Écrire pour tous : Une émission de Pierre Dumayet, par Noémi Lefebvre


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Pierre Dumayet – Bonjour à tous, aujourd’hui nous sommes réunis sur ce plateau pour tenter de comprendre ce que veut dire écrire aujourd’hui. Pour débattre sur ce thème d’aujourd’hui nous avons invité des invités…

Les invités – Bonjour, Bonjour, Enchanté, Ouaf, Bonjour, Bonjour

Pierre Dumayet – Nous ne pourrons évidemment pas prétendre comprendre aujourd’hui ce que veut dire écrire aujourd’hui. Nous n’avons pas l’ambition de parvenir à une conclusion définitive, puisqu’aujourd’hui est encore en train de se passer, mais peut-être, tout de même, sera-t-il possible de proposer une analyse partielle ou certains éclaircissements concernant cette question, presque un concept, pourrait-on suggérer, qui est aussi un problème d’actualité. Excusez la simplicité de mon raisonnement, mais puisqu’aujourd’hui n’était encore jamais arrivé jusqu’aujourd’hui, la question écrire aujourd’hui n’est-elle pas une question éminemment actuelle ?

Les invités – En effet, Bien entendu, C’est évident, Ouaf, À n’en pas douter, Certainement, En toute logique…

Pierre Dumayet – Mais précisément, parce que ce thème de réflexion, écrire aujourd’hui, nous concerne aujourd’hui, ne nous manque-t-il pas aujourd’hui pour en parler en toute connaissance de cause, cette part d’aujourd’hui qui n’est pas encore passée et qui nous demanderait une sorte de saut dans l’inconnu ?

Les invités – C’est évident, En effet, Bien entendu, À n’en pas douter, Ouaf, Certainement, En toute logique…

Pierre Dumayet – Dès lors, cet aujourd’hui dont nous parlons, et d’où nous parlons, se présente comme un présent rempli d’un passé que nous pouvons connaître, mais évidemment incertain quant à un avenir qui nous échappe encore…

Les invités – Certes, Effectivement, Soit, Cela va de soi, Ouaf ouaf, Sans aucun doute, Bah oui…

Pierre Dumayet – Si bien que l’on ne pourrait parler avec certitude de ce que veut dire écrire aujourd’hui qu’en écartant d’aujourd’hui ce qui n’est pas déjà passé, en ignorant ce que nous ne saurions connaitre puisque nous ne l’avons pas encore connu, autrement dit sans saisir cette couleur singulière du présent que nous appelons le nouveau…

Les invités – Cela est bien possible, Je vois ce qu’il veut dire, Moi je ne vois pas très bien, Ça dépend peut-être, Je me demande…

Pierre Dumayet – Voilà que nous serions réduits, lorsque nous parlons d’aujourd’hui, c’est-à-dire du présent en train de se faire, à parler de ce qui est déjà fait, puisque notre réflexion tend naturellement, je veux dire culturellement, à s’appuyer sur ce que nous pouvions dire hier de ce que signifie écrire aujourd’hui, mais pas sur ce que nous pourrons en dire demain…

Les invités – Mais hier n’est pas aujourd’hui, Si d’une certaine façon, Et demain non plus, si d’une certaine manière, aujourd’hui c’est un peu hier et un peu demain, Tu vois ce que je veux dire, Il y a de l’avenir dans aujourd’hui et du passé aussi, Ah dans ce sens là…,

Pierre Dumayet – Voilà ce qui m’apparaît au fondement de ce débat, et peut-être pourrions-nous réfléchir à cela pour commencer, à savoir que nous parlons d’aujourd’hui dans l’ignorance de ce que nous ne connaissons pas, donc seulement à partir de ce que nous connaissons déjà, à partir de cette partie d’aujourd’hui qui appartient au passé, ainsi d’une manière, peut-être, malgré nous, passéiste, orientée par des représentations anciennes, alors même que nous voulons nous pencher sur le présent. Nous sommes enclins à parler, par conséquent, d’un écrire aujourd’hui qui serait derrière nous… Est-ce qu’écrire aujourd’hui n’est pas, dès lors, une question dépassée ? Une question datée ?

