« Gorge Cœur Ventre », de Maud Alpi : Imploration et impuissance

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La gorge serrée, le cœur triste, le ventre noué. Voilà les sentiments qui envahissent progressivement devant la projection du film de Maud Alpi, Gorge Cœur Ventre, ce titre semblant désigner en ces trois organes les cibles inéluctables de son discours. Dans un abattoir éclairé à la lumière de néons lugubres, des bœufs sont forcés et pressés de se diriger dans d’étroits couloirs dont l’issue débouche fatalement sur leur mise à mort. Ils tremblent, rechignent, hurlent. Un jeune homme est chargé de les y mener, accompagné de son chien.

Ce qui frappe tout d’abord, ce sont leurs regards. S’il est évident que la communication est impossible par le langage humain, il y a dans ces plans rapprochés sur leurs gueules et leurs yeux, l’indice criant de leur peur. Des regards qui, une fois croisés, hantent parce qu’ils sont ceux de l’incompréhension, de l’accusation, de l’imploration. C’est le sentiment d’impuissance face à ces images d’êtres qui supplient sachant que la mort les attend. Ils le savent parce qu’ils entendent leurs congénères se faire tuer de l’autre côté du seuil qui les séparent. Cet au-delà, la réalisatrice aura l’intelligence de ne jamais y mener sa caméra, nous épargnant la soumission frontale à des images qui n’auraient rien apporté de plus que du gore. Des images qui existent par ailleurs et circulent sur internet via l’association L214, et que chacun peut visionner. La terreur est d’ailleurs suffisamment palpable et certainement plus pertinente dans ce qui précède pour que les exécutions soient maintenues dans un hors-champ visuel. Au niveau sonore, c’est en revanche le règne des bruits terrifiants de la machine industrielle qui tue, systématiquement et inlassablement, mêlés à celui des cris de détresse des animaux.

On entend parfois que les déportés des camps de concentration nazis ont été traités comme des animaux. C’est certain et sûrement pire que cela. A la vue des images du film de Maud Alpi, on peut penser que ces techniques rationnelles et abjectes ont perduré dans l’industrie agro-alimentaire. Non pas qu’il s’agisse de mettre sur un même plan les enjeux, les personnes et les animaux, ni les contextes, mais force est de constater que le système organisationnel d’industrialisation de la mort est fortement similaire. L’impression de se trouver en embuscade dans cet endroit qui fonctionne aujourd’hui, réveille l’imaginaire de ce génocide, alimentant encore les relents nauséeux. Le sang des bêtes, que Georges Franju réalise en 1949, montrait déjà cette organisation optimale dans les abattoirs, loin des regards et pourtant aux portes de Paris – mais ces abattoirs, alors, requéraient une intervention importante de l’Homme. En 2016, cette participation est réduite au minimum, laissant place aux engins et à leur fonctionnement totalitaire, méthodique et dénué de toute potentielle empathie.

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Le jeune homme est pourtant bel et bien là pour s’assurer du bon déroulement du processus. Il rassemble les cochons, les empêche de faire demi-tour, referme progressivement les portes des différentes zones derrière eux. Il le fait pour gagner de l’argent et vite se tirer, comme il le confie à son chien au début du film. Il parait être dans une situation très précaire, squatte une maison délabrée que l’on voit lors de séquences qui alternent avec celles de l’abattoir. Un personnage contraint de faire un sale boulot qui fait penser à celui de Saul dans Le Fils de Saul, ce qui met au jour un système qui exploite vicieusement les plus faibles contre d’autres : c’est un emploi insupportable dont personne ne voudrait, sauf des personnes qui s’y trouvent par besoin et vivent « en dehors de la société » et de ses règles établies. Parce qu’il y a quelque chose de profondément irréconciliable entre les deux : on ne peut pas vivre en faisant ses courses au supermarché devant des barquettes de viande joliment emballée et travailler dans l’enfer que personne ne veut et ne supporterait de voir.

