Le plaisir de la photographie, Laurent Deglicourt (Le voyage minuscule 21/22)

© Laurent Deglicourt
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Après le décès de votre mère, ton frère a repris ses bonnes vieilles habitudes. Un soir d’ébriété, il t’a envoyé un mail d’insultes puis n’a plus donné signe de vie. Toi non plus. Ton couple avec V. n’a pas survécu aux tensions générées par la maladie de ta mère et par tes démêlées avec la maman de ton fils. La fin de cette histoire t’a anéanti. Deux amours ont suivi qui ne sont parvenus qu’à distiller peu à peu cette évidence : le cœur n’y était plus. Il t’a d’abord été très douloureux d’admettre que tu ne pourrais sans doute plus jamais tomber amoureux. C’était un peu comme une amputation Tu avais, à de brefs instants, l’impression que ça battait encore, et puis non : ni systole ni diastole. Mais, même ainsi mutilé, tu devais bien continuer. Tu pensais que la raison avait eu bien peu voix au chapitre dans ta déjà longue vie et qu’il était temps, désormais, de prendre un peu soin de toi : accepter que l’amour, avec son inévitable sensation de trop peu qui lui sied si bien, t’avait laissé dans un sale état. Ta tête dans la glace faisait peine à voir et ton corps lâchait prise. Alors du passé douloureux, des gens toxiques, des jeux de dupes, tu as fait table rase. Tu t’es dépouillé, tu as seulement conservé ce qui constituait à tes yeux l’essentiel : quelques amis chers, l’amour pour ton fils, le sourire de tes petites nièces, les odeurs de terre et d’humus après la pluie, le bonheur d’une conversation, un paysage, le plaisir de la photographie.

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