Les invités – Non non non, Quand-même pas, Bow ouow, On peut pas dire ça non plus, C’est pas faux d’une certaine manière, Mais tout de même pas complètement vrai…

Pierre Dumayet – Je veux dire par-là : est-ce que nous sommes capables de réfléchir sur cette question, écrire aujourd’hui, en dehors d’un héritage historique, de représentations construites par la manière dont se posait cette question hier ?

Les invités – Ah dans ce sens là, Peut-être, C’est une excellente question, Ça dépend, Ce n’est pas impossible, Il y a un risque, Wof, Ben oui mais pourquoi pas…

Pierre Dumayet – En outre, il est certainement très difficile de savoir en quoi consiste écrire aujourd’hui dans la mesure où, de fait, ce qui s’écrit aujourd’hui n’est pas encore achevé

Les invités – En effet, Woua, C’est encore en chantier, Ce n’est pas fini fini, Oui enfin c’est au moins commencé, Mais tant que c’est pas fait vaut mieux pas en parler, C’est vrai mais bon…

Pierre Dumayet – Alors Écrire aujourd’hui, ne serait-ce pas au contraire une question de demain? Je veux dire une question pour demain?

Les invités – Ça devient un peu confus, C’est une question d’aujourd’hui ou une problème d’hier ou une analyse pour demain ? Bow wow, Là je ne comprends plus rien, Si si si, ça se comprend, C’est la question du temps qui passe, Mais où il veut en venir ?

Pierre Dumayet – Nous avons peut-être, pour parler de ce thème écrire aujourd’hui, un problème avec le fait que l’homme au sens d’humain est un être historique, contrairement aux autres animaux, c’est pourquoi nous pourrions commencer par toi, Chien, pour ouvrir ce débat… Bonjour Chien, bienvenue sur ce plateau…

Chien – Aououou…

Pierre Dumayet – Tu viens de ne pas écrire un livre qui aurait pu s’intituler Un chien et être publié chez Le chien. C’est un livre en chien, une langue extraordinaire, une langue tout à fait chienne, une histoire étrange, de chien certainement, dans un monde chien sans histoire, alors Chien est-ce que tu pourrais nous parler de ce que c’est, écrire aujourd’hui ?

Chien – Ouah… Je sais pas…

Pierre Dumayet – Tu peux choisir la forme, développer toutes sortes d’idées ou d’images, préférer l’approche savante ou anecdotique, fictionnelle ou critique, proposer un point de vue, un style, un ton léger ou sérieux, le dire en quelque phrases, développer une pensée, bref tu es libre !

Chien – Bien évidemment…même si les maîtres pensent qu’ils sont des dieux, nous les chiens n’avons pas besoin d’une liberté octroyée ! Donc oui, librement, mais je ne peux pas pour autant répondre à ta question…en réalité je ne peux vraiment rien dire ni sur aujourd’hui ni sur écrire, ni sur écrire aujourd’hui

Pierre Dumayet – Mais pourquoi, cher Chien?

Chien – Je n’ai pas d’expérience exemplaire, je n’ai pas d’attache particulière avec ce qu’on appelle l’écriture ni évidemment avec la littérature, pas de fonction ni de compétence dans ce domaine. Je ne peux donc ni faire un bilan, ni annoncer des perspectives… En réalité je n’ai pas ce travail à faire, qui semble occuper l’animal politique, de tenter de saisir le réel par le langage car j’y suis immédiatement, dans ce réel où je vis, c’est ce qui m’occupe, ce qui explique sans doute que mon rapport à l’écriture soit plutôt chien

Pierre Dumayet – Mais écrire, Chien, n’est-ce pas justement saisir le réel ? Être dans un rapport direct avec ce réel ? Montrer du réel ce qu’il est en train de devenir?

