Olivier Steiner : Maintenant (Écrire aujourd’hui)

Bohème

Il est très tôt, je me suis réveillé vers 4 heures, pour écrire. Je suis dans une phase d’écriture, j’ai la tête qui fourmille et mal au dos, ça ne s’arrête jamais, nuit et jour. Ça faisait longtemps que ça n’était pas arrivé, j’ai été sec, aphone, stérile pendant plusieurs semaines.

Un peu de politique : moi qui me retrouve à la rue et viens de faire une demande de RSA, je mesure à quel point il n’y a pas de statut d’écrivain en France, seulement un prestige symbolique, et encore, pas partout. Quand je dis à la Caf ou à l’assistante sociale que ces dernières années j’ai écrit et publié, un léger voile blanc passe sur le visage de ces dames : A part ça vous avez travaillé ? Vous avez un métier ? Peut-être une qualification ? Les plasticiens (pas tous, bien sûr) peuvent avoir des ateliers d’artistes, nous rien. De même, pas d’heures, pas de statut type intermittent. D’aucuns me diraient : Oui, mais si on va par là tout le monde écrit ou peut écrire ? Je répondrais : Oui, mais tout le monde peut aussi faire de la figuration, or les figurants (pas tous, bien sûr) accumulent leurs heures et ont des droits. Ecrire est un peu à part, je vous l’accorde. Je suis le premier à placer très haut l’écriture. Mais c’est un problème quand elle nous conduit à vivre si bas.

Je sais, je ne réponds pas à la question, au thème proposé qui est plus de l’ordre d’une théorie, d’une réflexion, là maintenant j’ai besoin de lancer une pierre avant toute chose. Contre un mur. Cette pierre est aussi bouteille à la mer.

Donc écrire ? Beckett répondait : « Bon qu’à ça, Bonkaça ». Et Duras disait qu’elle écrivait pour se venger. Elle a dit beaucoup de choses sur l’écriture, Duras, mais je retiens surtout cela. Ça me parle.

J’ai daté ce texte et je suis là, présent pendant qu’il s’écrit. Je ne me vois pas dire ce que je pense de l’écriture ex nihilo, de ce que c’est pour moi, ça, en général, en dehors d’une date, d’un corps et d’un lieu. Je suis actuellement en clinique psy : dépression, rechute, TS il y a quelques semaines, médicaments. Il est 5 heures 30 et des poussières.

Ecrire c’est arriver à supporter ce qui n’est pas supportable, le réel. C’est faire une dérivation. Pardon pour le ton grandiloquent mais je crois que c’est vrai. C’est en même temps une main tendue, une adresse, vers l’autre, le lecteur imaginaire, cet amour inconnu qui redonnera vie au texte avec ses yeux, ses bras, ses poumons, son cerveau, son sexe et sa colonne vertébrale.

Rien de ce qu’on peut dire sur l’écriture ne peut être définitif. L’écriture c’est l’atelier, le off, le hors-champ. La sueur et pas le parfum. Là en ce moment il est 5 heures 58 et je suis seul au monde, seul à en pleurer, c’est aussi ça, écrire. Non pas le dire mais le vivre. L’accepter, faire avec la solitude du monde, la voir telle qu’elle est : immense et relative. Il y a le cosmos, les étoiles géantes, les galaxies, les nébuleuses et les trous noirs. Il y a cette « matière » qu’on dit noire faute de mieux et qui est autre chose que la matière, qui n’est pas chose, justement.

Écrire c’est faire avec son nombril et Palmyre détruite, faire avec les radeaux de la Méduse en Méditerranée. Face à face avec la souffrance mentale et celle des corps. Faire avec Kévin Gagneul, 32 ans, mort il y a six jours en plein été, mort des suites d’un cancer lié à un sarcome de Kaposi, il avait été contaminé par le VIH à 24 ans. Nous sommes en 2015 en France, planet Earth, on continue de mourir du Sida, directement ou indirectement. Et je ne parle même pas de l’Afrique.

L’écriture c’est l’atelier et non le musée. Le mouvement et l’effort, les ratures, c’est le processus et non l’arrivée, le texte fini, corrigé et publié, taxidermisé.

Je n’ai rien d’intelligent à dire. L’écriture est saignée, l’écrivain se casse la gueule tout le temps, et se relève, en donnant un peu de sens à ses fêlures, à ses fissures. Du sens ou au moins une direction.

L’écriture c’est essayer de comprendre ce qu’est l’autre, ce qu’est un autre que soi, comment c’est possible. C’est scandaleux qu’il y ait des autres. C’est un miracle et un scandale. Écrire c’est arriver là : L’autre enfin, pas moi.

Écrire c’est essayer de remplir le vide sidérant, c’est la déconnexion, la décroissance et la déconstruction, faire que ça s’arrête, le réseau, la communication, le flux continu, les timeline et les infos en boucle. La flèche du temps.

