Jean-Luc Nancy, immortel et révolutionnaire

Jean-Luc Nancy (DR)
Jean-Luc Nancy (DR)

Il y a plus d’une manière d’être immortel. On peut l’être à la façon des dieux, par insensibilité au temps. On peut l’être à la façon d’Achille, choisissant la gloire resplendissante plutôt qu’une longue vie en retrait. On peut l’être à la façon des académiciens, portés par la reconnaissance institutionnelle. On peut l’être à la façon des vampires, en se nourrissant du sang frais de ses proies.
Et on peut l’être à la très singulière façon du philosophe Jean-Luc Nancy. Il serait aisé d’y déceler un écho à la greffe du cœur (celui qu’il nomme l’intrus) qui, il y a plus de vingt ans, s’annonçait comme la promesse – manifestement non tenue ! – d’une vie écourtée. Il serait aisé aussi d’y lire le symptôme d’une œuvre immense et protéiforme qui, à l’évidence, n’est pas prête de s’effacer du paysage philosophique. Ce n’est pourtant pas de ce dont il est question. L’immortalité de Nancy, c’est avant tout une manière de précipiter la pensée dans l’absoluité de l’instant. Autrement dit : prendre et perdre la mort à son propre jeu en s’extrayant de la logique causale et linéaire de l’anticipation, en ruinant la dichotomie de l’ici et du là, en effondrant le fantasme de la binarité entre transcendance en immanence, entre intérieur et extérieur, entre passé et futur. Parce que, dans les mots de Nancy, le monde s’instancie entièrement, disons infiniment, dans une spatio-temporalité du local et du maintenant, dans le non-sens assumé d’un multiple signifiant. Nancy pense exactement dans le mouvement propre du présent, sans le rapporter à un avant ou à un après dans lequel il pourrait se dissoudre ou s’évanouir. Immortel, donc, exactement.

2-1Il n’est pas ici question de passer en revue la philosophie de Jean-Luc Nancy dont l’étendue et la complexité rendraient la tâche aussi vaine que suspecte. Il ne s’agit que d’en souligner le caractère éminemment révolutionnaire – parce qu’elle ne dit finalement rien d’autre que : « il y a de l’autre, il y a de l’hors mais il y aussi du commun  et il est premier » – et strictement immortel – parce qu’elle déjoue l’ordre même d’une fugacité inscrite dans la succession implacablement mécaniste des survenances. Je m’en tiendrai, de façon lacunaire, à ces deux aspects, comme d’infimes points d’entrée dans l’Univers nancéen.

Les grands philosophes ont toujours un geste propre, identifiable entre tous. Derrida se place dans le « oui, mais … » : il fait sienne la pensée qu’il étudie, il l’enrichit, il la pousse dans ses retranchements et il la déconstruit de l’intérieur à partir de ses tensions propres. Deleuze pose les lignes de pensée de façon que leur résolution ne puisse passer que par la mise en place de concepts nouveaux. Nancy, lui, travaille l’ouverture. Il scrute et crée l’instant-lieu particulier (ce qu’en physique on nomme un événement) où s’ouvre un ailleurs radical. Et c’est pourquoi le lecteur peu familier se demande souvent : mais que veut-il exactement dire ? Où veut-il en venir ? Quelle est sa thèse ? Mais ce ne sont pas ici les bonnes questions : Nancy s’insinue dans la diffraction des possibles. Ce qui n’existe pas encore ne saurait être énoncé. Le propos n’est ni prescriptif, ni descriptif, ni normatif : il est juste dans l’écart qui se creuse, ou plutôt, il est l’écart lui-même. Nancy, comme observateur et artisan de la « fin du monde ».

Fin du monde ? Précisément ! Mais la signification, ici, est tout sauf nihiliste ou eschatologique. La fin de mundus et de cosmos, chez Nancy, est le renoncement à tout espoir d’un ordonnancement absolu et éternel auquel tous les sens devraient, in fine, s’arrimer ou s’adosser. Le régime de sens à l’œuvre dans le monde n’est plus opérant. Il ne s’agit pas que de changer de monde – ce qui, sans aucun doute, s’est déjà produit plus d’une fois – mais de penser la perte totale de toute signification possible assignable au concept même de monde. Et ce constat, à l’extrême opposé d’un catastrophisme pessimiste, ouvre sur une praxis : il n’y a plus de fin dernière, plus de grand ordre cosmique, plus de direction absolue à découvrir en dernière instance mais il demeure – et de façon plus évidente et impérieuse que jamais – nécessaire d’agir, de faire, de transformer. De s’engouffrer dans la béance de l’absence de sens car, justement, l’existence n’a pas de sens mais est le sens.