Chien – Peut-être, c’est ce que dit Bergson, que j’aime beaucoup, je lui ai souvent rapporté son chapeau pendant nos promenades, c’est un être attachant, à la fois très humain et passionné de la vie, lui il pense que l’art et la littérature ont un rapport direct avec la réalité qu’il appelle nature, c’est une philosophie qui me plaît assez, mais en tant que chien je pense qu’écrire c’est plutôt, pour l’homme au sens d’humain, essayer de se démerder avec un langage sans rapport avec le réel pour en faire quelque chose qui, au lieu d’être la cause de son aliénation, deviendrait le lieu de sa liberté immédiate et puissante… Enfin j’dis ça, j’dis rien…

Pierre Dumayet – Mais pourrais-tu expliquer, cher Chien, en quoi écrire aujourd’hui est si différent pour vous, les autres animaux ?

Chien – C’est simple. L’animal politique se différencie des autres animaux par son absence de langage. L’animal politique est le seul qui doive se fabriquer un langage comme il peut, un langage imparfait, de bric et de broc, toujours perfectible et cependant, excusez-moi de le souligner, toujours inadapté

Pierre Dumayet – Mais Chien, n’est-ce pas le contraire ?

Chien – Affirmer que les hommes sont les seuls animaux qui possèdent le langage, c’est une conception anthropocentrée, une histoire que la plupart des animaux politiques se racontent pour croire à leur supériorité, au point que certains animaux politiques ont pu s’imaginer que plus les autres animaux sont proches de l’homme au sens d’humain, plus ils souffrent de ne pas parler le langage des hommes… mais ce sont les humains qui en souffrent, pas nous ! L’homme au sens d’humain, qu’on appelle un être de langage, est à ma connaissance le seul parmi les animaux qui n’ait pas de langage adapté. Personnellement, en tant que Chien, je n’ai pas besoin de chercher à dire quelque chose dans un langage inadapté. A mon avis de chien, c’est l’inadapation du langage qui rend cette question d’écrire aujourd’hui si importante, et peut-être même inquiétante pour l’animal politique

Pierre Dumayet – Tu dis que tu n’as rien à dire sur écrire aujourd’hui, mais tu ne penses pas, en tant que Chien, que cette question est fondamentale ? Tu ne penses pas que la question du sens ce qu’on écrit, à une époque donnée, c’est-à-dire dans ce contexte politique, social, économique mondialisé, est fondamentale ? Tu ne penses pas que ce qu’on écrit a de l’importance ?

Chien – Je sais pas ce que tu entends par écrire, ni ce que tu entends par importance… ce sont des notions historiquement construites, non ? … Mais si c’est une question de trace, un chien a d’autres manières de laisser des traces

Pierre Dumayet – Je me tourne vers vous, Jean-Paul Sartre, qu’en pensez-vous ?

Jean-Paul Sartre – Chien pose en réalité la question de la responsabilité. Écrire laisse des traces, écrire est une responsabilité. Je ne dis pas que l’écrivain a une responsabilité, que c’est une sorte de devoir supérieur lié à son statut, un statut historiquement construit, Chien, tu as tout à fait raison…Comprenez-moi bien, je dis écrire est une responsabilité, parce que l’écriture n’est pas uniquement l’affaire des écrivains, c’est l’affaire de tout le monde et de n’importe qui. N’importe qui, quoiqu’il fasse, quoiqu’il dise et quoiqu’il écrive, a une responsabilité dans le temps, quiconque écrit est en rapport avec le temps dans lequel il est parce qu’il y existe…

Guillaume Musso – Alors écrire est toujours en rapport avec aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, c’est ça que tu veux dire, Sartre ?

Jean-Paul Sartre – C’est ce que je pense, c’est ce que j’ai affirmé dès le début des Temps Modernes

Françoise Sagan – Mais tout ce qu’on fait, pas seulement écrire, est en rapport avec aujourd’hui !

Jean-Paul Sartre – Sans doute, Sagan, mais la question c’est quel rapport… Si c’est être dans le vent, comme on dit quand on est jeune comme toi, ou aller contre le vent… Nos actes nous engagent, quels qu’ils soient. Voilà ce que je dis. Écrire est un acte qui engage, mais qui pourtant, paradoxalement, du moins depuis les écrivains de l’Art pour l’art, donne l’illusion d’une idéalité, l’illusion d’un monde littéraire en soi. Il n’y a pas de pure littérature, pas de forme sans fond, pas de monde à part, pas plus qu’il n’y a d’écrivains qui soient d’une autre essence que n’importe qui ! Ce n’est pas au nom d’une exceptionnalité que l’écrivain peut dire ce que signifie écrire aujourd’hui, c’est parce qu’il écrit comme n’importe qui. Il n’y a pas un statut particulier de l’écrivain, mais il y a une responsabilité des intellectuels, ce qui n’est pas la même chose

