Le grand entretien : La fabrique de l’histoire de François-Henri Désérable

François-Henri Désérable © Charlotte Jolly de Rosnay
François-Henri Désérable © Charlotte Jolly de Rosnay

Paru en 2013, Tu montreras ma tête au peuple est le premier livre de de François-Henri Désérable qui a depuis publié Evariste (2015), autour du « Rimbaud des mathématiques ».
La parution récente d’un Folio plus classique autour de son premier livre a été le prétexte d’un grand entretien pour interroger l’écrivain sur ce recueil étonnant de 10 épisodes sous la Terreur, son Comment on écrit l’histoire et ses projets littéraires.

Tout s’écrit depuis 1793 et le prisme de la guillotine, de morts célèbres sur l’échafaud, de leurs derniers instants, interrogeant la fabrique de l’Histoire depuis ses fins, la manière dont elle a pu être mise en récit par d’autres, écrivains et peintres, du romantisme à Pierre Michon. « L’histoire est connue », comme l’écrit François-Henri Désérable, elle est pourtant aussi largement « inventée », redéployée depuis deux axes de la poétique de la Terreur, le sang et l’ironie. Le lecteur reconnaîtra Danton, dès le titre, Charlotte Corday mais aussi le Lantenac de Michon, dans ces récits qui disent des vies depuis la mort, qui interrogent le rapport de l’Histoire à la fiction, dans un recueil au genre indécidable, entre nouvelle et roman.

Tu montreras ma tête au peupleLe sujet central de Tu montreras ma tête au peuple pourrait être défini par une citation de la page 176, « cette grande frénésie de la décollation ». 10 textes, au moins 10 têtes coupées. Quelle est l’origine, identifiable ou plus souterraine, de cette fascination pour la Terreur et la violence révolutionnaire ?

À l’origine de ce texte, il y a une fascination, non pour la Terreur ni même pour la Révolution, mais pour ce à quoi on peut penser dans l’imminence de la mort. Tout est parti de cette injonction à l’adresse du bourreau prononcée sur l’échafaud par Danton : « Tu montreras ma tête au peuple, elle en vaut la peine ». Elle m’intriguait depuis un certain nombre d’années : qu’aurais-je dit, moi, face à la guillotine, après avoir vu tomber, l’une après l’autre, les têtes de mes amis dans le panier de Sanson ?

J’ai d’abord écrit ce texte sur Danton, à la première personne, en essayant d’imaginer ce qui pouvait bien lui passer par l’esprit sur la charrette le menant de la Conciergerie à la place de la Révolution. Et puis j’ai essayé de saisir les derniers tressaillements de vie chez quelques hommes et quelques femmes ayant connu « le rapide souffle d’air frais sur la nuque » (« Le couteau tombe, la tête est tranchée à la vitesse du regard, l’homme n’est plus. À peine sent-il un rapide souffle d’air frais sur la nuque » : ce sont les mots du docteur Guillotin, quand, début décembre 1789, il présente devant l’Assemblée constituante ce qu’on allait appeler « la guillotine »). Tu montreras ma tête au peuple, à l’origine, ne devait donc pas questionner une époque, mais seulement un état d’esprit.

1507-1Vos deux premiers livres, celui-ci et Evariste, sont contextuellement proches ; vous avez aussi préfacé les Mémoires de Sanson. Pourquoi interroger le réel ou l’Histoire depuis cette période ?