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Cette idée d’ouverture des possibles est un leitmotiv dans la pensée de Nancy qui porte bien évidemment au niveau politique. C’est la raison pour laquelle, il définit par exemple l’opposition gauche/droite en ces termes : « la droite implique une métaphysique – ou comme on voudra, une mythologie, une idéologie – de quelque chose de donné, d’absolument et primordialement donné et à quoi pour l’essentiel rien ou très peu ne peut être changé. La gauche implique l’inverse : que cela peut et doit être changé ». Le positionnement – laissons ici à ce concept toute son indétermination assumée – « à gauche » de Nancy s’inscrit donc certainement dans le sillage d’une opposition à la droite en tant que « sa pensée même est structurée par un ordre imposant (naturel, religieux, peu importe) qui s’impose de lui-même. La droite n’est pas seulement celle qui veut l’ordre, la sûreté et le respect tant des lois que des mœurs. Elle veut cela parce que cela seul répond à la vérité fondamentale, cosmologique, ontologique ou théologique selon laquelle ce territoire est là, ce peuple est là, ces animaux, ces plantes et tout un immémorial savoir de la provenance ou de la nécessité de ça ». Ce qui importe avant tout dans la pensée de Nancy – dont il est essentiel pour lui qu’elle dépasse ou excède la seule philosophie qui se rapporte nécessairement à une image du monde ou une élaboration de signification –, c’est de n’atrophier aucune des ramifications qui s’ébauchent, de ne couper aucune des radicelles qui vibrent à la lisière de ce qu’Artaud appelait notre « œil mental ».

3-1Nancy veut faire. Bien sûr, on sait depuis bien avant Austin (cf. le célèbre Quand dire c’est faire) que le dire est aussi un faire. Mais c’est d’un peu plus que cela qu’il est ici question. Dans son récent ouvrage, Que faire ?, Nancy ouvre des perspectives aussi novatrices que radicales : d’abord, changer cette question et, ensuite, comprendre que « nous sommes déjà en train de le faire ». L’enjeu, naturellement, consiste à extraire le faire du produire, à briser le régime d’équivalences généralisées instauré par le capitalisme néo-libéral, à vaincre les « démons inhumains, surhumains, trop humains » nés d’une politique exsangue et entièrement assujettie à la seule dynamique de (sur)production de biens qui se prend elle-même pour objet, pour fin et pour limite. Ce qui nervure la pensée politique de Nancy, c’est la réinstauration des singularités dans la relation. Dans un lien qu’on pourrait même dire premier.

C’est en ce sens que Frédéric Neyrat évoque à propos de Nancy un communisme existentiel. Il s’agit d’éviter le « cauchemar de Nietzsche », le monde plat et objectal où chacun pourrait se penser à la place de chaque autre, suivant la valeur d’échange. Déjouer ce piège identifié par Nietzsche est précisément ce que propose le singulier-pluriel de Nancy, autrement dit un soi qui est toujours plus que soi, une existence qui est toujours co-existence. L’être, écrit Nancy avec Bataille, est « hors de soi » : il faut réécrire Heidegger en pensant l’être et le temps à partir de la communauté, fut-elle désœuvrée ou désavouée. Nancy creuse dans l’écart. Tout un est déjà plus d’un, déjà en marche, déjà en diérèse ou en méiose. Il y a du dehors dès l’intérieur, il y a mouvement avant même le premier pas. Nancy invente un « communisme de l’inéquivalence ». Et comme le souligne Neyrat, jouant avec Deleuze et Artaud, Nancy remplace le « on le forcera d’être libre » par « on forcera à ce que la liberté, comme anarchie couronnée, rende possible le sens ». Les oxymores aphoristiques de Nancy, « démocratie nietzschéenne » et « aristocratie égalitaire », ne sont pas des apories. Ils sont tout au contraire, comme le rappelle Pierre-Philippe Jandin, la « coappartenance essentielle (et non pas accidentelle ou simplement historique) du philosophique et du politique ». Jusqu’au chaos qui, déjà présent, n’est pas encore désordre. C’est en mêlant la flute de Dionysos avec les rêves noirs d’Héliogabale qu’un devenir spécifiquement hétérogène et intrinsèquement hétéronome semble ici enfin s’esquisser.

