Les choix de Sophie : spécial Festival America

capture-decran-2016-09-08-a-11-09-53

Du 8 au 11 septembre 2016, se déroule à Vincennes le Festival America. Puisque « libraire un jour, libraire toujours », j’ai la chance d’y animer un café des libraires le samedi 10 de 18 h à 19 h, dans la salle des fêtes de l’Hôtel-de-ville, autour du thème « Into the wild », avec trois sacrés romanciers : Pete Fromm, Emily St. John Mandel et Dan O’Brien. En toute logique, voici quelques extraits de leurs livres, pour vous donner l’eau à la bouche

couv rivirePete Fromm, Le Nom des étoiles, éditions Gallmeister, traduit de l’américain par Laurent Bury, 23 €

Plus de 20 ans après son séjour à Indian Creek (livre éponyme), Pete Fromm part pour un mois dans la Bob Marchall Wilderness surveiller la croissance d’œufs de poissons. Introspection d’un père qui se sent coupable de n’avoir pu emmener ses fils avec lui et joie intense de se retrouver en pleine nature, de retrouver la peur des ours qui fait frémir…

Extrait p. 63-64 :

« On voyait partout des groupes de wapitis miteux, qui perdaient leur robe d’hiver. Ils levaient à peine la tête sur notre passage. Tom dit qu’à son avis, nous avions eut-être encore une chance de rejoindre Lee à l’heure convenue.
Nous continuâmes à avancer. Encore. Tom finit par déclarer :
— J’ai lu ton livre.
— Ouais, à cette époque-là non plus, je n’avais aucune idée de ce que je faisais.
— Je sais. Je l’ai lu. (Il chevauchait devant moi et j’avais du mal à entendre sa voix, sauf quand il se retournait.) Et maintenant, j’emmène dans ma réserve ce fils de pute, ce braconnier d’élans, et je vais le laisser tout seul là-bas pendant un mois.
Je m’efforçai de garder le sourire.
— Je te promets de laisser tes élans tranquilles.
— Putain, t’as intérêt.
Lui aussi s’efforça de sourire.
À une heure, alors que je me tortillais sur la selle, que j’avais mal partout et que je m’usais les yeux à chercher le fameux Lee, Tom estima que nous aurions plutôt une heure de retard. Puis une heure et demie. Une demi-heure plus tard, irrité par la selle dans des parties de mon corps que j’ignorais avoir, nous descendîmes une longue pente verte menant à la rivière la plus grande que nous ayons encore vue, une eau claire cascadant par-dessus un lit large de cailloux blanchis et polis. Biggs Creek, le premier des sites d’incubation. »

mandelEmily St. John Mandel, Station Eleven, éditons Rivages, traduit de l’anglais (Canada) par Gérard de Chergé, 22 €

Un roman puzzle, post-apocalyptique sur un monde à reconstruire. Avec comme fil conducteur cette question essentielle : et si, pour échapper à la violence et l’embrigadement religieux, c’était la culture qui redonnait du sens au monde ?

Extrait p. 384-385 :

« En cette soirée d’été de l’An Quinze, Jeevan Chaudhary buvait du vin au bord d’une rivière. Le monde d’aujourd’hui se composait d’une série de petites colonies, et seules importaient ces communautés ; le territoire lui-même n’avait plus de nom, mais celui-ci avait fait partie autrefois de la Virginie.
Jeevan avait parcouru à pied plus de quinze cents kilomètres. En l’An Trois, il était arrivé dans une colonie baptisée McKinley, du nom des fondateurs de la ville. À l’origine, ils avaient été huit, tous membres d’une équipe de vente de la société de marketing McKinley Stevenson Davies, en plein séminaire d’entreprise lorsque la grippe de Géorgie avait balayé le continent. Quelques jours plus tard, ils avaient découvert un motel abandonné sur un tronçon de route désaffectée, loin des grandes artères, et l’endroit leur avait paru pas plus mauvais qu’un autre pour s’y arrêter. Ils s’étaient installés dans les chambres et s’y étaient fixés, d’abord parce que les premières années avaient été terrifiantes et que les gens préféraient rester groupés ̶ et ensuite, par habitude. Il y avait à présent vingt-sept familles, une paisible communauté établie à proximité d’une rivière qui coulait de l’autre côté de la route. À l’été de l’An Dix, Jeevan avait épousé l’une des fondatrices de la colonie, une ancienne assistante commerciale prénommée Daria, qui, ce soir-là, était assise sur la berge avec lui et un de leurs amis.
“Je me demande, disait celui-ci, si ça se justifie encore d’enseigner aux gosses comment était le monde d’avant ?” »