Tu montreras ma tête au peuple se passe pendant la Révolution, ou plutôt pendant la face noire de la Révolution qu’on appelle la Terreur. Après la sortie du livre, Benoît Yvert, directeur des éditions Perrin, m’a demandé si je voulais préfacer les Mémoires des Sanson. Je venais de passer deux ans dans la « grande frénésie de la décollation », j’avais envie de me débarrasser un peu de tout ça, et pourtant j’ai dit oui, d’abord parce que j’ai beaucoup d’amitié pour Benoît Yvert, et puis parce que Perrin, tout de même, quand on s’intéresse un peu à l’Histoire, ça se refuse difficilement… Alors je m’y suis replongé pendant deux mois.

evariste,M186187Quant à Évariste, c’est un pur hasard si l’histoire se passe en partie pendant une autre révolution, beaucoup moins connue, celle-là, que son illustre aînée : les Trois Glorieuses auxquelles, du reste, je ne connaissais pas grand-chose avant d’écrire sur le sujet. Je savais qu’un roi qui s’appelait Charles était tombé en trois jours, que lui avait succédé un autre roi qui s’appelait Louis-Philippe, qu’entre les deux il y avait eu des barricades et sur ces barricades une femme au sein nu, brandissant par la hampe le drapeau tricolore (cette femme, je l’avais vue très jeune, au Louvre, lors d’un voyage scolaire, et c’est peut-être la première décharge érotique que j’ai pu ressentir). Mais là encore, je n’ai pas voulu questionner une époque, seulement sortir des limbes ce jeune homme très connu de la communauté scientifique, mais beaucoup moins du grand public, et qui pourtant était l’incarnation du génie romantique.

Votre livre a un double seuil historiographique : son titre qui est une citation de Danton et une bibliographie finale, énumérant pour chaque récit une série de livres de référence. Pourquoi cette bibliographie, qui mêle d’ailleurs roman et Histoire ? C’est une manière de vous fixer un cadre pour mieux débrider la fiction ?

Cette bibliographie, j’ai décidé de l’inclure parce que certains lecteurs voulaient démêler le vrai du faux, la fiction du réel (« est-ce que tel épisode a vraiment eu lieu, etc. ? »). Il n’y a pas, dans cette bibliographie, que des travaux d’historiens. Il y a aussi des œuvres de fiction. On trouve cette phrase bien connue dans le Journal des Goncourt : « L’Histoire est un roman qui a été ; le roman est de l’Histoire qui aurait pu être ». La frontière entre le réel et la fiction est poreuse, et certains personnages de fiction, d’encre et de papier, ont autant sinon plus d’importance, dans ma vie, que d’autres personnages encore en vie ou ayant réellement existé. La Révolution française, c’est Robespierre, mais c’est aussi le Lantenac d’Hugo, c’est Danton, mais c’est aussi l’Évariste Gamelin d’Anatole France, c’est David, mais c’est aussi le Corentin de Michon.

Parmi les textes cités dans cette bibliographie, Pierre Michon et Les Onze — par ailleurs grand référent et figure en creux de « Lantenac à la Conciergerie » (et en exergue d’Évariste, avec Rimbaud le Fils). Je sais votre admiration pour lui mais le sous-titre de ce récit « (Genèse de l’œuvre) » est-il une manière de souligner que Pierre Michon est à l’origine même de votre écriture ?

J’ai commencé à écrire à dix-huit ans, après avoir lu Belle du Seigneur qui fut un éblouissement. Je n’ai découvert Michon que plus tard, avec Les Onze, en septembre 2010. J’avais déjà vingt-trois ans. Il n’est donc pas à l’origine de mon écriture – de l’acte d’écrire – mais il a été pour moi « le père du texte », comme Faulkner a pu l’être pour lui. Il fait partie des guides, de ceux que je place, parmi les contemporains, au-dessus de la mêlée, avec quelques autres. Tout écrivain face à sa page est un nain, mais s’il a lu les géants, alors c’est un nain juché sur les épaules des géants.

J’aurais tendance à dire que Tu montreras ma tête au peuple est un recueil de nouvelles. Pourtant il y a des liens soulignés entre les récits, des échos, des reprises, et vous parlez parfois de ce livre, en entretien, comme d’un roman. Par quel terme le désigneriez-vous, à quel genre le rattachez-vous ?

