Se souvenir de la lumière:exposition au Jeu de Paume de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige

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L’exposition de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige qui est proposée au Jeu de Paume tourne autour de l’histoire du Liban et plus précisément, en lien avec cette histoire, du rapport entre l’archive et l’imaginaire.

L’histoire produit des traces – plus ou moins durables – et repose sur des archives qui recueillent et organisent ces traces, en font l’occasion d’un récit. Au Liban, ces traces sont particulièrement présentes, visibles partout, constitutives, et la production du récit à partir d’elles est constante, supportant aussi bien les discours politiques que les rapports sociaux et les subjectivités.

Les questions que posent Joana Hadjithomas et Khalil Joreige seraient d’abord : que faire de ces traces et comment avec ces traces construire une archive qui dirait notre histoire – qui permettrait de la dire indépendamment des manipulations politiciennes de l’histoire ou malgré l’absence de traces, leur destruction, leur disparition ou inexistence ? Mais les questions qui traversent leur travail seraient tout autant : qu’est-ce qu’une archive ? qu’est-ce qui peut « faire trace » ? l’archive ne doit-elle servir que le travail de l’historien, une vision objective du récit historique, ou bien peut-elle aussi être investie par de l’imaginaire, par l’invention de récits qui diraient aussi bien ce que nous sommes, ce que nous pourrions et voudrions être ? La démarche, ici, associe donc des enjeux à la fois historiques, politiques, subjectifs, artistiques.

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L’exposition rassemble diverses œuvres qui reproduisent des traces ou sont constituées de traces, qui forment des archives par lesquelles l’histoire du Liban peut se dire. Mais la singularité de ces archives est qu’elles produisent un récit pluriel de l’histoire, une pluralité de récits où se mêlent le collectif et l’individuel, l’objectif et le fictif : récits des camps et de l’emprisonnement, récit d’un projet officiel d’exploration spatiale, récit d’une disparition, récit d’un souvenir personnel. A chaque fois, les deux artistes mettent en scène les traces qui demeurent ou produisent eux-mêmes des traces (photographies, enregistrement de témoignages), et par ces traces ainsi rassemblées, ce sont diverses dimensions de l’histoire qui sont dites, dimensions qui se rejoignent, se recoupent, mais ne construisent pas un ensemble homogène. L’histoire devient un ensemble divers et disjoint de récits politiques, objectifs et subjectifs, imaginaires, personnels, fantasmatiques.

Par là, il s’agit bien sûr de troubler et trouer le discours officiel, politicien, par lequel ce sont aussi les subjectivités qui se construisent, qui se cristallisent par la reproduction d’un récit unilatéral, schématique, identitaire, homogénéisant. Les deux artistes rappellent les camps, rappellent les échecs de la Nation, rappellent ce qui a été oublié ou enfoui, tout le non-dit – et donc le non existant – qui rend possible le discours du politique et une certaine subjectivation. Le discours qui se présente comme seul et unique devient traversé d’une diversité d’autres discours qui atténuent son efficacité, sa pertinence et le remettent d’autant plus en cause que cette diversité ne peut donner lieu elle-même à un discours qui serait à son tour homogène. Ce n’est pas seulement tel discours politique qui est mis en échec, c’est un certain type de discours politique globalisant, homogénéisant, identitaire et, en un sens, totalitaire qui est mis en cause. Et c’est également, d’un point de vue post-moderne plus général, tout grand récit qui se voudrait totalisateur et unique qui est contesté. Comme sont contestés les processus de subjectivation qui accompagnent ces formes du politique et du discours.

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Il s’agit en même temps de troubler et trouer le discours historique qui, même s’il peut être pluriel, n’en demeure pas moins général, collectif, avec une exigence d’objectivité. Ce que Joana Hadjithomas et Khalil Joreige construisent dans cette exposition insiste au contraire sur la place de l’imaginaire et de l’individuel – même si cet imaginaire et individuel ne sont jamais coupés du collectif, de l’histoire générale, d’un récit qui serait commun (sans être homogène). Ainsi, le projet libanais d’envoyer des fusées d’exploration dans l’espace – projet qui a échoué – qui est ici rappelé et mis en scène, documenté et montré, se trouve lié à un certain imaginaire relatif à la conquête, à l’espace, à la puissance des nouvelles technologies, et pourquoi pas à la science-fiction. Il en est de même pour les prisonniers du camp de Khiam qui ont conçu et construit les objets du quotidien qui leur étaient refusés, inventant leurs formes, leurs couleurs, leurs matières. De même encore, dans la vidéo « Ismyrne », la poétesse Etel Adnan évoque la ville de Smyrne qu’elle n’a pas connue mais quelle construit imaginairement à partir d’archives familiales dont certaines sont perdues. A chaque fois, à différents niveaux et selon différentes modalités, ce sont les imaginaires à l’œuvre dans l’histoire et en rapport avec l’histoire qui sont convoqués – des imaginaires collectifs et individuels qui se croisent, s’entremêlent et construisent un ensemble de discours pluriels, divergents, relatifs, montrant à la fois que dans l’histoire l’imaginaire est omniprésent mais aussi que celui-ci, étant nécessairement inventif, subjectif et pluriel, ne peut entrer dans le point de vue général et unifiant qui est celui de l’histoire.

