Richard Ford, en toute franchise

Richard Ford
Richard Ford

En toute franchise, dernier roman de Richard Ford traduit en français (par Josée Kamoun), sort en poche, chez Points. Le terme de roman est d’ailleurs impropre : il s’agit davantage d’un livre composé de quatre récits — manière de dire un État des lieux par un éclatement ou une fragmentation formelle —, tous centrés sur la figure de Frank Bascombe, comme le souligne le titre original du livre : Let me be Frank with you. Un titre qui joue d’une ironie fondamentale et impossible à traduire en français sinon par plusieurs périphrases et circonvolutions pour rendre la concision américaine. « Laissez-moi être franc avec vous », « laissez-moi être Frank (Bascombe) pour vous », autrement dit, « laissez-moi vous parler de quelque chose d’intime via un personnage de fiction qui nous est désormais commun, tant Frank Bascombe est entré dans nos / vos vies ».

Frank Bascombe, donc, a 68 ans et il a pris sa retraite. Il n’est plus le journaliste sportif ou l’agent immobilier qu’il fut (un passé à retrouver dans les précédents livres de Ford le mettant en scène, évoqué sous forme d’analepses dans celui-ci). Nous sommes en 2012 et l’ouragan Sandy vient de frapper la côte Est des États-Unis. « Le fond de l’air sent le désastre intégral ». Tout est « ruine ». Pas seulement parce que le New Jersey a été en partie balayé par l’ouragan mais parce qu’à l’échelle des États-Unis la bataille électorale Obama / Romney fait rage, que la crise économique est là, et que, dans une focale plus privée, l’ex-femme de Frank, atteinte de la maladie de Parkinson, vit désormais dans une maison médicalisée. Quelque chose se termine et tout le monde semble « sous le coup d’une bonne gueule de bois après l’ouragan qui s’est abattu il y a déjà six semaines et n’est pas encore sorti des mémoires. Tout le monde demeure en état de choc ».

Richard Ford en toute franchise PointsSandy, dans le roman de Richard Ford, pourrait être l’autre nom d’une crise ou d’un chaos plus ample. Frank se rend une fois par semaine à l’aéroport de Newark avec d’autres anciens combattants pour accueillir les soldats américains qui rentrent de missions en Irak ou Afghanistan ; et l’ouragan qui a rasé son ancienne maison de Sea-Clift « s’était abattu comme les balles sur Dunkerque. Pas moyen de passer entre ». Il suffit de regarder le spectacle en boucle sur CNN, la ville désormais est un « Nagasaki sur mer », la côte ressemble à « Riyad. Une zone postcombat ». C’est la fable, terrible et réelle, d’un « monde en chute libre ».

Quand Frank va voir son ancienne maison, il constate que les habitants sont déjà debout pour tout reconstruire, « dégager bien proprement la destruction, la douleur, et même le souvenir de la douleur et de la destruction pour aller en remplir une fosse à Elizabeth, comme on a fait des décombres du World Trade Center ». On l’aura compris, Richard Ford, sous les traits de Frank Bascombe, est au sommet de sa causticité et de son ironie noire, il est délicieusement « politiquement incorrect », comme on le dit outre-Atlantique. Le gouverneur de l’État ? « un gros igname confit ». Le climat ? un « train fou ». Les assureurs ? des spéculateurs comme les « valets d’Obama » qui font payer des taxes foncières pour des maisons qui n’existent plus, et un terrain désormais classé en zone inondable, donc inconstructible, donc sans valeur.

Bascombe/Ford note combien l’Amérique capitalise sur le pire. Dans En toute franchise, ce sont ces panneaux qui fleurissent sur la zone ravagée, « Nous rachetons votre maison (ou ce qu’il en reste) », locations en tout genre (camions bennes, pompes), soutien psychologique, atelier de sexualité tantrique et un dernier, en forme de pointe, citant un vers de Shelley, « Voilà tout ce qu’il reste ». Au large, sur des bateaux, des touristes qui « contemplent ce qui fut le New Jersey » et prennent des photos du désastre. Comme l’écrit Richard Ford non sans causticité, « tout n’est peut-être pas que vanité (encore que) ; mais il est clair que rien ne dure. Un ouragan classique et brutal a du bon, ne serait-ce que pour remettre la vie en perspective ». La littérature aussi.

Richard Ford, En toute franchise (Let me be Frank with you), traduit de l’anglais (USA) par Josée Kamoun, Points, 240 p., 6 € 90