Cette question de genre et de registre littéraire me semble un peu secondaire. Il n’y a qu’une seule classification qui compte à mes yeux : d’un côté les livres où l’écriture est une aventure de la langue, un enjeu (j’allais dire l’enjeu, mais je m’en voudrais de passer pour un despote du style), et de l’autre, celle où elle n’est qu’un moyen comme un autre de raconter une histoire. Les premiers relèvent de la littérature ; les seconds, non (ce qui ne veut pas dire nécessairement qu’ils sont méprisables, il y a de très grands livres qui ne sont pas de la littérature). En d’autres termes, il y a littérature là où l’écrivain sert la langue plus qu’il ne s’en sert. Lorsqu’on a demandé à Khalil Gibran pourquoi il avait tant de fois remanié Le Prophète, il a eu cette réponse qui devrait servir de credo à tout écrivain : « Je voulais être tout à fait sûr que chaque mot fût le meilleur que j’eusse à offrir ». Un livre qui aspire à la qualification de littérature – d’œuvre d’art – doit justifier son existence à chaque phrase.

Cela étant, je ne vais pas me dérober à votre question. Puisqu’il faut rattacher Tu montreras ma tête au peuple à un genre, essayons. Je n’aime pas le terme « nouvelles » : d’abord parce que c’est un genre auquel je goûte assez peu ; ensuite parce que la nouvelle réclame une chute, le plus souvent inattendue, or la chute ici est toujours la même – celle du couperet sur la nuque des condamnés ; enfin parce que la plupart des recueils de nouvelles présentent des textes autonomes, indépendants les uns des autres, ce qui n’est pas le cas en l’espèce : comme vous l’avez souligné, il y a, d’un texte à l’autre, des liens, des échos, un narrateur récurrent, etc.

Alors quoi ? Dire qu’il s’agit d’un roman serait tromper le lecteur. Il m’est arrivé de le faire par mégarde, un peu opportunément sans doute, puisque le public attend du « roman ». Mais si c’est un roman, alors c’est celui des instants ultimes des grandes figures de la Révolution française, divisé en plusieurs chapitres distincts. Mon ami Clément Bénech m’avait suggéré « Tombeaux », qui s’applique – ou plutôt s’appliquait – à la poésie funéraire. Michon, lui, dit de ses textes qu’il s’agit de « blocs de prose ».

L’éditeur a réglé la question en ne mentionnant sur la couverture aucun genre en dessous du titre. C’est la raison pour laquelle on considère généralement que Tu montreras ma tête au peuple est mon premier livre, et qu’Évariste est mon premier roman.

On pense évidemment aussi aux vies imaginaires, grand axe de la fiction contemporaine. C’est le « est-il vrai ? » de Tu montreras ma tête au peuple, la citation de Vian en exergue de « Lantenac à la Conciergerie » ou les phrases finales, véritable art de la fiction, « l’Histoire balbutie, tâtonne, et parfois c’est la légende qui finit par l’emporter. Elle se nourrit de ses lacunes, et c’est très bien comme ça ». On peut aussi rattacher aux vies imaginaires votre second livre, Evariste, une vie du Rimbaud des mathématiques. Vous vous reconnaissez dans ce genre des vies imaginaires ?

Vies imaginaires, c’est un terme que l’on doit à Marcel Schwob, à la toute fin du 19è siècle. Mais raconter une vie à travers la littérature, où la fiction parfois se mêle au réel, remonte à beaucoup plus loin, à Plutarque avec ses Vies parallèles, à Suétone avec ses Vies des douze Césars, et continue aujourd’hui avec, par exemple, Pierre Michon et ses Vies minuscules, sa Vie de Joseph Roulin, Patrick Deville, avec son recueil que les éditions du Seuil ont regroupé sous le titre Sic transit, Jean Echenoz et ses biographies romancées (Ravel, Courir et Des éclairs), Emmanuel Carrère et Limonov. Alexandre Gefen a consacré un livre à ces « vies imaginaires ». Dans la préface, il a cette phrase que je trouve très juste : « ces vies, écrit-il, rééquilibrent au profit des oubliés de l’Histoire la balance injuste de la mémoire ». Je me reconnais là-dedans, et c’est une filiation que j’endosse volontiers.

