Brexit, on a largué Europa

Un Tramway nommé désir
Un Tramway nommé désir

Je te quitte. Je ne t’aime plus. Je ne t’aime plus parce que je te méprise, parce que je ne t’admire plus. Je te quitte, c’est fini. Prends soin de toi.

Séparation. Toute honte bue. C’est officiel. La solitude vient de gagner une nouvelle bataille.
Écrire la solitude, encore, la dire ? Je me gratte le crâne les bras comme un forcené depuis ce matin, de l’eczéma, sur la peau, démangeaison ça démange, je veux m’écorcher vif. La peau des villes, des pays, la cicatrice des frontières. Je me sens seul, seul, je ne suis pas seul à me sentir seul. Qu’est-ce que la solitude ? Une complaisance de plus ? Un éclair de lucidité ? Hier soir dîner joyeux. Natasha, Dominique, Jean-Philippe, Christine, je les aime beaucoup, une petite communauté inavouable. Mais ça m’a fait mal. « Ce silence très particulier. » Ce qui sépare malgré tout, même quand on se rapproche, ce qui restera à jamais non dit, impartageable, un nœud dans la gorge. Se rapprocher c’est mesurer la séparation. « Je ne suis plus jamais seul. » Je suis tout le temps connecté. Je suis tout le temps seul, avec les autres, contre eux, connecté, je n’ai pas le droit de me plaindre.

Brexit. Le pays de Virginia W., celui de Jane Austen et d’Amy Winehouse vient de nous quitter, je te quitte, je suis venu te dire que je m’en vais, and God save the Queen.

Victor est mort un peu plus aujourd’hui, de toute façon Victor meurt chaque fois qu’un condamné à mort y passe, au bout du couloir, chaque fois qu’un Iranien, une Iranienne sont suspendus au bout d’une corde. Victor c’est celui qui écrivait : « Un jour viendra où la guerre paraitra aussi absurde et sera aussi impossible entre Paris et Londres, entre Petersburg et Berlin, entre Vienne et Turin, qu’elle serait impossible et qu’elle paraitrait absurde aujourd’hui entre Rouen et Amiens, entre Boston et Philadelphie. Un jour viendra où la France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne » (…). C’était le père de Léopoldine et d’Adèle, vous vous rappelez ?

Je suis seul, nous sommes seuls, nous travaillons à être seuls, c’est inexorable, c’est la pente du monde. Des individus seuls et reliés, qui se parlent tout le temps, reliés, monologues juxtaposés. Je te parle de moi, tu n’écoutes pas, tu me réponds en parlant de toi.

Ça me gratte, jusqu’au sang, je suis dans l’énergie de dire ce que l’on ne dit pas. Le cou, les coudes, jusqu’au sang, érythème géant. Tarik me manque doucement, la nuit avec Tarik contre son corps coule encore dans mes veines, première et dernière nuit peut-être. C’est pas triste, c’est quand même gagné sur la mort. Tu me tues, tu me fais du bien qu’elle disait, on connaît par cœur, c’est comme Just do it ou Parce que vous le valez bien, la phrase est vidée, vidée de son sens comme truite vidée de ses entrailles, une truite, une truie, une vieille prostituée la vieille Europe. Mais il me tue, il me fait bien. De sa solitude à la mienne, tout un monde, infranchissable. Et pourtant.

Bien sûr que j’aime Tarik, je l’ai toujours aimé, depuis le tout début, dès ce premier jour pendant l’hiver 2007 où j’ai appris son existence, son existence qui aurait pu me rendre fou de jalousie mais non, je n’ai que tendresse pour Tarik.

Tarik, je l’aime aussi en littérature, avec les anges, par-delà les anges, poke Juliette B. Depuis le début j’ai aimé son regard, avant même de le croiser, et la Grande-Bretagne nous quitte, c’est sans rapport apparent, ça a tous les rapports possibles. Elle a trouvé meilleur amant, au moins un amant qui bande, qui n’a pas de problèmes de libido. C’est peut-être sexuel tout ça, encore, bien sûr, on va du côté où ça bande fort, du côté de la grande jeunesse, l’avenir, la puissance, la Grande-Bretagne cherche à être fécondée, elle veut le mâle reproducteur le plus vigoureux, le plus performant, elle veut que le bébé soit en bonne santé, sans défauts, avec le meilleur matériel génétique, du sang neuf, ça participe de l’instinct de survie, on connaît la chanson, qu’y faire ? So, exit, GeeBee. Babe alone in Babylone, donc il nous reste Jane B. ? Oui, mais avant Jane, avant Serge, il y eut Frédéric C., Prélude in E minor, opus 28 numéro 40. D’autres chiffres, 40, cac, cac.

Julien Thèves : « J’ai des souvenirs de solitude délicieux, assez doux… mais surtout quelques états uniques, en Grèce, aux Canaries… Un moment naturel revenu à la vie réelle, simple et fantasmatique, totalement délirante, où le seul couple possible, c’est celui de moi et du monde, celui que la terre et moi, nous ferons. Le seul couple possible, c’est moi et l’élément, et le monde immense. »

Comme India Song de MD, au départ ce fut un Atelier de création radiophonique pour France Culture, Autour d’un sentiment de solitude, c’est devenu un film, Burning bridges de Christophe Pellet : ce film est mon sujet d’aujourd’hui, celui de cette nouvelle page de journal arrachée.

