My name smells but I don’t mind : Rencontre avec les Johnny Mafia

Johnny Mafia © Jean-Philippe Cazier
Johnny Mafia © Jean-Philippe Cazier

Le 21 octobre sortira Michel-Michel Michel des Johnny Mafia, groupe phare de la scène indépendante française actuelle. L’album est radicalement post-punk, élaboré sous l’œil des figures tutélaires des Pixies, des Clash et des Ramones. Si la musique des Johnny Mafia est d’abord puissante, elle se caractérise également par l’élégance harmonique de sa composition, la maîtrise de ses effets, la recherche d’une intensité qui conjoint le bruit et la beauté des accords. Les textes au lyrisme punk, empreints aussi d’un second degré et d’humour, sont avant tout musicaux, jouant sur les sonorités et les rythmes. Rencontre et entretien avec Nico, Théo et William, trois des quatre membres des Johnny Mafia.

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Théo : Avec William on se connait depuis l’école primaire, depuis qu’on a six ans donc. On s’est mis à faire de la musique au collège.

Vous étiez au conservatoire ?

William : Non, dès le début on voulait faire des groupes. J’ai pris quelques cours de basse, Théo non et Fabio à peine. Mais on n’a jamais fait des groupes de reprises.

Nico : Là où on habite, à côté du collège et du lycée, il y a une salle où on répète tout le temps. On se connait entre musiciens et c’est facile de jouer, de monter des groupes. Et par là, on est aussi incité à composer.

Ça m’étonne que vous n’ayez pas eu de formation plus poussée puisque quand on écoute Michel-Michel Michel, on est frappé par l’effort et l’efficacité de la composition des morceaux.

Théo : C’est sans doute à force de jouer qu’on arrive à ça – et on n’a pas vraiment commencé dans la salle de répète mais dans une cave…

Donc dès le début vous vous êtes mis à composer, directement ?

William : Oui, mais ce qu’on faisait était peut-être un peu moins sophistiqué que ce qu’on fait maintenant – même si je ne trouve pas que ce qu’on fait aujourd’hui soit très sophistiqué. Mais à l’époque, c’était vraiment très basique. Pour Michel-Michel Michel, on a joué les morceaux puis on a peaufiné, les idées arrivaient petit à petit et on a travaillé en les développant.

6Quand vous avez commencé à jouer et à composer, quelle musique écoutiez-vous ?

William : Les Clash, plein de groupes de punk, les Ramones…

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Qu’est-ce qui vous a attiré dans cette musique, qui n’est pas du tout de votre génération ? J’écoutais ces disques lorsqu’ils sont sortis en France vers la fin des années 70, j’avais 10 ans : les Clash, les Sex Pistols, les Boomtown Rats… Mais vous qui êtes beaucoup plus jeunes, qu’est-ce qui vous attire et vous intéresse dans ces groupes ?

William : C’est le côté spontané. Ce sont des groupes qui ne sont pas dans le spectacle. C’est pas Céline Dion…

5Théo : Ce sont des groupes qui sont dans l’excès mais c’est un excès… sain. Les Sex Pistols avaient cette spontanéité sur scène. Ils sont débiles mais ça me plait. C’est pas du show à la Gun’s and Roses. Sinon j’ai toujours été très fan des Pixies.

Et dans la musique française ?

Théo : Je suis fan d’Alain Souchon. Dans son album Écoutez d’où ma peine vient, il y a de supers arrangements, avec des batteries qui sonnent années 60, des sons de synthé très beaux.

Nico : Mon père écoutait Daniel Balavoine – et, du coup, moi aussi. Sinon, bien sûr, Nirvana, Clash, etc. Quand j’ai rencontré les Johnny Mafia, il y a quatre ou cinq ans, j’étais plus dans le métal…

William : On a eu l’occasion de jouer dans un festival avec Higelin – il est excellent !

Il y a d’autres arts que la musique qui vous intéressent ?

William : Par exemple le cinéma, Tarantino et beaucoup d’autres…

Théo : La peinture, même si je ne m’y connais pas, c’est quelque chose qui peut me toucher.

Comment vous est venue l’idée de faire un groupe qui ne soit pas seulement un passe-temps sympa ?