deserable_montrera-tete-peuple.inddTu montreras ma tête au peuple est votre premier livre. On ne peut pas, de ce fait, ne pas noter qu’il commence — et fait débuter toute l’œuvre —par ce segment, titre du premier récit « C’est la fin qui couronne l’œuvre ». Il est assez ironique de commencer par une fin, non ? Et est-ce une manière aussi de commenter la question de la postérité, centrale dans ce livre et posée via Lantenac, Chénier, etc. ?

Depuis sa prison, Charlotte Corday a écrit deux lettres. L’une, assez courte, à son père, dans laquelle elle lui rappelle ce vers de Corneille : « le crime fait la honte, et non pas l’échafaud » ; l’autre, beaucoup plus longue, à Barbaroux, député à la Convention et « réfugié à Caen, rue des Carmes, hôtel de l’Intendance ». Dans cette lettre, elle lui écrit : « C’est demain à huit heures que l’on me juge. Probablement à midi j’aurai vécu, pour parler le langage romain. (…) J’ignore comment se passeront les derniers moments de ma vie ; et c’est la fin qui couronne l’œuvre. »

Charlotte Corday, les mains liées dans le dos, affublée de la chemise rouge des parricides, insultée par les poissonnières qui lui crachaient au visage, est restée debout sur la charrette qui la menait à l’échafaud, stoïque, romaine, et n’a pâli qu’une seconde, en voyant le couteau de la guillotine. On peut dire, je crois, que sa fin a magistralement couronnée son œuvre. On peut en dire autant de Danton, des Girondins, de Chénier, etc. qui ont fait preuve d’un courage, d’une admirable dignité face à la mort. Je ne crois pas qu’une fin courageuse puisse racheter une vie, mais elle peut la rehausser – c’est le cas de la plupart des hommes et des femmes que j’évoque dans ce livre – ou au contraire l’entacher – c’est le cas de Madame du Barry, qui s’est débattue sur l’échafaud, en implorant le bourreau de lui laisser la vie sauve.

La question que pose le livre, en creux, est celle-ci : et nous, comment allons-nous réagir quand les soldats du ciel viendront nous chercher ?

Il y a deux mentions des Vies parallèles des hommes illustres de Plutarque dans Tu montreras ma tête au peuple. Est-ce une manière de souligner que votre livre est parallèle aux vies des personnages écrites par d’autres : votre Charlotte Corday (deux récits) et la Charlotte Corday de Nodier, Lamartine, Dumas, Michelet etc., par exemple ?

Si je mentionne les Vies parallèles, c’est avant tout parce que Charlotte était lectrice de Plutarque. Il ne faut pas y voir une quelconque référence à ce qu’ont pu écrire là-dessus Nodier, Lamartine and co., même si, bien sûr, je les ai lus.

A ce propos, il y a, me semble-t-il, un vrai plaisir du palimpseste dans votre texte, de la citation parfois exhibée, parfois plus souterraine. Je me trompe ?

Oui, c’est un livre cherchant constamment à créer une relation de connivence avec le lecteur ayant beaucoup lu sur le sujet, et par conséquent truffé de clins d’œil. Je dirais même aujourd’hui qu’il y en a trop : tout cela a un petit côté « m’as-tu vu comme j’ai lu » tape-à-l’œil et clinquant, qu’aujourd’hui je désavoue volontiers. Ça fait un peu nouveau-riche de la lecture exhibant ses références – ce que j’étais sans doute à vingt-deux ans, quand j’ai commencé à l’écrire.