x510_couv-obrien-wild-idea-pl1hd-jpg-pagespeed-ic-ebkkmcajleDan O’Brien, Wild Idea et Haut domaine, Au diable Vauvert, traduits de l’américain par Walter Gripp, 22 et 18 €

Dan O’Brien a été éleveur de bisons, activité qui lui permit de lutter pour la restauration du patrimoine écologique des Grandes plaines. C’est le récit de ce combat qu’il relate avec enthousiasme dans Wild Idea.
Les nouvelles du recueil Haut domaine démontrent, à travers les destins des différents protagonistes, qu’humanité et grands espaces pourraient bien être liés à jamais.

Extrait de Wild Idea, pp. 270-272. Pour situer l’extrait, Dan et sa compagne Jill sont chez leur banquier Rick pour obtenir un prêt…

« “ Vous voulez acheter d’autres bisons parce que les vôtres ne suffisent plus pour répondre à la demande.
— Des carcasses de bisons, en fait.
— Vous voulez acheter des bisons morts.
— C’est ça, a dit Jill. Les meilleurs. Nourris à l’herbe et élevés en liberté. Des bisons heureux.
— Vous voulez acheter des bisons heureux et morts. ”
Nous avons fait oui de la tête et Rick a de nouveau baissé les yeux sur la paperasse de Jill. Il a déplacé les documents sur le bureau mais j’ai remarqué qu’il ne lisait pas vraiment. “Vous avez besoin de combien ?” a-t-il demandé sans lever les yeux.
“Trente-cinq mille”, a répondu Jill avec une assurance feinte. J’ai noté qu’elle avait augmenté sa requête de trois mille dollars et je savais pourquoi. Nous devions verser un acompte non remboursable pour le premier semestre universitaire de Jilian.
“Trente-cinq mille dollars de bisons heureux et morts ?
— Et un ordinateur.” Jill a montré du doigt la liste de nos biens. “Notre ordinateur est vraiment trop vieux. Ah, et puis nous avons aussi une petite facture à régler à nos amis qui ont conçu notre site Web et notre prospectus.
—Combien diriez-vous pour l’ordinateur et les factures en suspens ?
— Sans doute dans les… quatre ou cinq mille dollars. ”
Rick faisait des calculs sur un bout de papier.
“ Combien de bisons ?
— Vingt-quatre, j’ai dit.
— Un peu plus de mille deux cents dollars pièce ?”
J’avais du mal à croire qu’il ait calculé ça si vite. “On espérait les avoir pour un peu moins. ” J’ai parlé dans ma barbe, de peur que Rick est déjà découvert les trois mille dollars supplémentaires que Jill avait ajouté par sécurité.
Il a levé les yeux sur moi avant de les poser sur Jill.
“ Est-ce que ce sera suffisant ?”
Nous avons acquiescé et il a hoché la tête en regardant une nouvelle fois les calculs qu’il avait faits. “ Nous avons pris une partie de vos bisons en garantie pour le Bobcat. ” Il a cherché le document qu’on avait signé pour le chargeur, l’a étudié un moment, et a de nouveau levé les yeux. “ Je parle de bisons vivants, hein. ” Il a jeté un œil sur notre compte financier. “ Mais il vous en reste encore assez pour ça.
— Alors vous allez nous donner l’argent ? J’étais stupéfait.
“Non. Ici, on ne donne pas d’argent. Il faudra que vous le remboursiez, avec des intérêts, sur trois ans.”
Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire. “Oh, j’ai dit. Je savais bien qu’il y avait un truc.” »

Et l’ensemble de la programmation d’America ici