Viviane Perelmuter : Voir venir la fin (Portraits d’Amérique 18)

© Vivianne Perelmuter
© Vivianne Perelmuter

En voyage, on ne peut remettre le réel à demain.
Il vous saute à la gorge comme une rencontre fortuite et inévitable dans la forêt.

Et c’est tantôt un émerveillement, tantôt une terreur, tantôt des instants frontières que j’ai traversés avec des yeux de lémurien.

Puis, comme un couperet, vient la fin du voyage.

On ne s’y fait pas, on ne se fait pas à l’idée que toute chose ait une fin.
Encore moins lorsqu’on la voit venir – alors on mâchouille plus lentement le dernier hot-dog grillé au feu de camp sachant que c’est le dernier, on.écoute plus attentivement les petits coups percutants du woodpecker et l’étendue que son écho écarquille, on embrasse plus longuement celles et ceux dont l’âge ou la santé rendent incertaine la perspective des retrouvailles.
Une mélancolie se faufile, une inquiétude.
Les choses et les êtres disparaissent ici à la vitesse de la lumière, et la violence du monde vous force à sortir de l’enfance.

Je me suis souvenue récemment que toute petite, c’était l’Amérique qui avait donné un premier support à mes rêves de liberté : partir sur les routes dans les westerns, y parler la bouche pleine sans que personne vous réprimande, et puis braver les lois de la pesanteur dans les comédies musicales, rêver d’un corps plus léger, d’une vie qui se soulève dans les lieux les plus anodins, un salon ou une cuisine.
Dans l’adolescence, c’est le rideau qui se soulève. La découverte d’une réalité indigne, de l’Histoire et sa violence est une blessure qui ravale les premiers enthousiasmes jusqu’à les refouler.
Les yeux s’ouvrent enfin sur une autre Amérique mais le risque est alors de s’aveugler  autrement. à démonter des clichés à la hache, on en génère de nouveaux, on s’épargne la complexité du réel.
Longtemps, mon regard fut armé d’une grille idéologique aux mailles trop larges.
Il faudrait regarder ce pays comme Weisman le filme : atteindre la violence d’un système, des institutions, sans perdre l’étonnant moirage du réel, des êtres et des situations.
De sorte, qu’à la fin, il n’y a pas une Amérique de légendes et de clichés qui cacherait une vraie Amérique de laissés-pour-compte et de racisme mais bien leur tressage serré.
J’ai dû aller voir sur le terrain, voyager, pour éprouver intimement la leçon de Weisman.
… Et revisiter du coup les films aimés dans l’enfance. Sous les paillettes des comédies musicales , on trouve une inquiétude – non seulement que le corps glorieux des danseurs peut chuter mais encore qu’il peut être broyé par le système, à commencer par celui d’Hollywood.
Même émerveillé, l’enfant en a eu la vague intuition. De là, que ces films l’ont marqué. Même conscient et révolté, l’adulte garde des élans de l’enfance.
Mais voilà que la réalité lui assène un nouveau coup.
Voilà que Trump est le président de ce pays.

Avant son élection, comme un présage ou un symptôme, quelque chose s’était dégradée dans la réserve indienne.
A première vue pourtant rien ne semblait avoir changé.
L’absence de travail n’était pas nouvelle, ni la désolation, la drogue et l’alcool.
Or, en six mois, ces six derniers mois, le nombre de suicides de jeunes avait augmenté d’une manière tragique dans la réserve.
Y a t-il donc un seuil au-delà duquel tout bascule ?
On le dit en sciences.
On dit que ce seuil est souvent lié à un changement minuscule.
Comme cette goutte, cette seule goutte qui suffit à faire déborder le vase.
C’est qu’il doit être plein.
Dans la réserve, les gens essaient de comprendre pour combattre.
En même temps, la plupart de celles et ceux que nous y avons croisé-E-s n’avaient pas l’intention de voter aux dernières élections.
J’ai eu de longues discussions, aussi longues que vaines.
J’en ressortais affolée.
Je n’oublie pas pour autant que certain-E-s résistent par leur seule manière d’être -­- leur vitalité, une élégance, une générosité, un sens de l’entraide quotidienne sans héroïsme, et un savoir précis de tant de choses de la nature que j’ignorais avant de les connaître : la vie des poissons et des oiseaux, les cycles de la rivière, la variété des champignons comme celle des plantes et des racines qui soignent et qu’il faut aller cueillir là-haut, très haut dans la montagne.
Comment oublier le soin avec lequel Jamie ramasse les champignons “pour que d’autres puissent repousser après” ?
Oui, le moindre geste peut constituer un acte de résistance en soi, qui relance la vie au lieu de l’assécher, au lieu de rajouter de la tristesse à la tristesse.

Du fond de mon enfance, persiste l’écho d’un film, aussi enchanteur que mélancolique —­ Le magicien d’Oz.
Il faudrait être sourd et blind pour ne pas pressentir sous la morale apparemment simpliste et conformiste d’un retour au bercail, l’impossibilité pour la jeune héroïne de s’y conformer, un sentiment inconsolable d’être exilée dans le réel et d’avoir toujours à imaginer un autre monde, au sens “d’un monde autre”.
Il n’y aurait de réelle que l’imagination, semble nous dire le film mais “une imagination pour le réel”.

Je ferme les yeux, je suis à nouveau chez les Indiens, l’herbe repousse.


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