Est-ce que l’on peut dire que ce plaisir du palimpseste va jusqu’au cryptage ? Un seul exemple, dans « Elle avait rougi », vous parlez de « l’Ange de l’assassinat » (c’est Lamartine), usez du « sublime » de Michelet, racontez comment Adam Lux trouve l’extase dans la chambre qu’occupait Charlotte Corday (Nodier le raconte en étant lui dans cette chambre de l’Hôtel de la Providence). Vous diriez que votre livre peut être lu sans connaître ces références mais avec un clin d’œil pour ceux qui ont lu les textes de l’époque ?

Bien sûr. Le truc, avec les clins d’œil, c’est d’éviter un double écueil : il ne faut pas qu’ils rendent le texte inintelligible, qu’ils ralentissent ou gâchent le plaisir de lecture de ceux qui ne sont pas en mesure d’en saisir le sens, mais il ne faut pas non plus qu’ils soient trop appuyés. Or ils le sont trop souvent dans ce texte. J’aurais aimé, alors, avoir la maestria d’un Jean Echenoz. Dans Je m’en vais, par exemple, qui est peut-être, Goncourt oblige, son livre le plus connu – mais qui n’est pas mon préféré (j’ai une admiration sans borne pour Ravel, Courir ou 14) –, on trouve cette phrase : « Il connaît la mélancolie des restauroutes, les réveils acides des chambres d’hôtels pas encore chauffées, l’étourdissement des zones rurales et des chantiers, l’amertume des sympathies impossibles ». C’est beau comme du Flaubert, et pour cause : si l’on a lu L’Éducation sentimentale, on se souvient peut-être de cette autre phrase, à propos de Frédéric Moreau : « Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues ». Voilà ce que j’appelle élever l’intertextualité au rang des beaux-arts.

Vous citez « la vérité, l’âpre vérité » dans le livre : c’est une citation apocryphe de Danton, en exergue du Rouge et le Noir de Stendhal. C’est un clin d’œil aussi ?

Bien sûr. Stendhal était coutumier du fait. Il y a dans Le Rouge et le Noir une autre épigraphe apocryphe, très belle au demeurant, que Stendhal attribue à Saint-Réal : « Le roman, c’est un miroir que l’on promène le long du chemin ». Quant à la phrase bien connue qu’il prête à Danton, eh bien, tout le monde croit aujourd’hui que Danton l’a bel et bien prononcée. La fiction a rattrapé le réel. Je trouve ça fascinant.

Toujours à propos de ces citations, référents, etc., une question plus large : quel est votre rapport à la documentation, aux archives ? Vous avez fait beaucoup de recherches pour écrire ce livre, avant de lâcher « les chiens noirs de la prose » comme dirait Hugo qui est une des silhouettes du livre (même si la tentation est de lui « fermer sa gueule »…) ?

Je m’y suis plongé avec délectation. J’ai passé deux ans de ma vie à lire des biographies, des essais, des romans, tout ce que je pouvais trouver sur le sujet. Je me demande parfois si je ne suis pas devenu écrivain pour justifier mes journées passées dans un lit, un livre à la main. Il ne m’est pas déplaisant que, me trouvant allongé au beau milieu de l’après-midi, on baisse la voix pour dire : « Ne le dérangeons pas, il travaille ».