Maurice Chevalier – D’accord, pas d’exceptionnalité de l’écrivain, mais est-ce que tu n’es pas en train de renforcer une catégorie, de discuter encore, avec Julien Benda, de La trahison des clercs, en parlant des intellectuels, ainsi de valider une exceptionnalité, qui n’est en réalité qu’une violence de classe, une position de domination d’ailleurs souvent légitimée par ces mêmes intellectuels, certes fondée sur autre chose que l’Art pour l’art, mais tout de même sur une forme de domination, laquelle devient, pour ceux qui écrivent, encore un moyen de déposséder les gens, la masse, le peuple, les individus, n’importe qui, du langage ? Ces fameux intellectuels responsables n’écrasent-ils pas n’importe qui par ce qu’ils écrivent ?

Jean-Paul Sartre – Je ne comprends pas très bien ce que tu dis, Maurice

Jean Dubuffet – Il veut dire que quand Eluard écrit j’écris ton nom, il ne dit pas en même temps regardez comme je suis un intellectuel responsable! Lui il écrit le nom, c’est tout…C’est son côté pas intellectuel, sans doute

Chien – Ce que je remarque, c’est qu’insensiblement nous ne parlons plus d’écrire aujourd’hui en général, mais de l’écrivain aujourd’hui, alors même que tu affirmes, Sartre, et tu as raison, que l’écrivain est autant n’importe qui que n’importe qui. Même en disant cela, qu’écrire appartient à n’importe qui, c’est pourtant à partir d’une réflexion sur les écrivains qui, en tant qu’intellectuels, ne sont pas n’importe qui, que tu poses la question de la responsabilité…

Sartre – C’est pas faux, Chien

Pierre Dumayet – Et vous, Monsieur Jankélévitch, vous n’êtes pas un écrivain au sens d’écrivain, mais vous êtes un philosophe et vous écrivez, et vous êtes sans aucun doute un intellectuel, alors qu’en pensez-vous ?

Vladimir Jankékévitch – Est-ce que je peux affirmer, ou confirmer votre affirmation sans me couvrir de ridicule, que je suis un intellectuel ? Je suis très flatté, du moins je pourrais l’être, mais je ne sais pas si je mérite en quoique ce soit ce qualificatif. Il ne m’appartient pas de dire ce que je suis, vous comprenez, ni d’annoncer, à partir de cette déclaration, que cela me donne telle ou telle responsabilité, ni de dire au monde ce que doit être un intellectuel responsable. La responsabilité n’a de leçon à donner à personne, ni à recevoir de personne. Car enfin soyons sérieux ! Soyez responsables, engagez-vous ! La responsabilité ne se déclare pas plus que l’engagement! Dire n’est pas toujours faire, et il y a un moment où faire, c’est bien autre chose que dire…

Pierre Dumayet – Cette question de la responsabilité, cher Sartre, et particulièrement de la responsabilité de l’écrivain est une question inaugurale des Temps modernes, et le sujet de votre conférence à la Sorbonne de 1946, qui s’est imposé comme le cadre presque indépassable de la réflexion moderne sur la responsabilité de l’écrivain à l’égard de son temps.
Mais la question écrire aujourd’hui est-elle encore et toujours liée à cette question de la responsabilité ? N’y a-t-il pas une autre dimension à considérer lorsque l’on aborde ce sujet, écrire aujourd’hui? Raymond Aron …

Raymond Aron – La question du sens est fondamentale, qu’il s’agisse de l’écriture ou d’autre chose. Et permets-moi de te dire, cher Sartre, qu’elle n’est certainement pas réglée par l’appel à une littérature engagée, pas plus qu’elle n’est résolue avec ce procès de Flaubert, l’homme et l’œuvre, qui t’a occupé durant des années…

Jean-Paul Sartre – Tu chipotes, Aron. Le sens implique la responsabilité. Et la responsabilité est bel et bien une affaire de sens

