Dominique Peysson : Pour de nouveaux imaginaires (L’Image-Matière)

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Dans L’Image-Matière, Dominique Peysson questionne les matériaux émergents et en particulier les matériaux responsifs. Les capacités inédites de ces matériaux artificiels conduisent l’auteur à une conception renouvelée de la matière, par-delà les distinctions habituelles entre matière et esprit ou entre matière et forme. S’ils impliquent également de nouvelles possibilités pour l’art, ces matériaux sont surtout, de manière plus radicale, porteurs de nouvelles possibilités pour la pensée autant que pour le monde, dessinant les contours d’un futur encore inimaginable.

Alors que la matière a été volontiers représentée comme une réalité pauvre, sans capacité notable autre que celle de recevoir une forme pensée et voulue par l’esprit, Dominique Peysson insiste sur les conséquences autant pratiques que théoriques impliquées par l’existence de ces nouveaux matériaux : leur capacité à développer leur propre forme, le fait qu’ils incluent en eux-mêmes la logique des formes dont ils sont capables : « Ces nouvelles matières, les matières émergentes que nous considérons ici, ne sont ni amorphes, ni homogènes. Elles portent en elles-mêmes un ordonnancement (…). Une morphologie intérieure qui génère des propriétés hors normes et totalement modulables. Ces matières complexes deviennent ainsi capables de comportements (…), en mesure d’être sensibles à leur environnement et de pouvoir y répondre (…). Bref, d’induire par elles-mêmes leurs propres changements de forme ». Ce n’est plus l’esprit qui, de l’extérieur, donne sa forme à la matière, c’est celle-ci qui est porteuse de ses propres formes, de ses propres métamorphoses, de la série de ses propres possibilités. Elle n’est plus une réalité simple, passive et dépendante, mais son existence s’accompagne d’un monde pluriel de formes et de dynamiques.

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Cette façon d’aborder la matière n’est sans doute pas entièrement nouvelle si l’on se réfère, par exemple, aux travaux de François Dagognet ou de Gilbert Simondon. Ou, de même, si l’on regarde l’histoire de l’art contemporain qui, de manière importante, se détourne d’un art gouverné par le regard pour explorer les puissances propres de la matière du point de vue formel et dynamique. Cependant, la nouveauté qui est analysée par Dominique Peysson réside dans le fait que les matériaux émergents conduisent à poser la question des possibilités immanentes de la matière de façon plus complexe et fondamentale puisque ces matériaux changent les termes de la question mais aussi ses enjeux. Ils n’appellent pas seulement à une révision de la distinction entre matière et forme, un nouveau tracé de la frontière qui à la fois sépare la matière et l’esprit et les met en rapport : ils impliquent une rupture épistémologique réelle, une pluralisation proliférante de la notion de matière, une transformation de notre rapport au monde et l’émergence d’un nouveau monde, une crise de nos imaginaires et la nécessité de construire de nouveaux imaginaires. Si « la matière est emblématique depuis toujours de notre rapport au monde », les matériaux émergents ne seraient pas à l’origine d’une révolution uniquement technoscientifique mais bien d’une révolution globale, autant mentale qu’affectant le monde et notre rapport à celui-ci, nos existences, nos manières d’être dans et avec le monde.

Lotus-Dome, installation de Dan Roosegaarde
Lotus-Dome, installation de Dan Roosegaarde

Ainsi, il devient difficile de parler de LA matière, tant les propriétés de ces nouveaux matériaux sont nouvelles, hétérogènes, sortant des cadres habituels par lesquels il était possible de qualifier la matière de manière simple, homogène, évidente. S’enfoncer dans la structure interne de la matière permet de mettre au jour des potentialités inédites, insoupçonnées, très diverses (création, par exemple, d’un matériau ayant un indice de réfraction négatif, ce qui permet de fabriquer une lentille qui n’est plus limitée par les lois classiques de l’optique ou, pour prendre un cas parmi les plus spectaculaires, de réaliser une cape d’invisibilité). De tels états très différents de la matière font obstacle à une représentation évidente et univoque de celle-ci : ce que l’on pensait établi ne l’est plus, le monde se pluralise, s’augmente de nouveaux existants et de multiples possibilités. La pensée rencontre une nouvelle complexité à laquelle elle doit répondre par l’invention de modèles eux-mêmes plus complexes, capables d’intégrer les nouvelles relations internes à la matière mais aussi les nouvelles relations qui se dessinent entre l’homme et la matière, entre l’homme et le monde. Évidemment, cette complexité émergente a pour conséquence directe une reconfiguration de nos cadres intellectuels, perceptifs, imaginaires.