À tel point que j’écris très peu, et surtout très lentement. Je vais vous donner un exemple. Dans mon prochain livre, je parle brièvement du château d’If. Alors je me suis replongé récemment dans Le comte de Monte-Cristo, pour voir comment Dumas le décrit. Résultat, j’ai tout relu : les 768 pages du Tome 1, et presque autant du Tome 2. Ce qui m’a donné envie de relire le début, rien que le début, des Trois Mousquetaires, parce qu’il y a, au début, les conseils du père de d’Artagnan à son fils, juste avant son départ pour Paris : « Vous êtes jeune, vous devez être brave par deux raisons : la première, c’est que vous êtes Gascon, et la seconde, c’est que vous êtes mon fils. Ne craignez pas les occasions et cherchez les aventures. Je vous ai fait apprendre à manier l’épée ; vous avez un jarret de fer, un poignet d’acier ; battez-vous à tout propos ; battez-vous d’autant plus que les duels sont défendus, et que, par conséquent, il y a deux fois du courage à se battre. Je n’ai, mon fils, à vous donner que quinze écus, mon cheval et les conseils que vous venez d’entendre ». Quand on a lu ça, on ne peut pas ne pas continuer. Alors j’ai continué, et 800 pages plus loin je laissai Athos, Portos et Aramis à regret. Donc je les ai retrouvés aussitôt dans Vingt ans après (940 pages). Puis j’ai enchaîné avec Le Vicomte de Bragelonne que je n’avais pas encore lu (trois tomes, soit un peu moins de trois mille pages). Et j’ai terminé ce Dumas-thon avec La Reine Margot (784 pages). Plus d’un mois avait passé : j’avais lu 7000 pages et je n’avais pas écrit une ligne sur le château d’If.

Votre livre est un recueil de belles morts (même si vous soulignez l’oxymore). Ne peut-on le lire aussi comme un recueil baroque, un recueil de vanités ?

Il y a cent façons de le lire. Certains l’ont même lu comme un livre antirévolutionnaire, ce qui est absurde et prouve que s’il peut y avoir de mauvais écrivains, il y a aussi de mauvais lecteurs. Ce n’est pas un livre sur la Révolution, mais sur la Terreur, ou plutôt sur la Révolution envisagée du point de vue de ceux qui s’apprêtent à laisser leur tête dans le panier du bourreau. L’héroïne de ce livre, c’est la guillotine.

Je parlais de cette entrée ironique dans votre œuvre par une fin, mais cet attrait des fins est présent aussi par les bons mots des condamnés juste avant d’être guillotinés, élégance et véritable ethos. C’est d’eux que ce livre est né ?

Oui, si Danton était resté muet sur l’échafaud, ce livre n’aurait sans doute jamais été écrit. Peut-être même n’aurais-je jamais rien écrit d’autre que mon premier manuscrit resté au fond d’un tiroir. Dans HHhH, Laurent Binet attribue une phrase à Shakespeare (que je n’ai pas retrouvée dans Shakespeare, peut-être qu’elle est apocryphe, peut-être que Binet a fait comme Stendhal avec Danton, il faudra lui demander) : « Le crime, bien que dénué de parole, s’exprime avec une merveilleuse éloquence ». Dans l’ultima verba de Danton, comme aurait dit Hugo, je vois comme un défi lancé à la mort, un triomphe de la langue sur l’éloquence dénuée de parole.

« L’histoire est connue » (p. 140), « l’anecdote est connue » (p 159) : quel est le défi, pour un écrivain, dans le fait d’écrire sur une mémoire collective, un récit déjà là ?

Le problème qui se pose à l’écrivain n’est pas sur quoi écrire, mais comment l’écrire.

Est-ce que vous seriez d’accord pour dire que « la promesse de Nivôse » — avec Sanson racontant à quels personnages illustres il a coupé la tête comme les trois pires exécutions pour lui — est un recueil de récits potentiels au sein du recueil, son image en petit ?

Oui, tout à fait. J’aurais pu écrire d’autres récits. J’aurais pu écrire la fin d’Olympe de Gouges, de Madame Roland, de Barnave, d’Hébert, de Lucile Desmoulins… Je ne pouvais pas tous les faire. Il a fallu trancher, si j’ose dire. Conclure avec le descendant du bourreau Sanson m’a permis d’évoquer à travers lui quelques morts (notamment celle de Louis XVI et celle de la Du Barry) qui auraient pu faire l’objet de récits autonomes.