Raymond Aron – Je ne chipote pas, cher Sartre, je souligne simplement que le sens et la responsabilité ne sont pas nécessairement en relation. Beaucoup de décisions insensées peuvent être prises par des gens très responsables. Et beaucoup d’écrits sensés sont pourtant parfaitement irresponsables, et parfois même revendiquent l’irresponsabilité

Fleur Pellerin – Je propose d’élever le débat. En réalité toutes les productions sont concernées par cette question du sens, les productions dites artistiques ou dites littéraires ou dites intellectuelles ou dites culturelles ou dites agricoles ou industrielles, la production de ce qu’on appelle les biens et services…

Chien – Vous êtes marxiste, Fleur ? Moi aussi camarade !

Roland Barthes – Même la production de rien pose cette question du sens…

Samuel Beckett – Ne la posons pas, ça pourrait être pire

Peter Falk – En effet, Sam, c’est ce que les gens se disent. Les gens qui sont ce qu’ils ont, ils ont beaucoup à perdre, la bourgeoisie, excusez-moi si j’emploie ce mot qui n’existe plus, n’est rien sans ce qu’elle a, c’est pourquoi les bourgeois ont toujours peur de perdre ce qu’ils ont parce qu’ils sont ce qu’ils ont. Les bourgeois peuvent tuer avec sans froid pour ne rien perdre, et ils le font.

Fleur Pellerin – C’est ainsi qu’ils font de la peur de perdre ce qu’on a le levier fondamental de leur ordre mondial…

Jean-Paul Sartre, Samuel Beckett, Chien, Roland Barthes, Guillaume Musso – Absolument, Ouais, Yes, Exact, C’est bien dit, Ouaf camarade !

Guillaume Musso – Toute production, en fin de compte, est susceptible de faire disparaître quelque chose, un équilibre naturel, social, quelque chose que l’on croit essentiel à la vie. C’est pourquoi nous préférons penser que nous dominons la production de choses ; non pas l’invention ou la création de choses, mais la production, c’est-à-dire la production de la richesse par les choses, des choses pour la richesse, car la richesse est simple à comprendre, tandis que l’invention et la création, par définition, ouvre sur ce qui nous dépasse.

Fleur Pellerin – La création nous dépasse, c’est pourquoi au ministère nous préférons parler d’innovation : c’est plus proche de la réalité des rapports de production imposés par l’économie libérale qui aliène les artistes et les contraint à dépendre d’entreprises culturelles à la recherche du profit.

Guillaume Musso – En réalité, qu’importe ce que nous produisons, le principal est que ces choses se transforment en argent, la seule chose que nous ayons toujours à gagner. Tant pis si cela cause des massacres, des noyades, des millions de morts, des catastrophes écologiques, des monstres politiques… Et pour créer de la richesse, le plus facile, c’est évidemment de ne pas penser au sens de ce qu’on fabrique…ni aux conséquences. Idem en littérature.

André Malraux – La création la plus importante du XXe siècle, c’est l’eau en bouteille

Jean-Paul Sartre – Je ne comprends pas ce que tu veux dire, Malraux

André Malraux – Ce que je veux dire, Sartre, c’est que l’eau en bouteille enrichit les multinationales et appauvrit le monde.

Romain Gary – Tout ce que produit l’homme lui créée de l’angoisse, et cette angoisse est le principal problème de l’homme occidental…C’est pourquoi nous entourons tout ce que nous faisons d’une idéologie, une méta-certitude si vous-voulez, la bouteille qui contient l’eau, qui donne l’illusion que nous pouvons sauvegarder ce que nous croyons essentiel à notre existence…

Samuel Beckett – Alors que cette existence n’est rien que misérable, quels que soient nos avoirs

Guillaume Musso – Je pense que ce qu’on appelle la littérature n’échappe pas beaucoup à l’idéologie. Aujourd’hui c’est le marché, ça n’a aucun sens. Mais bon, qu’est-ce que le sens… Je ne suis pas certain que tu sois allé au bout de ton idée, Aron. Le sens est-il une percée de l’intelligence ? Une ligne inventive ? une cohérence ? Une fidélité à soi, à ses amitiés, aux territoires parcourus, aux questionnements obstinés? Le sens n’a pas de sens s’il n’est pas à la lisière de l’absurde, de la folie, le sens est abord la conscience de l’absurde