Dans le travail de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, l’archive, la trace, l’histoire sont sans cesse impliqués en même temps que problématisés. Nous voyons également comment l’archive et l’histoire, ici, ne sont pas simplement le support d’un rapport aux positivités passées, ou présentes par l’intermédiaire du passé, mais sont aussi chargées d’imaginaires multiples, d’images qui n’y sont justement pas matériellement déposées, d’images mentales en un sens manquantes et que les deux artistes font émerger. L’histoire, ce sont aussi les traces qui ont disparu ou n’ont jamais existé, les archives fantômes, jamais constituées, et c’est cet imaginaire toujours au travail qui parfois produit des réalités matérielles, collectives ou individuelles, et parfois des images elles-mêmes fantômes, des discours jamais entendus ni réellement énoncés. C’est cette part invisible et inaudible de l’histoire que les deux artistes font exister, leur travail pouvant s’apparenter à une archéologie étrange, une archéologie des zones obscures de l’histoire, de ses dimensions inexistantes, à peine existantes, une archéologie de l’invisible et du murmure.

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Cependant, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige n’en restent pas à cette problématisation de l’histoire, des discours, de l’imaginaire, de l’archive. Ils investissent cette approche déjà très riche en lui donnant deux autres directions qui, là encore, se recoupent. Cette approche se prolonge d’abord dans une problématisation de notre rapport à la réalité, ou à ce que nous nous représentons comme la réalité. Ce rapport n’est lui-même ni simplement factuel ni purement objectif. Il est indéniable que quelque chose comme la ville de Beyrouth existe. Pourtant, les deux artistes proposent une œuvre intitulée « Le Cercle de confusion » représentant une vue photographique aérienne de Beyrouth composée de 3000 fragments au dos desquels est inscrit « Beyrouth n’existe pas ». Si Beyrouth n’existe pas, c’est parce que Beyrouth est constituée de milliers de Beyrouth actuels ou possibles, que le rapport à la ville implique des images mentales, des discours, des archives relatifs, variables, que la ville est habitée de milliers d’individus qui sont autant Beyrouth que ses maisons ou ses frontières, chacun transportant avec lui son histoire, sa subjectivité, son imaginaire. Beyrouth existe en tant que signifié majoritaire d’un pouvoir, d’un discours totalisant et monopolisant, mais sous ce discours existe une réalité plurielle qui lui est irréductible et par laquelle Beyrouth se dissout et se trouble. C’est ainsi notre rapport au réel qui est problématisé, la présence des discours, des imaginaires et du pouvoir qui informe ce rapport qui est questionnée mais surtout perturbée par la mobilisation de ce que le pouvoir, le discours et les imaginaires majoritaires ne peuvent pas intégrer. Un retour du refoulé, en quelque sorte.

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Une autre orientation des œuvres de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige insiste à nouveau sur l’imaginaire mais à un autre degré que précédemment puisqu’il s’agit d’ouvrir les traces et archives à une travail de vision et de réélaboration à partir de l’imaginaire. L’œuvre « Images latentes », par exemple, invite à un travail de l’imagination face aux photographies de pellicules non développées du photographe Abdallah Farah : les images sont absentes, elles ne peuvent être qu’imaginées, exister sous forme d’images mentales, de discours subjectifs et individuels. De même, dans la série de photographies intitulée « Bestiaires », des réverbères déstructurés sous l’effet des bombardements deviennent des animaux étranges peuplant un monde fantastique bien qu’habité également par l’histoire tragique. Ce qui est également le cas avec la série photographique « Équivalences » qui reproduit des architectures là encore détruites par la violence des conflits mais reconfigurées selon des coordonnées déroutantes, presque abstraites, en tout cas très plastiques. L’imaginaire, ici, n’est plus simplement ce qui habite le passé, ce qui médiatise notre rapport au réel : il devient une puissance créatrice de relecture et de réélaboration de la réalité, de notre rapport au présent autant qu’au futur, un moyen d’invention autant que d’expression du personnel, de l’individuel, du désir. Faire quelque chose de l’histoire, faire quelque chose de la violence, inventer quelque chose à partir de ce que nous subissons – ce serait ce que l’imaginaire rend possible, comme cela pourrait être la ligne directrice qui traverse le travail de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige.

Ce qui est particulièrement remarquable dans ce travail est que toutes ces dimensions ne sont pas isolées les unes des autres mais se rejoignent et se confondent souvent au sein de chaque œuvre, chacune impliquant de manière particulière à la fois des enjeux relatifs à l’histoire, aux archives, à l’imaginaire, chacune problématisant à chaque fois notre rapport au réel, au désir, au collectif, à l’individuel – donc à nous-mêmes, que l’on soit libanais ou pas. Joana Hadjithomas et Khalil Joreige réussissent ainsi une œuvre qui joint de manière nécessaire l’artistique et le politique, proposant non seulement de nouvelles façons de concevoir l’art que de penser le politique – pour nous déprendre aussi de notre histoire, de nos subjectivités, en les ouvrant à un travail incessant de l’imaginaire par lequel nous inventerions ce que nous pourrions et désirerions être.

 

Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, Se souvenir de la lumière, exposition au Jeu de Paume (75008 Paris). Du 7 juin au 25 septembre 2016. Commissaires de l’exposition : Hoor Al Qasimi, José Miguel G. Cortés, Marta Gili, Anna Schneider.

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