François-Henri Désérable © Charlotte Jolly de Rosnay
François-Henri Désérable © Charlotte Jolly de Rosnay

Et dernière question, ouverte sur le livre à venir : je crois savoir que vous écrivez un roman à partir d’un livre de Romain Gary. Est-ce que vous pouvez nous en dire plus ? Et est-ce une manière de poursuivre dans une voie ouverte par « Lantenac à la Conciergerie », c’est-à-dire de faire d’un personnage fictionnel allographe l’un des vôtres, de lui donner une autre existence fictive ?

C’est un livre sur lequel je travaille depuis déjà deux ans. En mai 2014, les hasards m’ont jeté à Vilnius, en Lituanie. Devant la façade d’un immeuble de stuc jaune dont le porche donnait sur une cour intérieure, se trouvait une plaque, en lituanien et en français, mentionnant que Romain Gary, né en 1914 à Vilnius (qui à l’époque s’appelait Wilno), avait vécu dans cet immeuble qu’il évoque dans La Promesse de l’aube, son autobiographie romancée dans laquelle il raconte, entre autres, que sa mère lui prédisait un grand avenir : « Mon fils sera ambassadeur de France, chevalier de la Légion d’honneur, grand auteur dramatique, Ibsen, Gabriele d’Annunzio ! » Nombreux étaient ceux qui, dans l’immeuble où ils habitaient, se moquaient d’eux.

Mais, raconte Gary, « la dramatique révélation de ma grandeur future n’eut pas sur tous les spectateurs le même effet désopilant ». Il y avait un certain M. Piekielny, homme discret, effacé, qui ressemblait à « une souris triste ». Un jour, M. Piekielny se penche sur le jeune Romain et lui dit : « Les mères sentent ces choses-là. Peut-être deviendras-tu vraiment quelqu’un d’important. Peut-être même écriras-tu dans les journaux, ou des livres… Eh bien ! quand tu rencontreras de grands personnages, des hommes importants, promets-moi de leur dire qu’au n° 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait M. Piekielny… » Et puis Gary nous apprend que la « gentille souris de Wilno a depuis longtemps terminé sa minuscule existence dans les fours crématoires des nazis », mais que lui s’est scrupuleusement acquitté de sa promesse, au gré de ses rencontres avec les grands de ce monde. Devant Sa Majesté la Reine Elizabeth, devant Charles de Gaulle, à la télévision américaine, devant des dizaines de millions de téléspectateurs, il n’a jamais manqué de mentionner l’existence du petit homme.

Ce jour-là à Vilnius, devant l’immeuble, je restai stupéfait, et je récitai à voix haute cette phrase que j’avais lue dix ans plus tôt (La Promesse de l’aube était au programme du bac de français) : « Au n° 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait un certain M. Piekielny. » Et j’ai pensé ce jour-là que l’on prétend parfois que la littérature ne sert pas à grand-chose, qu’elle ne peut rien contre la guerre, l’injustice, la toute-puissance des marchés financiers – et c’est peut-être vrai – mais qu’au moins elle sert à cela : à ce qu’un jeune Français égaré dans Vilnius prononce à voix haute le nom d’un petit homme enseveli dans une fosse ou brûlé dans un four, soixante-dix ans plus tôt, une souris triste à la peau écarlate, trouée de balles ou partie en fumée, mais que ni les nazis ni le temps n’ont réussi à faire complètement disparaître, parce qu’un écrivain l’a exhumée de l’oubli. Et j’ai décidé ce jour-là de partir à la recherche de ce M. Piekielny, dont je ne savais pas, alors, s’il avait réellement existé, ou s’il était un personnage de fiction. Nous verrons bien.

François-Henri Désérable, Tu montreras ma tête au peuple, 2013, Folio — et en Folio plus classiques, le texte intégral suivi d’un dossier par Isabelle Martin-Pradier — Lire un extrait
François-Henri Désérable, Evariste, Gallimard, 2015 — Le roman sortira en Folio le 1er septembre prochain — Lire un extrait
Sept générations d’exécuteurs, Mémoires des Sanson, préface de François-Henri Désérable, Perrin, « Tempus », 2015.