Aquarius : mondo novo

Aquarius
Déjà remarqué avec un premier film prometteur, quoiqu’un peu surestimé : Les Bruits de Recife, le réalisateur brésilien Kleber Mendonça Filho confirme avec ce qui restera comme l’une des plus belles surprises de l’année cinéma : Aquarius, injustement oublié au palmarès du festival de Cannes par un Jury qui semble avoir consciencieusement évité une bonne partie des meilleurs films de la sélection.

S’étendant sur plusieurs décennies, Aquarius trouve l’équilibre parfait entre un récit qui englobe une bonne partie de l’histoire moderne du Brésil et un quasi huis-clos parfaitement maîtrisé. Tout le film tourne autour d’un immeuble, l’Aquarius, dont on ne s’éloigne jamais beaucoup, se concentrant sur un appartement en particulier, celui de sa dernière habitante, alors que le bâtiment est voué à la destruction au nom d’un projet immobilier gigantesque que la récalcitrante Clara met en péril. C’est que l’Aquarius représente pour Clara autre chose qu’une habitation : plus de trente ans d’histoires personnelles se mêlant à l’Histoire d’un pays.

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La grande histoire à travers la petite histoire, exercice périlleux qui demande que l’intime ne soit pas qu’un prétexte. La métaphore fonctionne car le film est d’abord un magnifique portrait de femme, interprété avec force par Sonia Braga. En alternant séquences au passé et au présent, Kleber Mendonça donne à son personnage central une épaisseur allant bien au-delà de la femme forte qui lutte seule contre la puissance du grand capital. La Clara des années 2000 est une bourgeoise vivant dans un quartier huppé, une femme à fort caractère que tout le monde respecte comme une mère sage et au caractère bien trempé. En alternant avec des scènes situées dans les années 70, le cinéaste rappelle que l’image de la bourgeoise ne suffit pas à définir le personnage. Clara a été une jeune femme, passionnément amoureuse, ayant eu la vie sexuelle d’une jeune femme, ayant affronté la maladie, la mort de l’homme aimé. La juxtaposition des séquences où Clara apparaît jeune sous les traits de la jeune Barbara Colen puis celle de la grande Sonia Braga amène le spectateur à considérer en même temps les deux aspects du personnage. La charmante jeune fille sera une doña qui régnera sur sa famille, la grande dame qui impressionne autant qu’elle exaspère était une jeune fille libérée. L’appartement lui même possède une existence propre : on y organisait des fêtes pour oublier la dictature, on faisait l’amour dans les pièces qui seront plus tard celles où les petits enfants apprendront à marcher.

Proustien, le film est traversé par une belle nostalgique qui touche autant l’héroïne que le spectateur. Le montage très maîtrisé fait que nous considérons chaque plan de l’Aquarius ou de l’appartement à l’aune du temps qui passe. D’une séquence à l’autre l’Aquarius apparaît ainsi comme un immeuble vivant ou comme un vestige. Clara appartient autant au présent qu’au monde passé mais elle est bien vivante, cohabitant avec les souvenirs, les objets qui envahissent l’écran. Le coup de force du réalisateur, c’est de nous faire ressentir la présence des êtres ayant vécu ou traversé l’appartement, comme si un écho presque inaudible résonnait encore dans chaque pièce. Quitter l’appartement, abandonner les lieux, ce serait accepter de plonger dans la nuit, de ne plus être Clara mais de devenir une vieille femme. Ce que ne comprend pas le jeune entrepreneur au sourire carnassier, c’est qu’il ne s’agit pas d’une histoire d’appartement ou de possession d’un bien immobilier, mais de fantômes que l’on ne veut pas abandonner, et les fantômes ne se préoccupent pas de spéculations.