William : On fait des concerts, on joue et petit à petit les choses arrivent d’elles-mêmes. Notre objectif premier a toujours été de faire des concerts. C’est ce qu’on veut faire d’abord. Ensuite des choses viennent se greffer. On a un manager qu’on adore, Fred, mais on n’a jamais cherché à avoir un manager. C’est le directeur d’une salle où on jouait qui nous a proposé de le rencontrer. Il a aimé notre musique et ça c’est fait comme ça.

Nico : Même lorsqu’il s’agit de faire un disque, l’objectif ce sont les concerts, l’album est une occasion pour faire des concerts.

William : En concert tu te donnes à fond, tu es dans l’oubli…

Pourquoi avoir choisi de créer un groupe d’une forme très basique : deux guitares, une basse, une batterie ?

Théo : Ça s’est fait naturellement. Tu composes un morceau, tu te demandes ce dont tu as besoin pour mettre en forme ta composition, et tu te rends compte que tu as seulement besoin de ça, pas plus ni moins. Ça pourrait être bien, ceci dit, d’introduire peut-être plus de complexité dans les arrangements, etc. Mais en concert, j’aime bien que ce soit simple. Un clavier, peut-être, ça serait bien, comme chez Jim Jones.

Dans votre musique, la guitare est mise en avant. Qu’est-ce qui vous plait dans le son de la guitare, dans l’instrument ? C’est l’énergie ? Les possibilités larges qu’offre la guitare ?

Théo : J’ai commencé par jouer de la batterie mais j’avais vraiment envie de composer, ce que la batterie ne permet pas. C’est pour ça que j’ai décidé de me mettre à la guitare, pour composer. Avec la guitare, tu as un résultat direct. Tu joues un accord et tu vois tout de suite si ça rend bien ou pas.

Quels sont les guitaristes qui te plaisent ?

Théo : Je ne m’intéresse pas tellement à la technique, je m’en fous un peu. C’est plus la façon de jouer qui m’attire, et encore plus la composition. C’est ça qui m’intéresse. Johnny Ramone a un jeu hyper simple mais qui a certainement révolutionné le rock à l’époque : sa façon de jouer, de faire trois accords, le tout sur un rythme hyper rapide…

Vous parlez beaucoup des Clash et des Ramones. Quelle différence vous feriez entre ces deux groupes ?

William : Les Ramones sont plus pop, des mélodies simples. Les Clash font des morceaux nerveux mais il y a aussi du reggae etc., c’est plus travaillé en un sens.

Dans vos morceaux aussi, la ligne musicale est assez simple mais en même temps il y a une recherche harmonique, au niveau des accords, etc., qui les démarquent nettement de beaucoup de choses qui se font en France où d’ailleurs la musique, actuellement, est dans l’ensemble molle et très pauvre. J’ai écouté le dernier album de La Femme, c’est le degré zéro d’à peu près tout…

Théo : C’est dommage que Fabio ne soit pas là car il s’intéresse vraiment au son, aux effets. Il pourrait répondre mieux que nous sur ces questions…

Comment se fait le travail de composition ? C’est un travail collectif ou un d’entre vous s’y consacre davantage ?

William : En général, Théo propose un riff et à partir de ça on répète, on essaie des trucs, on développe. Mais il n’y a pas non plus de règles mécaniques.

Théo : Ça dépend vraiment des morceaux. Pour un des derniers morceaux qu’on a réalisés, j’ai composé la totalité de la musique, y compris la batterie, mais c’est le seul cas.

William : Ce qui compte d’abord, toujours, c’est l’intensité. Ce qui importe, c’est que ce que l’on compose doit être joué en concert, et en concert, l’important, c’est l’intensité.

Nico : On ne travaille pas à partir de partitions mais on répète directement, on travaille les morceaux en les jouant et c’est naturellement que l’intensité nous guide.

Et pour les textes?

Théo : Je fais tous les textes. J’allais dire « écrire », mais en fait non. Je commence en improvisant, puis je reprends des éléments, les mots qui étaient à peu près justes. L’important, c’est la mélodie du chant et les mots viennent plus ou moins en fonction de cette mélodie.

