Captain America : Civil War ou l’Iliade 2.0

Marvel's Captain America: Civil War Captain America/Steve Rogers (Chris Evans) Photo Credit: Zade Rosenthal
Captain America: Civil War © Marvel 2016

Il y a quelques années, Batman – Dark Knight rappelait que l’on peut faire un beau film d’auteur avec un mec déguisé en chauve-souris. Nolan remontait au mythe du cavalier maudit, obligé de chevaucher sa monture jusqu’à la fin des temps. Un blockbuster peut-être une œuvre personnelle et audacieuse, ce n’est pas un scoop, mais il faut avouer que les franchises Marvel finissaient par nous faire douter.

Si l’on pouvait encore sauver Bryan Singer et Sam Raimi (surtout pour Spiderman II), la plupart du temps les réalisateurs se contentaient d’un concours d’effets spéciaux, pas toujours réussis d’ailleurs, d’un festival pyrotechnique et de cette belle saleté de second degré pour faire passer le manque d’inspiration et l’absence d’ambition. Tout l’intérêt de la franchise Avengers se limitait au talent de Robert Downey Jr, un peu comme si Lionel Messi partait jouer à Niort…

Dans cet océan de rien du tout, une petite lueur : le curieux Captain America, dont le patriotisme exacerbé d’origine rendait l’adaptation impossible à notre époque. Aux commandes de Captain America : The Winter Soldier, le duo Anthony et Joe Russo donnait au second opus un arrière-goût amer et « Le soldat de l’hiver » ressortait ainsi un peu du lot : le héros américain perdu entre intérêt supérieur de la nation et manipulation perdait quelques-unes de ses illusions. Déjà…

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Civil War
passe enfin la vitesse supérieure : confortés par les excellents scores du précédent chapitre, les frères Russo décident de s’approprier le héraut de l’Amérique des années 40 pour en faire un héros du XXIe siècle : obstiné, sans illusion, ambigu. Surtout, pour la première fois depuis le début de la franchise et comme rarement dans l’histoire des blockbusters modernes, Civil War s’intéresse à ceux qui sont d’habitude maintenus hors champs de ce genre de films : les victimes collatérales. Les anonymes qui meurent nécessairement quand en une page de scénario on détruit une ville. La détestable habitude hollywoodienne est de montrer des immeubles, des quartiers entiers explosés en deux images sans que jamais soit posée la question des victimes. Les héros triomphent à la fin, il s’agit d’un happy end, on est donc sensé se réjouir, on ne va pas gâcher cela par des plans sur des figurants déchiquetés : « that’s entertainment. » Ce nouvel opus de Captain America met le poids de la culpabilité des héros au centre du problème. Captain America, Iron Man, La Veuve Noire et tout le bal masqué se réveillent du sang sur les mains…

Marvel's Captain America: Civil War Spider-Man/Peter Parker (Tom Holland) Photo Credit: Film Frame © Marvel 2016
© Marvel 2016

Véritable suite (réussie) d’Avengers, Civil War s’ouvre sur une énième lutte du bien contre le mal et le triomphe des Vengeurs, sauf que… ce triomphe coûte quelques vies innocentes, une fois de plus, et que le clan des 7 est désormais obligé par l’ONU d’assumer. Les actions ont des conséquences, détruire une ville, même pour sauver le monde, c’est faire des victimes. Qu’importe alors le monde libre pour les familles. Le parallèle entre ces héros tout puissants et les États-Unis est évident : les justiciers du monde doivent rendre des comptes, à la fois haïs et espérés. La situation des super-héros est celle de l’Amérique : critiquée parce qu’elle n’intervient pas, détestée quand elle intervient, mais aussi irresponsable quand elle pense que sa force lui permet de définir seule les notions de bien ou de mal.

Marvel's Captain America: Civil War Captain America/Steve Rogers (Chris Evans) Photo Credit: Zade Rosenthal © Marvel 2016
© Marvel 2016

Politique, Civil War l’est assurément, mais le film n’est efficace que parce qu’il s’appuie sur une gestion intelligente des scènes les plus spectaculaires. Les morceaux de bravoure se succèdent, les réalisateurs y excellent. D’abord grâce à la nature même du Captain America : doté d’un bouclier indestructible et d’une force surhumaine, il n’est pas invincible. Ni immortel comme Thor, ni vêtu d’une armure comme Iron Man, le Captain América n’est pas un demi-dieu, c’est Thésée, le héros athénien : humain et super-héros « accessible », ses scènes d’actions en sont d’autant plus intéressantes qu’elles reposent sur sa relative fragilité, au moins par rapport à ses camarades invincibles, lui est toujours « à la limite », ce qui interdit une surenchère d’explosions. La mise en scène respecte ce pacte du « surhumain mais crédible ». Cette humanité est sa particularité de combattant et dictera ses choix quand il devra trancher entre un vieil ami et la sûreté de la nation.

