La 20e séance

Guantanamo

Ils le sortent de sa cage, ils le sortent pour une nouvelle séance de 96h, quatre jours, quatre nuits d’affilée, la 20e séance.
Le concept d’impuissance apprise.
La méthode d’abaissement de la fierté et de l’ego.
L’approche d’invasion de l’espace personnel.
Interdiction de parler, obligation de regarder devant soi, interdiction de dormir, en hurlant : personne ne t’aime !, en hurlant : personne ne s’occupe de toi !, en hurlant : personne ne se souvient de toi !, en hurlant : tu n’es pas un humain !, en hurlant : tu es moins qu’un animal !, ils lui montrent une famille de rats, qui jouent, mangent, s’occupent les uns des autres, en hurlant : tu n’es même pas un rat !, ils l’entravent sur la chaise de contention, le laissent seul, musique à fond, hard rock, heavy metal à fond, des heures, ils reviennent, abaissement, invasion, des chiens en furie se jettent sur lui, une pancarte avec l’inscription « Lâche » est accrochée à son cou, quand il s’écroule de sommeil, jet d’eau, intraveineuse, abaissement, invasion, en hurlant : personne ne sait que tu es là!, en hurlant: tu n’existes plus !, en hurlant : on recommencera ! on recommencera !, en hurlant : toujours ! toujours !, et la musique à fond et les chiens et la vidéo « Cadavres » et la vidéo « Meurs ! Meurs ! » et l’approche dite de futilité, ils fabriquent un masque avec une boîte, dessinent un sourire sur le masque et le placent sur son visage, ils le forcent à porter un soutien-gorge, lui donnent un cours de danse, l’obligent à danser, ils jouent aux cartes, il doit les regarder, éveillé, sinon jet d’eau, intraveineuse, et exercices physiques avec une cagoule sur la tête, et ils lui pissent dessus, abaissement, invasion, en hurlant : plus jamais tu ne pourras à nouveau aimer !, en hurlant : plus jamais tu ne seras aimé !, en hurlant : plus jamais tu ne connaîtras la joie !,
en hurlant : plus jamais tu ne décideras de tes actes !, en hurlant : plus jamais tu ne communiqueras avec les autres!, en hurlant: plus jamais tu n’auras des amis !, ils lui frappent la tête contre le sol, les yeux bandés, des chansons d’enfants passent en boucle, ils lui ordonnent d’uriner dans son pantalon, ils lui ordonnent d’aboyer comme un chien, ils lui ordonnent de grogner devant les photos de sa famille, ils lui ordonnent de chier dans son pantalon, abaissement, invasion, un jour, deux jours, trois jours, quatre jours, une nuit, deux nuits, trois nuits, quatre nuits, en hurlant : il n’y aura pas de fin !, en hurlant : on sera toujours là !, en hurlant : tu es seul ! seul !, en hurlant : ils t’ont abandonné !

Ils le traînent jusqu’à sa cage.
Dans 24 heures, la 21e séance.

(Source: Procès-verbal d’une séance ordinaire d’interrogatoire d’un détenu à Guantanamo. Document divulgué par le Pentagone à l’agence Associated Press à l’issue d’une longue bataille juridique. Cf. Le Monde du 14.03.2006)

Guantanamo barbwire