« La mémoire est infernale de ce qui n’arrive pas », écrivait Duras, encore elle. Oui, mais elle est aussi infernale de tout ce qui arrive et contre quoi on ne peut rien. Sa propre mort à venir, qui a déjà commencé son travail de sape, les massacres, la faim, la déforestation et la souffrance animale. C’est faire avec ses pulsions de vie et de mort, à chacun ses dérèglements, ses érections, ses pannes.

Je ne réponds toujours pas au sujet, je sais, mais je suis fatigué aujourd’hui, ce matin, à ces aurores qui sont aussi horreurs – ok, facile. Maintenant je ne me sens capable que de tourner autour. Et mon seul savoir est savoir que je ne veux pas certaines choses, pas envie. Je n’ai pas envie de décrire le goût du néant, l’angoisse à l’intérieur qui fait se tordre, qui nous laisse exsangues, épuisés du soir au matin, sans espoir et sans pensée, la souffrance pure, l’envie de pleurer comme un enfant stupide qui appelle.

Je n’ai pas envie de penser au Caravage mort à 38 ans en exil, à Vincent sur ses terres de lumières, après son Damas de pasteur dans le Borinage, Vincent à l’oreille coupée, aux corbeaux dans le ciel épais, à la folie de la couleur dans les branches de cerisier. Je n’ai pas envie de penser à Rimbaud et ses fuites, aux amours de Michelangelo, à Rome et au départ de Florence, aux lettres à son Ganymède. Pas envie de penser à Verlaine ivre dans ses caniveaux, à Villon le maudit, à Beethoven et la réclusion dans la surdité, à Séville, Barbara, Joplins, Pasolini, Chéreau, Mishima, Trouville, Nina Simone à Montreux en 1976, à ses Feelings, à Kurt Cobain et Amy Winehouse, Back to black. Pas envie de penser à La solitude des champs de coton, à la Marilyn des Désaxés, celle qui hurle dans le désert du Nevada avant de pleurer comme une petite fille nerveuse qui ne mérite que la fessée. Pas envie de penser à La pudeur et l’impudeur de Guibert, aux Chiens, aux dix mille degrés sur la Place de la Liberté à Hiroshima, penser à Yolanda-Dalida, à Piaf, à Camille Claudel, à Dustan dans sa chambre, à Romy et Delon dans La Piscine…

La mémoire est saturée d’images et de sons, de livres, de séries, de porno et d’images de publicité, je me déconnecte. Écrire c’est se déconnecter. Je ne veux qu’évoquer, survoler, oublier. Mettre à distance et faire table rase, évacuer les références, ces foutues références, ribambelle de clichés tenaces, un vernis culturel derrière lequel on se cache et on se love, on se pare. Le paon fait la roue. La connaissance est essentielle, pas le savoir.

Écrire c’est marcher sur des sables mouvants, c’est se regarder dans le miroir et se voir vraiment, comme un autre avec cette gueule d’autre, celui avec qui il faudra cohabiter.

Je voudrais des faits, rien que des faits, comme Frank Smith par exemple, des faits ou des objets comme ceux de Ponge, une huître, un cageot. Je voudrais le vent et le silence d’un Jon Fosse, l’exactitude et pas la vérité. Je me méfie de la vérité.

Écrire comme Annie Ernaux dans Les années, mettre à distance sans s’éloigner, sans perdre la précision, dire les jours, les odeurs, les chambres d’isolement, les lieux, les mots, la marque des objets et puis leur prix, leur taille, comment le temps les abîme, les a fait jaunir, les érode et les polit. Je voudrais avoir la profondeur subtile de Camille Laurens, sa dignité, Camille qui pleure en silence, toujours un sourire aux lèvres, par politesse, tact, noblesse.

Écrire ce serait écrire jusqu’à Bobby et le rendre passionnant, Bobby, mon chien jaune en peluche, qui a perdu ses poils et l’un de ses iris, qui a des trous dans le cou, qui a été recousu maintes fois, qui a mon âge exactement, qui était dans mon berceau juste après ma naissance. Pathétique, Bobby ? Oui, mais funky aussi.

Et puis je voudrais la simplicité, même si elle me fait peur, car elle me fait penser au vide. Je ne suis pas sage, j’ai toujours peur du vide. Peur du vide et des fantômes, des monstres sous le lit.

Il paraît que ce n’est pas parce qu’on a cessé de croire qu’il faut perdre la foi. Je ne sais pas si écrire procède d’une foi ou d’un entêtement obstiné, d’une manie. Peut-être des deux.

Au final vous savez quoi ? J’en sais rien.

Je parle, je parle, je note.

Il va être 8 heures 10, je vais descendre pour le petit-déjeuner, retrouver mes folles et mes fous, et fumer ma première clope de la journée.

Le 27 août 2015, Clinique d’Orgemont à Argenteuil.

La Vie privée

 

Olivier Steiner est membre de la rédaction de Diacritik. Auteur de La Vie privée et Bohème, il publiera La main de Tristan aux éditions des Busclats, le 18 août prochain.

9782361660703