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Ces flashbacks sont aussi l’occasion d’un retour inconscient vers une autre époque de cinéma, la fin du cinéma novo, avant que la dictature ne vienne interrompre ce mouvement où les cinéastes brésiliens, loin des clichés copacabanesques racontaient les injustices, la réalité sociale et politique du pays. A la suite des Fernando Meirelles ou Walter Salles, le propos de Kleber Mendonça Filho est aussi politique. Cet immeuble que l’on veut raser, c’est bien sûr une certaine idée du Brésil dont on cherche à faire table rase pour laisser place à un nouveau pays, plus moderne, plus compétitif.
Critique musicale respectée, sa profession rattache Clara à l’histoire culturelle de son pays, mais fait aussi d’elle un personnage du vieux monde : c’est entre dictatures et liberté que Clara a forgé son caractère. Sympathique au premier abord, le séduisant Diego Bonfilm, ne ressemble pas à une caricature du capitaine d’industrie. Petit à petit, apparaîtra la véritable personnalité d’un personnage prêt à tout, certain que la naissance et la bonne éducation lui ont donné tous les droits. Le Brésil est désormais une démocratie, on n’entre plus chez les gens casqué et armé, mais l’idée reste la même : imposer la loi du plus fort. En face, Clara, n’apparaît pas forcément comme quelqu’un de très agréable, elle ne porte pas de masque. Têtue, voire désagréable, elle est bien décidée à mener sa guerre en même temps qu’elle s’occupe de ses enfants, adultes, un brin irresponsables, n’ayant pas connu la dictature, le cancer, les décès : le combat.

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L’idée brillante du film, c’est que ce combat n’oppose pas les démunis aux riches. Loin des favelas, Aquarius se déroule au bord de l’océan, dans un quartier huppé de Récife, même si, comme le fait remarquer Clara, une frontière aussi mince qu’invisible sépare la plage des riches de celle des pauvres. Les deux mondes ne se mélangent pas, un gouffre semble séparer Clara de sa femme de ménage, les deux femmes s’observant, s’acceptant sans toujours se comprendre. De même les employés de l’entreprise immobilière semblent, dans un premier temps, totalement étrangers à la lutte qui oppose la bourgeoise aux grands entrepreneurs. Appartenir à la classe aisée ne change pourtant plus grand chose. Le nouveau Brésil a déjà écrasé les plus pauvres, c’est maintenant à la petite bourgeoisie de province de devoir s’incliner devant la marche en avant d’un des nouveaux géants du globe. Ce monde policé de privilégiés se révèle presque aussi violent que celui des favelas. Une violence moins évidente, plus acceptable car on n’élimine pas ses obstacles en les tuant, juste en les brisant. Le constat est glaçant, mais Aquarius ne sombre jamais totalement dans le pessimisme absolu. Tout un réseau de petits détails, parfois abstraits, illuminent le film : c’est d’une des rares conversations entre la bourgeoise et des ouvriers que naîtra une lueur d’esprit. Surtout, comme un fil rouge qui maintiendrait la tête du Brésil hors de l’eau, la musique est omniprésente. Elle accompagne l’héroïne dans sa lutte, elle est le personnage le plus positif du film. Celui qui nous fait croire que tout n’est pas joué.

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Dans ce qui restera comme la métaphore de l’année, la maison Brésil apparaît donc comme dévorée de l’intérieur. Poussées par une faim monstrueuse et que rien ne semble pouvoir assouvir, les vermines rongent le pays petit à petit, jusqu’à que ne restent rien que la désolation et les chiffres. En face, une femme décidée à ne rien céder. Une grande dame qui aura grandi sous la dictature des années 80 et doit continuer à lutter alors que la démocratie brésilienne menace de s’effriter. Kleber Filho Mendonça oppose l’allégorie brutale d’un monde qui s’effondre à la grâce de Sonia Braga, la beauté de quelques morceaux de musique ou encore une douce mélancolie. Le miracle brésilien étant que, dans Aquarius, c’est le spirituel qui triomphe.

Aquarius – Brésil – 2h25 – Écrit et réalisé par Kleber Mendonça Filho – Directeurs de la photographie : Pedro Sotero et Fabricio Tadeu — Montage : Eduardo Serrano — Avec Sonia Braga, Barbara Colen, Humberto Carrão, Maeve Jinkings, Irhandir Santos, Zoraïde Coleto.

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