Ça recoupe ce que j’ai constaté dans tes textes, le travail sur le son, les sonorités. Les phrases se construisent mais à partir de relations qui sont d’abord sonores. Par exemple dans « Bad Michel », il y a un jeu sur les sons : SHot/MiCHEl, ou encore MIchel/MEAl. Même chose pour « Smell » avec une variation et des correspondances autour du M.

Théo : Oui, c’est le son qui importe. Les textes se construisent avec des sons plutôt qu’avec du sens. Si la chanson raconte une histoire, cette histoire est trouvée en fonction du son, l’histoire vient après les sonorités et ce sont les sonorités qui guident l’histoire. Mais parfois il n’y a pas de sens particulier.

William : On écrit de la musique, pas des chansons.

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En même temps, dans certains morceaux, il y a du sens, des images, mais l’ensemble n’est pas très joyeux. C’est quelque chose qui vient du punk ?

William : Ce sont peut-être des mots qui nous viennent de la musique que l’on aime et que l’on écoute tout le temps. Dans « Sometimes 666 » on trouve ce genre de texte mais là on l’a écrit au second degré, pour se moquer des Emos qui veulent tout le temps mourir.

Théo : De manière générale, les paroles viennent après la musique, presque au dernier moment, pour l’enregistrement. On fait d’abord les accords de guitare, la mélodie de voix et à la fin le texte…

Comment s’est fait le disque qui va sortir ?

William : On avait déjà produit un disque parce qu’on avait été sélectionnés pour les « Inouïs du Printemps de Bourges » et à cette occasion on avait dû faire un disque, ça faisait partie de ce qui nous avait été demandé – en tout cas on y a été incité. Donc on l’a fait très rapidement mais on ne l’aime pas. Pour l’album qui va sortir le 21, en fait on l’a déjà sorti en février mais il va ressortir avec une diffusion plus large.

Matériellement, pour ce disque, comment ça s’est passé ? On vous a proposé de le faire ou c’est vous qui l’avez décidé ?

Théo : On avait commencé à enregistrer mais on n’était pas satisfaits du résultat. On a eu une autre opportunité à Nevers, au Café Charbon, et c’est là qu’on a fait l’enregistrement, dans les conditions du live, dans la salle de concert. On l’a enregistré avec notre ingénieur du son, celui qui travaille avec nous pour les concerts. On a enregistré en live les guitares, la basse et la batterie et les voix ont été faites ensuite. On a aussi rajouté deux ou trois trucs mais c’est tout. L’enregistrement dans ces conditions nous a permis de réfléchir à certaines choses, d’en trouver auxquelles on n’avait pas pensé, d’en modifier. Mais rien qui transforme complètement ce qui avait été joué en live.

Comment ça se passe avec l’argent ? Comment vous l’avez financé ?

William : Essentiellement avec l’argent des concerts, l’argent du groupe gagné en faisant des concerts.

Johnny Mafia © Jean-Philippe Cazier
Johnny Mafia © Jean-Philippe Cazier

Lorsque vous arrivez dans le studio, les morceaux sont déjà composés ou bien vous les élaborez dans le studio, au moins en partie ?

Théo : Non, ça couterait trop cher. Parfois on tourne en rond sur une composition, parfois on n’arrive pas à la faire. Tout ça coûterait beaucoup d’argent dans un studio.

Est-ce qu’il y a des choses que vous aimeriez expérimenter en studio et que vous n’avez pas réalisées dans ce disque-ci ?

Théo : Au début 2017, on va enregistrer un autre disque et on aimerait davantage bosser sur les guitares. Garder la base avec la basse et la batterie mais produire avec les guitares un son plus travaillé, plus réfléchi – l’important étant toujours que ce qui sera sur le disque soit proche de ce que l’on peut faire en concert.

Le disque sera aussi autofinancé ?

William : A priori, oui. On a un tourneur, un éditeur et un manager mais pour l’instant on n’a pas de label…

Et des concerts ?

Théo : On a quelques dates jusqu’en décembre. On a quand même, maintenant, régulièrement des propositions de concerts. Peut-être aussi en 2017, on verra lorsque le prochain disque sera fait.

Johnny Mafia, Michel-Michel Michel, 21 octobre 2016, Alter K publishing

Pour écouter l’album