Surtout, l’intelligence du film réside dans son « méchant », un « super-vilain » incarné par l’ordinaire Daniel Bruhl. Ni surhomme, ni professeur fou : un être tout ce qu’il y a de plus normal. Monsieur tout le monde décide de combattre une douzaine de super héros (parmi lesquels un Spiderman rajeuni et bien plus convaincant que celui de l’inutile reboot de la série). Étrange idée de confronter ces supers héros au bord de la dépression à un homme ordinaire, autant bourreau que victime et qui n’a pour lui que sa seule intelligence. Il reste pourtant le méchant le plus efficace de toute la franchise !

© Marvel 2016

Ce tour de force est d’autant plus réussi que le film donne également au spectateur passionné ce qu’il est venu voir : la guerre civile entre Avengers. Entre les légalistes réunis autour d’Iron Man et les insurgés qui suivent aveuglément un Captain America qui fait le choix de défendre un ex-assassin du KGB face à ses camarades et son pays. Plus que jamais, ni bon, ni méchant : difficile pour le spectateur de choisir son camp dans cette lutte fratricide. Comme souvent dans une guerre, toutes les parties ont leur raison, la confrontation entre le bien et le bien change selon le point de vue des protagonistes. Les Avengers appartiennent-ils à l’ONU ou sont-ils au-dessus des institutions ? Jusqu’où peut-on aller quand on est persuadé d’agir au nom de la justice ? Questions insolubles qui aboutissent à l’inévitable confrontation que les frères Russo ont l’excellente idée de faire en deux temps.

© Marvel 2016

Le premier affrontement, spectaculaire, inventif, est aussi jouissif qu’espéré. Le vieux fantasme de tout fan de super héros étant de savoir qui est le plus fort entre untel et untel est ici comblé. L’invincible Iron Man, Spiderman et quelques autres contre le Captain America, l’Homme-fourmi et consorts. La confrontation est amusante, surprenante mais ressemble à une façon de botter en touche. On retient ses coups, on s’envoie des vannes d’ados tout en testant les possibilités des studios en matière d’effets spéciaux (mention à Ant-Man qui inspire beaucoup les frères Russo.) Mais si la première confrontation est celle attendue, la deuxième sera celle redoutée : on ne retient plus ses coups. Les deux personnages les plus charismatiques de toute la franchise Marvel s’affrontent dans une lutte que l’on pensait inégale. On ne rit plus : entre deuil et vengeance, loyauté et trahison, le blockbuster tourne au drame shakespearien. Un paysage neigeux en arrière-plan, le spectateur assiste à la chute des dieux Marvel… Le combat aura des conséquences que les héros ne peuvent ignorer. Le film ne choisit pas son camp, dans cette guerre civile il ne peut y avoir de véritable vainqueur et le spectateur ne peut pas vraiment choisir entre Achille et Hector.

Marvel's Captain America: Civil War L to R: Tony Stark/Iron Man (Robert Downey Jr.) and Steve Rogers/Captain America (Chris Evans) Photo Credit: Zade Rosenthal © Marvel 2016
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C’est dans ce passage du ludique à l’amertume que réside la force du film. Œuvre étrange qui multiplie les scènes d’actions mais qui bascule par une discussion devant un ascenseur. Les acteurs, trop nombreux, n’ont pas tous un rôle intéressant à défendre, mais Robert Downey Jr, Sebastian Stan et Chris Evans donnent à leur personnage une épaisseur de héros shakespeariens où chacun tente de nettoyer le sang sur ses mains. Les frères Russo viennent de faire passer la franchise Avengers à l’âge adulte, ce que les autres réalisateurs devront prendre en compte. Film de super-héros à grand spectacle, divertissement efficace, Civil War remet en perspective l’idée du héros américain. Les demi-dieux laissent place aux hommes. Ce Captain America est sûrement le premier film de super-héros qui ne nous présente que des coupables…


Captain America : Civil War
– États-Unis – 2h28 – Réalisé par Anthony et Joe Russo – Scénario de Christopher Markus et Stephen McFeely d’après l’œuvre de Stan Lee et Mark Millar – Directeur de la Photographie : Trent Opaloch – Montage : Jeffrey Ford — Avec Chris Evans, Robert Downey Jr, Chadwic Boseman, Scarlett Johansson, Sebastian Stan, Anthony Mackie, Daniel Bruhl, William Hurt, Don Cheadle, Elizabeth Olsen, Paul Bettany etc.

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