Les petites consolations d’Eddie Joyce : la vie en série

New York © Christine Marcandier
New York, début septembre 2001 depuis le ferry de Staten Island © Christine Marcandier

Certains romans vous embarquent, en quelques pages, comme les meilleures séries télé. Vous savez que vous ne passerez à autre chose que lorsque vous aurez eu votre dose, soit une journée et une nuit blanche, dans la grande tradition moderne du binge watching — on est dans le binge-reading qui, après vérification, ne serait même pas un néologisme ! Les petites consolations, premier roman d’Eddie Joyce, est de ceux-là, redoutable, imparable.

Les petites consolations

Les petites consolations, c’est la vie d’une famille, les Amendola, d’origine italienne et irlandaise, à Staten Island, autre grand personnage du livre. Face à la skyline, face au trou béant du Word Trade Center, Staten Island est désormais « un lieu où s’étend l’ombre portée de la tragédie, dont la surface est couverte des ruines d’un paradis autrefois immense ». Staten Island n’est qu’à vingt minutes en ferry de Manhattan mais n’est pas Manhattan. C’est « la contrée par-delà les ponts et les tunnels ». Là vivent les Amendola, un véritable clan. Eddie Joyce raconte une semaine de leur vie jusqu’au dimanche où, peut-être, ils seront tous réunis pour fêter l’anniversaire de Bobby Jr et tenter de rassembler ce qui peut encore l’être, alors que chacun semble prendre une nouvelle trajectoire.

Manhattan depuis Staten Island New York, 2009 © Dominique Bry
Manhattan depuis Staten Island New York, 2009 © Dominique Bry

Gail, d’origine irlandaise, a épousé Michael, dont les racines sont italiennes. Mais tout n’est pas si simple, si son mari et ses fils sont italiens « par le sang », Gail se revendique italienne « par la géographie »… Ils ont eu trois fils, mais Bobby, « son garçon aux yeux bleus, au patronyme italien et aux traits typiquement irlandais » n’est plus là, mort un 11 septembre 2001. Il était pompier et « Staten Island a payé un lourd tribut » dans l’attentat et l’effondrement des tours. Et Tina, sa veuve, a rencontré quelqu’un, Wade, un homme capable de lui redonner foi en la vie, en l’amour, capable de faire renaître le désir en elle, d’élever à ses côtés ses deux enfants. Lorsque sa belle-fille le lui annonce, Gail se sent écartelée, les mots lui manquent : « doux-amer, ça n’est pas encore ça. Il y a autre chose. Joie et chagrin mêlés, qui se propagent et coexistent en vous ».

Si Tina refait sa vie, c’est bien que la vie continue, presque dix ans après, que malgré la douleur, l’absence, une forme de deuil est derrière soi. La nouvelle, en Gail, est comme une onde de choc : il lui faudra l’annoncer au père de Bobby, à ses deux frères, à toute la famille. Le deuil est l’un des grands sujets de ce roman, comment refaire sa vie après la mort de l’un des siens, comment abandonner ses illusions et grands rêves, comment équilibrer idéal et nécessité… Et le récit est comme la chambre d’échos de cette nouvelle vie qui commence, doit s’édifier sans renoncer au passé, sans l’effacer, à l’image de la table dans la cuisine de Gail, « le plateau en chêne exhibe les entailles, les contusions, les éclaboussures collectionnées durant les quarante années qui viennent de s’écouler. Tant de paroles — furieuses, gaies, tristes, optimistes — ont survolé sa surface. Tant de secrets, plus que dans un confessionnal. Tant de nouvelles aussi, bonnes ou mauvaises. Comme la bombe que Tina a lâchée hier ».

Alors Gail se souvient, de ses beaux-parents, de sa propre installation à Staten Island avec Michael, de l’enfance de ses garçons, leurs premières amours, leurs départs pour leurs vies d’adultes. Elle se souvient de ses propres regrets et renoncements, des choix de son mari qui voulait tant échapper, lui aussi, à l’avenir tracé par ses parents. Et le roman suit ainsi chacun des membres du clan, les frères Amendola d’abord : Peter, brillant avocat à New York, en pleine tempête conjugale, parti en face parce qu’il ne pouvait pas « se contenter de vivre dans l’ombre de la métropole la plus prodigieuse de la planète » ; Franky, toujours sur la brèche, « l’enfant abîmé », hanté par ses démons et la mort de Bobby dans les tours. Mais aussi Michael, leur père, les grands-parents, les amis, les épouses, tout un monde déployé par short cuts, avec une empathie parfois brouillonne mais si séduisante.

Les petites consolation est un roman des filiations et des deuils, des reconstructions nécessaires. Et à travers les Amendola, c’est toute l’histoire de l’Amérique post 11 septembre qui se déploie, en proie à ses propres démons, c’est la cartographie si particulière de New York aussi — Manhattan, Staten Island, son ferry, le pont Verrazano qui « raconte New York, qui révèle pourquoi la ville s’est hissée vers les hauteurs dès ses débuts ».

« La vie n’est qu’une succession de petites choses », pense Gail, sans doute est-ce aussi une définition de ce roman : la densité de la vie, dans tout ce qui la (et nous) bouleverse.

Eddie Joyce, Les petites consolations (Small Mercies), traduit de l’américain par Madeleine Nasalik, éditions Rivages, mai 2016, 477 p., 22 € 50

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