Christophe P. écrit du théâtre, écrit tout court, comme les écrivains écrivent, tout court, Christophe vit seul, a beaucoup d’amis, seuls eux aussi, des morts et des vivants et une petite fille en Allemagne, Europa. Christophe est un ami, mon ami, il est aussi un mystère. Il joue. Comme un acteur, comme un enfant. Il joue à faire l’enfant, à faire comme s’il ne voyait pas. Ceci s’appelle une élégance, un effort pour ne pas peser dans le monde déjà si pesant. Difficile de parler des gens qu’on aime. On est vite mièvre, cul cul la praline. Mieux vaut écouter Frédéric, s’allonger sur Europa, dans les draps froissés d’Europa, ses draps fatigués, qui sentent le fauve, les camps. Il y a de ces notes de musique comme des barrages contre les larmes.

Mais on peut avoir des sursauts, comme Aurélien Barrau l’ami astrophysicien résistant, Aurélien comme une étoile dans nos vies éthiques : « Le monde est local. Il est dans l’ici d’un maintenant. Choisissons Lucrèce et Montaigne contre Sénèque et Diderot. Qu’importent la bêtise des chefs et la folie des foules. Ce qui compte c’est le regard d’un chien triste juste croisé dans la rue, le sourire de l’être aimé, le texte qui fait pleurer. Quand la politique est mourante, choisissons la résistance la plus révolutionnaire qui soit : la rendre inopérante. Re-hiérarchisons le réel et voyons l’incroyable pauvreté de ce sur quoi, finalement, elle peut agir. Dès lors, évidemment, que nous réinvestissons le champs de l’Être de l’intérieur. »

Ou bien, fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve…

Orlando

L’année 2015

L’année 2016

130

49

Découdre les phrases, en découdre, avoir honte des phrases de la littérature honte du père honte de cette Europe qui n’a que le défaut de ne pas s’aimer parce qu’elle ne se connaît plus.

Connais-toi, toi, même, UE, espèce de connasse !

La soie sur la peau de Tarik, dans la nuit, ses danses, sa bouche parfaite. Un sentiment de complétude, soudain, au début de l’été. Peut-être que le corps n’est pas impur après tout.

Linda Lê : A l’enfant que je n’aurai pas

Le corps d’Europa, pauvre corps blessé. Mais Ariel est né il y quelques jours, Europa, sur ta surface, en France, il revient de loin, Ariel, il beau, il est mieux que beau, il a de grandes mains et de grands pieds, il a quelques jours, il habite à quelques centaines de mètres de chez Tarik, c’est mon filleul, Ariel, maintenant écrire c’est pour dire à Ariel que ça vaut la peine malgré tout, que même la peine vaut la peine, parce qu’il n’y a pas de bien, il n’y a pas de mal, il y a ce qui est, et il ceux qui ne voient pas encore que cela est, que c’est, que l’existence se suffit à elle-même. J’en sais rien. Je ne suis plus sûr de rien, sauf des petits gazouillis d’Ariel, sauf de la souplesse du corps de Tarik, son attention.

Mon désir père s’est transformé en réalité parrain, voici Ariel, je vous le présente :

Ariel

Chère lectrice, cher lecteur, écoutez cette émission de Julien Thèves, sur vos plages, au bord de vos piscines ou dans le métro, dans les trains, dans les parcs, écoutez ces voix, elles cherchent à dire la vérité sans détour, l’art est juste un adoucissement de la vérité, de la Soupline dans le linge.

Je ne sais pas écrire des critiques de cinéma. A un journaliste qui lui demandait ce qu’était le cinéma, Chantal Akerman avait répondu : cinéma is cinéma is cinéma is cinéma. Un peu plus tard ce même pauvre journaliste lui demandait de décrire son processus filmique. Quoi, avait-elle répondu ? Quel processus ? Filmer est un acte, comme on dit acte sexuel. Vous dites processus sexuel, vous ?

Burning bridges, le dernier film de Christophe Pellet, je voudrais tant en parler. Disons que c’est un film seul sur la solitude mais la beauté change toute la donne. La solitude est la solitude. On naît seul et on meurt seul, entre les deux on se débrouille. Christophe apporte peut-être une réponse sous forme de consolation : il reste la beauté, quand même. La beauté comme une excroissance, qui ne rend pas la solitude plus supportable, mais qui l’éclaire d’une lumière aimable.

Bien sûr les histoires d’A finissent mal, en général. Mais je veux croire qu’on peut tout reconquérir, qu’on peut changer, que même la haine peut se dissoudre si la lumière est belle. La lumière et la joie, car la lumière est la joie.

Pendant que j’écris ces dernières lignes, David Cameron s’entretient avec la Reine après avoir annoncé sa démission. Puissent David Cameron et la Reine voir un jour Burning Bridges de Christophe Pellet, ce serait si joli.

A Blanche Dubois, celle de tous les tramways nommés désir. A mon lyrisme que je ne retiens plus, ça me démange trop depuis ce matin. J’ai la peau en feu. L’Europe est plus petite depuis ce matin, l’Europe donc le monde.