The Young Pope : Hippie Pie pourra…

The Young Pope

Avec deux épisodes diffusés depuis le 24 octobre dernier, The Young Pope peut d’ores et déjà s’enorgueillir du titre de série la plus immédiatement addictive du moment. Bénéficiant d’une couverture médiatique plutôt intense sur les chaînes du groupe Canal+ (et ailleurs, ne réduisons pas bêtement la nouvelle création originale au seul opérateur bolloréen), la série de Paolo Sorrentino possède tous les ingrédients d’un « hit » télévisuel, de son postulat et son casting à sa réalisation, en passant par sa photographie, ses dialogues, son sous-texte et son surréalisme assumés. 

Oubliez Cyrille 1er (Les Souliers de Saint Pierre) dans le roman de Morris West et interprété par Anthony Quinn dans le film homonyme, Célestin VI (Michel Piccoli dans l’Habemus Papam de Nanni Moretti), Francesco 1er (Sur la route de Gandolfo de Robert Ludlum) ou (déjà) Pie XIII de Mandryka et Gotlib en BD… si l’on ne compte plus les papes fictionnels en littérature, au cinéma ou à la télévision, le pape Pie XIII de Sorrentino est assurément et d’emblée le moins consensuel, le plus énigmatique et par avance un des plus intéressants.

E Pluribus Unum ?

© Canal Plus
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Pie XIII soit un faux pontife pour une vraie gageure : Jude Law joue Lenny Belardo, premier pape italo-américain de l’histoire de la chrétienté. Âgé de 47 ans, l’élu fume des cigarettes roide dans son (saint) siège, se nourrit peu, boit du Cherry Coke Zero au petit-déjeuner, se meut comme une rock star et possède une inclination très temporelle pour l’espionnage spirituel en faisant fi du secret de la confession. Dès la scène d’ouverture fantasmagorique qui annonce la dualité, la pluralité, le mystère des origines, l’homme – abandonné par des parents hippie – renaît Pape et embarque le spectateur dans une intrigue dont il est le moteur et l’incarnation. Cette complexité revendiquée réserve de nombreux moments de décalage, d’ironie (l’humour se cache dans les dialogues et les détails avec des éléments visuels savoureux, tels les crucifix qui servent de patères pour la robe de chambre papale) et promet quelques beaux ressorts dramatiques.

Patère Noster

Imaginez : à l’heure de la (sur)médiatisation planétaire de la religion, le Pie XIII de Sorrentino décide de rompre avec la tradition millénaire en se cloitrant dans la cité vaticane et refuse tout merchandising (au risque de faire perdre des sommes colossales à l’Église). Dès les premières heures de son pontificat, le nouvel héritier de Saint Pierre se révèle moins malléable que l’aurait espéré l’intriguant Cardinal Voiello (Silvio Orlando) et doit affronter la jalousie de son mentor, le Cardinal Spencer (James Cromwell), à qui il a ravi le poste. Tous (sauf peut-être la fidèle Sœur Mary jouée par Diane Keaton) vont dès lors tenter de comprendre ce qui anime Sa Sainteté Lenny. Et si « la connaissance est un pouvoir » (dixit le Cardinal Voeillo), Pie XIII fait sien le gnothi seauton grec pour mieux déconcerter et demeurer insaisissable pour ses pairs et le monde. De rêves étranges faits de discours provocateurs à des années-lumière du dogme en décisions controversées et critiquables (il évince le préfet pour la congrégation du Clergé parce qu’il est homosexuel), le jeune pape fait montre d’une sensibilité contradictoire tant dans l’exercice de sa foi que de sa fonction.

© Canal Plus
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The Young Pope (le personnage comme la série) est une contradiction. La diégèse se nourrit d’elle-même et se retrouve stricto sensu en opposition avec ce qui est montré justement : l’histoire d’un refus de l’image, de la représentation (Lenny renvoie le photographe officiel du Vatican). La série pointe l’interdit de l’idolâtrie dans les trois grandes religions monothéistes tout en le mettant en scène. Et l’adresse rêvée faite aux fidèles venus en nombre aux pieds de la Basilique « Qu’avons nous oublié ? – Nous avons oublié de jouer » prend un sens on ne peut plus métathéâtral, dans ce premier acte, exposition drôle, provocante, qui passe en revue les tabous catholiques, fait sourire les modernes et s’évanouir les anciens.

Capture d’écran © Canal Plus

Côté réalisation, l’inventivité formelle dont Paolo Sorrentino a déjà fait preuve dans La grande bellezza (Oscar du meilleur film étranger 2014) ou Youth (primé lors des 28èmes prix du cinéma européen), touche au génie quand l’auteur règle ses pas sur ceux de Fellini, Greenaway et… des Monty Python (la séquence gaguesque où des nonnes jouent au football). L’utilisation maîtrisée de la lumière imprime à la série une tonalité faite de contrastes et de clair-obscur qui figure (sans tomber dans le maniérisme) l’opposition entre le blanc et le noir, le bien et le mal, le sacré et le profane. La musique de Lelle Marchitelli (qui n’est pas sans rappeler les volutes orientales d’un Thomas Newman chez Sam Mendes pour Jarhead) emprunte par endroits au répertoire rock (on n’est pas loin de Riders of the Storm des Doors) et souligne là encore la complexité (voire la schizophrénie potentielle) du personnage principal.

Alternativement souriant, tyrannique, intransigeant, charmant, moderne et (peut-être) homophobe, Pie XIII est « comme Dieu », « avec sa part de bien et de mal », un être de chair et de sang, fait de doutes et de questionnement permanent. Et The Young Pope s’offre comme un réel événement narratif, peut-être la première série d’auteur, qui envoute et réfléchit. Au sens où elle renvoie au spectateur un spectacle qui ne peut se réduire au seul récit principal et le conduit à s’interroger en permanence sur la réalité de ce pape fictionnel, tout en mettant au centre du propos la fascination (sexuelle) qu’exerce toute légende, qu’elle soit établie ou en pleine construction.

The Young Pope, série en 10 épisodes écrite et réalisée par Paolo Sorrentino, une coproduction CANAL+, Sky et HBO, avec : Jude Law, Diane Keaton, Silvio Orlando, James Cromwell, Cécile de France, Ludivine Sagnier, Scott Shepherd, Javier Cámara. 2016. Épisodes 3 & 4 le 31 octobre sur Canal +.

Capture d’écran © Canal Plus