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Mais Nancy est plus profondément révolutionnaire encore en ceci qu’il dépasse la révolution elle-même : « (…) un vent qui se lève et en lui un désir. Dans le désir, une décision, une détermination à se tenir prêt pour l’improviste. Mieux qu’une révolution : une résolution. » La révolution contient encore l’idée du retour. Naturellement, il peut prendre la forme nietzschéenne d’une affirmation de devenir, mais toujours quelque chose revient. Nancy, lui, invente le faire « non transitif », qui ne produit pas une action ou objet déterminé : faire l’amour ou faire défaut, par exemple, si tant est qu’il puisse s’agir d’exemples. Le faire doit aussi porter sur le faire lui-même. Ce n’est pas une coquetterie rhétorique ou un artifice métaphysique : c’est une condition de possibilité pour tenter de penser le ou la politique à venir. Et Nancy se montre particulièrement courageux sur un point crucial : ne jamais céder à la facilité qui voudrait que nos maux soient accidentels. Ne jamais dissimuler les immenses difficultés qui s’imposent ici et maintenant derrière le masque d’une contingence qui se résoudrait dans l’avancée de la grande Histoire. En donnant sa chance à la folie du sens, en jouant avec un nomos ivre, le philosophe du toucher – comme l’appelait son ami et complice Jacques Derrida – prend un risque certain : il ose inclure la production des règles comme l’un des éléments à produire par la partie qui se joue. Le danger est à la démesure de l’enjeu.

5-1Nancy, avec le concept de struction (struo, en latin, signifie entasser, amasser), entreprend également de déphaser, mais sur un autre mode, l’onde philosophique qui nous parcourt. Il ose défier une tradition millénaire – sans en faire table rase, naturellement – en déportant l’étude vers ce qui peut encore signifier, servir de trace ou d’indice, dans le « tout ensemble » pensé en tant que tel. Ni construction, ni déconstruction, la struction invite à frayer un chemin critique dans la multiplicité des hétérogènes. Penser le « tout ensemble », créer et élaguer en son sein, indépendamment de toute tentative de ré-assujettissement à un nouvel ordre, sans rien renier des singularités irréductibles est un immense défi. Il y a, dans la struction nancéienne, du contigu et du coprésent, mais plus d’ordonnance ou d’organisation supérieure. L’hypertrophie édificatrice, jusqu’à la sur-profusion des artéfacts, nous mène au point critique où la pensée doit s’emparer de la fortuité ou se perdre dans un excès qui, précisément, ne parvient plus à s’excéder lui-même.

Dans un paysage dominé par la caricature et la pensée à l’emporte-pièce, par les condamnations naïves qui, bien souvent, confortent ce qu’elles entendaient conjurer, Nancy fait aussi figure de résistant par son intransigeance intellectuelle. Il ne cède rien quant à l’exigence de qualité et de subtilité. Sur Heidegger, qui cristallise en France les postures les plus outrées, Nancy ne lâche pas prise. Dans un récent ouvrage consacré au philosophe allemand, il scrute tout en finesse les tensions internes de Heidegger, il arc-boute la désontologisation de la métaphysique qui s’y déplie avec un projet politique avorté et manifestement intenable. Mais Nancy ne se contente pas de condamner sur un axe moral, qui raterait nécessairement son objet, il pénètre, étire et – si besoin – disloque la pensée qu’il étudie. Sans complaisance, il s’en tient à la rigueur.

7Philosophe de la technique, philosophe du corps (Corpus demeure pour moi l’un des plus extraordinaires poèmes philosophiques de toute l’histoire), philosophe du frôlement, philosophe de la politique, philosophe de l’art, philosophe de la ville, philosophe de l’ivresse, philosophe de la liberté, philosophe du mythe, philosophe du regard, philosophe du sommeil, philosophe de la beauté, philosophe de la religion, philosophe de la jouissance, philosophe de la littérature : Nancy est évidemment tout cela. Mais il est avant tout, je crois, penseur immortel du fugace et démiurge révolutionnaire de l’instable. Faiseur de mondes et passeur d’univers. Dandy et bandit de la langue, Nancy nous laisse dépositaire d’une indétermination libératrice. Mieux que du possible, il nous offre de l’inachevé. Il a l’élégance de se faire inchoatif plus que conclusif et nous témoigne l’amitié de laisser – un peu à la manière dont Rilke qualifiait les regards animaux – grand ouvert ce que toute l’histoire de la philosophie occidentale nous avait appris à clore.

Nancy est un penseur crépusculaire. Mais ce n’est pas la chouette de Minerve qui, ici, prend son hégélien envol à la tombée de la nuit – comme pour surplomber et mieux cerner ce qui advint le jour durant. Ce serait plutôt Charon lui-même qui, cette fois, donnerait une seconde chance à Orphée ou construirait un pont par dessus l’Achéron. Parce qu’il est peut-être temps de commencer à penser dans, ou avec, les enfers.

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