurs. Si l’on doit parler d’une thématique centrale, c’est le fait qu’ils sont seuls mais ensemble. C’est primordial pour moi, je trouve que le collectif est hyper important. De nos jours le collectif est mis à mal par notre société et pour moi le fil conducteur est le fait qu’ils s’en sortent ensemble malgré leur solitude. Sans être trop démonstratif. D’ailleurs, certains personnages aiment bien rester seuls, se séparer du groupe et vivre à part.

Fabien a évoqué La Planète des singes, on pense aussi à L’Armée des 12 singes… Quelles sont les références qui vous ont guidés, inspirés ?

BG : il s’agit surtout d’un film qui m’avait beaucoup marqué ; c’était Le Survivant, avec Charlton Heston, adapté du roman Je suis une légende. Quand on a commencé à travailler sur la série avec Fabien, on en a parlé et effectivement il y a ce film, Le Survivant (avec ce personnage qui vit seul, qui fait ce qu’il veut mais qui doit affronter des créatures bizarres) ; il y a Le Village des damnés qui nous a inspiré deux personnages dans le tome 3, La Planète des singes évidemment…

FV : pour moi il y a très clairement Sa Majesté des mouches, avec au début, ces enfants livrés à eux-mêmes, sauf que pour Golding c’est sur une île. Mais le point commun entre les deux c’est que cela peut devenir très dur. Je citerais aussi, même si ce n’est pas aussi présent, Peter Pan et Alice aux pays des merveilles, ce n’est pas une référence visible, mais elle nourrit énormément ma façon d’appréhender certains personnages. En fait, beaucoup de films post apocalyptiques m’ont marqué étant enfant, et je lis aussi sur le sujet. Je n’aime pas les films catastrophes à proprement parler, le moment où l’immeuble s’effondre par exemple. Ce qui m’intéresse, c’est quand l’univers entier s’écroule et de voir comment les gens réagissent face à cette situation. Dernièrement, j’ai été marqué par le livre de Cormac Mac Carthy, La Route. En fait, au début, il y avait tout ça : l’envie du catastrophisme, l’envie des villes désertes, des enfants tout seuls…

BG : il s’agissait aussi de retrouver le souffle de l’aventure tel que je l’avais lue étant enfant dans Spirou ou Tintin, avec des histoires longues, avec des BD comme Spirou et Fantasio, La Ribambelle, des choses qui fassent rêver et que l’on ne voyait plus, et que j’avais envie de retrouver en tant que lecteur, et en tant que dessinateur, je voulais recréer ce genre d’aventures qui m’avaient marqué enfant.

FV : Depuis Le Club des Cinq, le groupe d’enfants qui vit des aventures, c’est hyper classique, Les 4 As, La Ribambelle, même cette série anglaise L’Autobus à impériale à laquelle on fait bien entendu un clin d’œil avec le bus des enfants dans Seuls. Une autre source un peu cachée, qui n’est pas évidente de prime abord, mais qui était assez présente au début et qui revient en ce moment pour les épisodes à venir, c’est les Schtroumpfs de Peyo. Pour la lisibilité de Peyo qui était imparable. Pour le monde à part, cette petite communauté qui vit en vase clos. Et pour la suite, je pense à un album en particulier : Le Schtroumpf noir, qui pour moi est un album incroyable. Et flippant dans ce que ça évoque : un ennemi qui attaque le village et puis plus ça va, plus ils sont nombreux. Je ne sais pas si Peyo y voyait un message politique ou non, mais il y a une simplicité dans la manière d’aborder les histoires, comme Le Schtroumpfissime par exemple, sur la vie en communauté. Peyo réussissait à faire des BD avec un double niveau de lecture.BG : il y a dans Le Schtroumpfissime une morale qui ne se lit pas. Il y a plein de gags, et en même temps, ça parle de prise de pouvoir, de fascisme, de dérive, le tout dans un album très drôle qui permet de faire passer le message.

FV : en cela, Peyo et Roba sont des grands maîtres de la narration.

 

Fabien Vhlmann & Bruno Gazzotti, La machine à démourir, Seuls T10, 48p. couleur, Dupuis, 10,60€

a6uuvlm6dwnlbadaj25xdtkp0rzltyot-page3-1200

a6uuvlm6dwnlbadaj25xdtkp0rzltyot-page4-1200