Pour survivre, il fait l’amour avec sa copine et parle avec son chien. Pour oublier les horreurs, il se drogue en fumant des joints. Pour se laver l’esprit, il se baigne dans des rivières de montagne. Et, sans pouvoir rien changer au terme, il semble être en quête de rédemption en arrosant les bœufs avec son tuyau d’eau (lui valant la moquerie cynique de l’un de ses collègues : « chantes-leur une chanson aussi pendant que tu y es ! ») ou en tuant une vache qui s’apprête à mettre bas dans d’atroces conditions pour lui éviter plus de souffrances. Des plans frôlant l’abstraction sur des poussières volant à la lumière en contre-jour accompagnés des cris des bêtes les transforment en manifestations de leurs âmes lumineuses, emportant eux aussi le récit vers des strates plus métaphysiques.

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Dans le chaos, on en vient à se demander pourquoi le chien n’est, lui, pas de l’autre côté avec les autres animaux et inversement. Coincé entre la folie des Hommes dont il a absurdement les faveurs et sa condition animale dont on se doute qu’elle lui fait ressentir plus encore la torture de ses congénères, il symbolise une sorte de passeur des uns vers les autres. Mi-homme et mi-animal, il est en quelque sorte l’incarnation divine qui montre discursivement la voie vers l’empathie que l’on devrait ressentir pour ces autres êtres, et occupe symboliquement ces lieux en maître tel Anubis au royaume des morts. Tandis que le jeune et un de ses collègues font brûler le cadavre de la vache enceinte dans une séquence convoquant celle de l’incendie de la statue dans Le sacrifice de Tarkovski, le chien se réfugie dans un décor que l’on confondrait volontiers avec celui de Stalker du même réalisateur, errant au milieu des ruines futuristes d’une usine désaffectée où la verdure a repris le dessus. Une conclusion post-apocalyptique, pour faire table rase de ce qui s’est passé.

Ce film suscite aussi de la peur, celle de se dire qu’hypothétiquement, dans quelques années – s’il y a un changement de paradigme –, quand plus personne ne mangera de viande, ces images seront regardées et notre époque sera jugée en conséquence. De telles images seront obscènes, insupportables, censurées peut-être. Il sera difficile d’imaginer que nous étions depuis l’enfance conditionnés à distinguer les animaux et le steak. Une fois cette dichotomie effondrée, c’est l’horreur qui saute violemment aux yeux et l’impossibilité de faire machine arrière. Une fois ce seuil franchi, l’Histoire nous jugera coupables d’avoir cautionné la mise à mort d’autres êtres vivants, méthodiquement et cruellement, et même d’avoir osé filmer ces images ou de les avoir regardées avec une certaine distance. Cette peur et cette honte potentielles sont peut-être une raison enfouie et inconsciente de la lenteur du changement qui tarde à venir et à s’étendre.

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La prise de conscience passe-t-elle pour autant par là ? Engendrer de la culpabilité chez le spectateur ne parait pas être la solution pour qu’il adhère à l’antispécisme. On le constate pour les appels aux dons pour différentes causes humanitaires. Sans doute que seuls la pédagogie et l’apport de solutions alimentaires de substitution concrètes et économiquement abordables pourraient changer efficacement les pratiques. Alerter et cultiver des alternatives convaincantes sont les deux actions à mener simultanément si l’on souhaite voir advenir un changement. Le film de Maud Albi choque et fait office de pionnier nécessaire en amorçant des débats – même s’il n’est pas du tout sûr qu’après l’avoir vu beaucoup feront une croix sur leur bavette saignante, beurrée, salée et poivrée, n’y reconnaissant pas un morceau de cadavre.

Gorge Cœur Ventre, réalisé par Maud Alpi. France 2016. Producteur délégué : Mathieu Bompoint. Producteurs exécutifs : Claire Trinquet, Frédéric Premel. Production Déléguée : Mezzanine Films. Directeur de la photo : Jonathan Ricquebourg. Directeur de production : Julien Auer. Monteuse : Laurence Larre. Scripte : Leïla Geissler. Assistante à la réalisation : Camille Servignat. Scénaristes : Maud Alpi, Baptiste Boulba-Ghigna. Ingénieur du son : Philippe Deschamps. Monteurs son : Anne Gibourt, Romain Ozanne. Décorateur : Hervé Coqueret. Costumière : Carole Pochard. Mixeur : Emmanuel Croset. Avec : Boston, Virgile Hanrot, Dimitri Buchenet.

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