Pierre Dumayet – D’après ce que je comprends, à ce moment du débat, écrire s’inscrit dans un ensemble complexe, où la question de la création et de l’invention se confondrait désormais avec la production, non pas de choses, mais de richesse… Écrire aujourd’hui poserait donc la question du sens, d’un sens qui devrait sans cesse considérer l’absurde… Georges Perec, vous qui avez écrit Les choses, peut-être avez-vous une idée sur le sens ?

Georges Perec– Nous ne savons pas très bien ce que c’est que le sens. Est-ce que c’est une fonction dans un système, par exemple le système capitaliste ? Est-ce la signification ou la direction? Est-ce une direction certaine ? incertaine ? une direction sans direction, sans volonté de pouvoir ? Je dirais que le sens, c’est peut-être un ensemble d’idées organisées dans un ensemble de signes, en relation avec la perception et le mouvement dans le temps-espace…

Chien – Cette proposition correspond bien à mon expérience et mon idée

Pierre Dumayet – Mais écrire aujourd’hui, n’est-ce pas s’inscrire dans cette tension que Simmel avait décrite à propos de la culture, la tragédie de la culture, toujours tiraillée entre l’unité et le tout, le singulier et l’idéal, la perception et l’idée, le fond et la forme ? Ainsi le mot écrire serait du côté d’une idéalité, tandis que mot aujourd’hui imposerait une sorte d’urgence à tirer l’écriture vers l’expression d’une réalité du moment, réalité sociale, géopolitique, écologique, historique, à laquelle le littérateur devrait être particulièrement attentif, car tel serait son métier, sa vocation, son exceptionnalité, une aptitude à voir le réel, le dire, et le faire voir…

Guillaume Musso – Il y a beaucoup de croyances autour de cette soi-disant aptitude. Ceux qui écrivent devaient avoir, sur le monde comme il va, une lucidité particulière, voire même une puissance visionnaire. Cela me semble pour le moins douteux. Ce que les gens écrivent est, la plupart du temps, très en-deça de toute vision visionnaire, au mieux il s’agit d’une restitution plus ou moins ennuyeuse de supposées questions de “notre temps”, nos “temps modernes” à nous, avec des histoires plus ou moins bien ficelées autour de sujets plus ou moins médiatiques…

Georges Perec – Mais si nous parlions non pas d’une aptitude particulière, d’un talent, voire d’un génie, mais d’une attention possible ? D’un désir de voir, d’un effort pour voir? Ce n’est pas que j’aie beaucoup de passion pour l’effort, mais je m’intéresse à cet effort spécifique, qui consiste à ne pas faire d’effort, et dans cette mise à l’écart de l’effort, à une possibilité nouvelle de se concentrer sur ce qui se passe quand on n’est plus en phase avec l’effort. L’homme qui dort voit des choses que l’écrivain qui court après son temps ne peut pas voir. C’est pourquoi j’aime Proust, Bachelard et Gaston Lagaffe. Ils aiment rester au lit…

Pierre Dumayet – Pour celui qui dort, écrire aujourd’hui serait alors justement ne pas être assigné à l’écriture, ni à aujourd’hui. C’est parce qu’il n’y a pas de rapport possible avec le temps et l’espace du langage des gens bien portants, des gens en pleine santé, des gens qui supportent l’hiver sans attraper la bronchite, qui supportent la société, ses mises en scène, toutes les obligations et les interactions, qui y participent sans tomber en arrêt…

Raymond Aron – C’est parce que tu es tout le temps en train d’échouer dans ton rapport au temps et à l’espace, parce que tu es en échec spatio-temporel que tu écris… Les gens qui écrivent sont des gens qui n’ont pas de rapports réussi avec l’espace de leur temps. Par exemple ceux qui ont Alzheimer, ils doivent écrire partout parce qu’ils sont hors du temps dans l’espace. Les gens, ils n’ont pas d’espace, ils manquent tout le temps de temps, ils ont besoin d’écrire pour reprendre le temps dans l’espace, c’est le temps d’écriture et l’espace d’écriture, pour respirer, voyez, parce qu’ils sont mal, ils sont très mal, ils sont mal dans le temps et ils ont le mal de l’espace, ils sont mal mal mal tout le temps dans l’espace et partout dans le temps