« La matière responsive s’anime (…). Elle n’est plus glaise à modeler ni pierre sculptée ». Ce n’est pas une des moindres implications des matériaux émergents que de conduire à une nouvelle problématisation des différences entre l’animé et l’inanimé, le vivant et la matière « inerte ». L’apparition des automates a pu pousser à de nouvelles recherches concernant le statut du vivant et de l’inerte, leur différence et leur confusion – et de même aujourd’hui les matériaux émergents perturbent fortement nos représentations du vivant et de ce qui semble fondamentalement s’en distinguer. Si l’on découvre de plus en plus la complexité du vivant, ses propriétés internes surprenantes, l’apparition et le développement de matériaux aux propriétés inédites – en particulier les matériaux responsifs – conduisent à constater, sur certains points, des similitudes entre le vivant et ce qui ne l’est pas, des croisements possibles, des différences de degré plus que de nature. S’il ne s’agit pas d’effacer tout de suite les frontières, l’on peut en tout cas penser que ces nouveaux matériaux participent à une fragilisation de celles-ci et à leur remise en question. D’autant plus que, par-delà leurs propriétés singulières, les nouveaux matériaux permettent d’envisager, et dans certains cas de déjà réaliser, de nouvelles hybridations entre la matière et le vivant, « des mixités étranges entre l’inerte, le vivant et l’artificiel » (comme dans le cas de fabrication de peau ou de cartilage artificiels).

Si Dominique Peysson insiste sur les possibilités nouvelles induites par les matériaux émergents, elle insiste tout autant sur la nécessité de penser ces possibilités, en particulier d’un point de vue éthique. Si ces possibilités font souvent peur ou en tout cas suscitent des réticences, c’est surtout à cause de leurs implications au sujet du vivant humain, de ce qu’elles permettent comme interventions sur l’homme (par exemple dans le domaine biomédical) et comme transformation de son statut, des critères et normes qui rendent possible de le penser comme sujet de droits. Au lieu d’abonder dans le sens de la peur, Dominique Peysson met l’accent à la fois sur les possibilités nouvelles et sur la nécessité de créer de la pensée pour les accompagner, les limiter, voire au besoin les interdire, mais sans se contenter de leur appliquer des concepts et normes qui ne semblent pertinents qu’à l’intérieur de cadres historiquement situés de la pensée et des technologies. Prendre en compte les possibilités inédites des matériaux nouveaux, ce qu’elles conduisent à envisager comme transformations pour l’homme et de l’homme, ne revient pas à les bénir toutes mais à considérer que l’homme est en évolution, que la pensée de l’homme autant que son être sont historiques, que celui-ci ne peut que changer et qu’il faut produire les outils théoriques capables d’accompagner ces changements pour les orienter au mieux.

Pièce en lévitation, performance de Marie-Julie Bourgeois
Pièce en lévitation, performance de Marie-Julie Bourgeois

Si une partie importante du livre de Dominique Peysson est consacrée à l’art et aux usages artistiques déjà à l’œuvre de ces nouveaux matériaux, c’est à la fois pour souligner les directions que ceux-ci ouvrent à la création artistique, mais c’est aussi pour développer l’idée selon laquelle l’œuvre d’art permet de penser ce que la raison ne peut encore intégrer dans les limites de ce qui est pour elle pensable et qui concerne ici le monde que font naître ces matériaux inédits. Produire des fictions, produire de nouvelles images, s’adresser ainsi à la perception, aux affects et à l’imagination, est une manière d’intégrer ce nouveau monde à nos pensées, à ce qui est pour nous pensable sans que cela ne soit encore nécessairement rationalisable. Dominique Peysson insiste surtout sur le fait que ce qui est ainsi produit par l’art permet une certaine maitrise intellectuelle de ce qui pour l’instant, à cause de sa nouveauté, la rend difficile. L’on pourrait aussi bien insister sur le fait que cette nouveauté, mettant en crise nos représentations abstraites ou imaginaires, force la pensée à penser et à produire hors de ses habitudes, par-delà la maîtrise qu’elle croit permettre du monde, les idées et images se rapportant à ce monde qui est en train d’apparaître. C’est lorsqu’elle est dépossédée d’elle-même, lorsqu’elle perd son monde et s’égare que la pensée pense, devient productrice et pas seulement représentation. En tout cas, ce que ces matériaux émergents impliquent, c’est la production d’une nouvelle pensée capable d’intégrer à la pensée ce qui pour l’instant lui échappe, ce qui la met en échec et la fait souffrir, ce qui la rend incapable de penser le monde qui s’annonce et dans lequel, avec lequel, il nous faudra pourtant vivre.

Si le livre de Dominique Peysson propose un état des lieux des matériaux émergents, de leurs capacités surprenantes autant dans le domaine scientifique qu’artistique, des conséquences qu’ils entrainent concernant le champ de la science ou de la philosophie, des formes nouvelles de l’œuvre d’art et de la création artistique qui se développent à partir de l’usage de ces matériaux, il reconnait surtout la nécessité de produire dès maintenant non seulement les connaissances et concepts propres à l’appréhension de ces nouveaux matériaux mais aussi de créer une culture, un imaginaire rendant possible notre abord du monde radicalement nouveau qu’ils impliquent, rendant donc possible notre vie dans et avec ce monde. Ce qui ne pourra se faire qu’avec une révolution des formes de la pensée et de la création.


Dominique Peysson
, L’Image-Matière – Matériaux émergents et Métamorphoses imaginaires, éditions Dis Voir, 2016, 125 p., 25 €. Le livre paraît simultanément en version anglaise, toujours aux éditions Dis Voir : The Image-Matter – Emerging Materials and Imaginary Metamorphosis

Un entretien de Jean-Philippe Cazier dans Diacritik avec Danièle Rivière, directrice des éditions Dis Voir

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