Fleur Pellerin – C’est ce qui est difficile à comprendre, chez nous, au ministère de la culture. Il nous faudrait des écrivains et des artistes en pleine forme, qui fassent du bien aux gens, qui fabriquent du lien social et de jolies choses culturelles qui servent à nous servir, des œuvres de l’humanité et d’abord de la France…

André Malraux – Moi ça allait. Je n’ai pas été un ministre parfait, mais en tant que Malraux, ces question de pleine santé, et cette histoire avec le temps et l’espace, franchement oui, je pense que j’y comprenais quelque chose… Il faut dire que j’étais en mauvaise santé…

Samuel Beckett – Ça aide

Pierre Dumayet – Vous voulez dire que pour écrire il faut être couché ? Ou malade ?

Françoise Sagan – On n’écrit pas parce que tout va bien, m’enfin ! On écrit pour dire quelque chose. Les gens pour qui tout va bien qu’est-ce qu’ils ont à dire ? Rien du tout ! Ceux qui disent tout va bien sont des gens qui savent que ça va surtout mal, que ce moment où tout va bien est tout à fait rare, comme un îlot perdu, et ils montent vite dessus en agitant leur drapeau. Tout va bien! ils disent, parce que c’est une chance, un moment à saisir… Les gens pour qui tout va bien ne disent pas que tout va bien, ils n’ont rien à redire et rien à dire. Ça n’empêche pas de parler, évidemment, ni d’écrire, mais là c’est évidemment complètement con.

Pierre Dumayet – Mais Françoise Sagan, qu’est-ce que l’écriture dit aujourd’hui ce que la parole ne peut pas dire ?

Françoise Sagan – Je ne sais pas, elle permet de raconter des choses plus longues, déjà…

Pierre Dumayet – Alors écrire, ce serait en quelque sorte récupérer un temps de parole ? Guillaume Musso ?

Guillaume Musso – Pour moi pas forcément parce que moi dans ma vie ça va, je peux parler si je veux, je suis riche, les gens m’aiment, j’ai énormément de chance, mais pour des gens comme Kafka certainement ; s’il avait pu parler à son père il n’aurait pas écrit sa lettre au père, vous voyez…

Chien – C’est bien ce que je disais sur le langage humain. Il n’est pas très au point

Samuel Beckett – C’est le moins qu’on puisse dire

Pierre Dumayet – Vous voulez dire que c’est parce que le langage n’est pas au point qu’il faut écrire, Chien ?

Chien – Non, l’écriture n’est pas très au point non plus

Pierre Dumayet – Mais nous ne pouvons tout de même pas devenir des chiens !

Chien – Il y a eu des tentatives, mais ça n’était pas brillant brillant…Je pense qu’il vaut mieux éviter de devenir chien sauf si on est un chien, l’animal politique ne peut pas être un chien, il faut bien qu’il devienne lui-même, mais pour ça il doit comprendre un truc à propos de la réalité

Pierre Dumayet – Quel truc, cher Chien ?

Chien – La réalité n’est pas au-dessous de l’animal, même politique. Elle n’est pas autour, elle n’est pas à saisir, elle n’est pas un cadre, pas une finalité. La réalité se traverse. Écrire, vivre en général, c’est toujours à travers

Pierre Dumayet – Ce que tu veux dire, c’est qu’il faut écrire comme des chiens qui divaguent ?

Chien – Comme des chiens qui aboient dans la caravane qui passe

Pierre Dumayet – Eh bien nous terminerons avec ce conseil de Chien! Merci à tous, et à la semaine prochaine

Les invités – Merci, Merci, Thank you, Ouaf, Merci, Merci à vous, Merci, Idem.

Noémi Lefebvre

Noémi Lefebre a publié trois romans chez Verticales : L’Autoportrait bleu (2009), L’État des sentiments à l’âge adulte (2012) et L’Enfance politique (2015)