Du fait divers au roman du secret : Pascale Robert-Diard (La Déposition)

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La Déposition de Pascale Robert-Diard, paru aux éditions L’Iconoclaste en janvier dernier, est le récit d’une saga judiciaire et intime, la fameuse affaire Agnelet, qui a tenu le public en haleine pendant près de quarante ans, de la disparition d’Agnès le Roux, en 1977, au dernier rebondissement de l’affaire, en 2014.

Le livre est dédié à Jean-Marc Théolleyre, prix Albert-Londres, journaliste judiciaire au Monde, qui a couvert tant de procès — Marie Besnard, Dominici, Klaus Barbie —, lui dont l’article sur Amélie Rabilloux, en mars 1952, a inspiré L’Amante anglaise à Marguerite Duras. C’est dire que son nom n’est pas ici seulement l’hommage de Pascale Robert-Diard, elle aussi chroniqueuse judiciaire au Monde, à « un maître » mais une manière de lier procès et Histoire, journalisme et littérature.

Quand le récit commence, Pascale Robert-Diard est dans un TGV vers Rennes. La veille elle a revu le documentaire de Raymond Depardon, Une partie de campagne (1974), Giscard et la présidentielle, la France « était jeune » et les filles « ressemblaient toutes à Agnès Le Roux ». Justement, à Rennes on juge « un vieil homme au teint cireux », 76 ans, accusé de l’avoir assassinée à l’automne 77, elle dont le corps n’a jamais été retrouvé. C’est la dernière semaine du procès de Maurice Agnelet, saga judiciaire commencée au bord de la baie des Anges, 37 ans plus tôt, le fameux Palais de la Méditerranée à Nice, les casinos, la Mafia, un avocat devenu accusé, blanchi, rejugé, condamné au gré de révélations et scandales, sur fond de secret familial et de la ténacité de la mère d’Agnès, Renée Le Roux. Ce jour-là à Rennes, alors que le banc de presse commence à se dégarnir, une nouvelle relance l’affaire : Guillaume Agnelet, fils de l’accusé, a fait la veille une déposition au procureur de Chambéry, affirmant que son père lui a confié des années plus tôt être le meurtrier d’Agnès Le Roux, muant l’affaire en « une autre histoire ».

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L’Affaire Agnelet a donné lieu à des pages et des pages d’articles dans la presse, a été le sujet d’un film d’André Téchiné, en 2014, L’Homme qu’on aimait trop. Mais Pascale Robert-Diard renouvelle totalement l’approche de ce fait-divers très particulier, non seulement parce qu’il dit une époque et qu’il est un véritable feuilleton sur plusieurs années, mais parce qu’elle l’aborde via ce fils qui brise soudain un secret de famille devenu insoutenable : « Tant qu’ils ne retrouvent pas le corps, je suis tranquille, et moi, le corps, je sais où il est » (Maurice Agnelet). Guillaume Agnelet dépose ce secret dans tous les sens du terme rappelés en exergue du livre : « action de poser hors, de remettre ; action de destituer une personne ; Ce qu’un témoin affirme en justice ». La parole performative du fils est un feuilleté de toutes ces significations.

A travers lui, Jean-Maurice Agnelet n’est plus seulement cet homme scruté par les médias, cet avocat brillant qui « attirait les garçons et plaisait aux femmes », proche des francs-maçons comme du clan Médecin ou de la Mafia — soit une sorte de concentré de Nice dans les années 70-80 — mais un père de famille qui muselle, cajole, terrorise à l’occasion, en tout cas impose son récit des faits, jusque dans le cadre familial. Et le récit démonte la mécanique implacable qui conduit un fils à préférer la justice au mensonge, la vérité au secret, il scrute les complicités morales, les luttes intérieures, rend à cette affaire sa part intime, celle que les médias n’ont jamais exposée.

Maurice Agnelet, 1978
Maurice Agnelet, 1978

La Déposition, c’est l’histoire d’un fils dont la vie a été envahie par un prénom, Agnès, par un père d’autant plus fascinant qu’il a longtemps été absent, avant d’imposer son omniprésence. C’est l’histoire d’un fils qui a fait répéter son rôle à un père, avant un énième procès. C’est l’histoire d’un fils qui fut aussi le frère cadet de Jérôme, mort du Sida en 90, après avoir été l’amant de l’amant du père… C’est le fils d’une femme qui protégea longtemps son ex-mari, s’alliant avec d’autres épouses et maîtresses successives du même homme pour lui fournir alibis et justifications judiciaires. Un homme, Maurice Agnelet,  qui avait fait sienne une phrase des Justes de Camus, «j’ai choisi d’être innocent»…

Pascale Robert-Diard dit ce piège qui se referme sur Guillaume, cette vérité des faits plusieurs fois confiée par son père mais aussi la torture morale, les doutes tant Maurice Agnelet sait tout retourner à son avantage ; elle dit la fascination amoureuse et presque érotique qu’Agnès, pourtant morte depuis longtemps, exerce sur Guillaume quand il lit les pages de son journal intime dans le dossier judiciaire, en une forme de triangulation incestueuse fantasmée qui rappelle celle, réelle, de Maurice et Jérôme Agnelet autour de Patrick Poivre.

Elle raconte, dans le détail, les multiples procès, renvois, appels avant le coup de théâtre de Rennes, mêlant chronique sociale, collective et intime, de même que les exergues des chapitres apparient littérature classique (Bossuet, Hugo) et littérature judiciaire (Jacques Vergès, Thierry Lévy) avec une phrase de Nietzsche en ouverture du dernier chapitre « ce que le père a su, le fils le proclame » (Ainsi parlait Zarathoustra) qui concentre tout le livre, la faille sur laquelle il repose.

Capture d’écran 2016-04-11 à 16.00.32C’est donc le tournant d’une matinée d’avril 2014 qui est ici déployé en ce qu’il permet de relire toute l’histoire. On est loin des reportages racoleurs et de ces « dizaines de cars régie de télévision hérissés d’antennes et de paraboles » autour de la place du Palais de Justice de Rennes qui lui font « une ceinture aux couleurs vulgaires ».
L’accent est celui des Atrides et de la tragédie grecque, mais sèche, factuelle : C’est Guillaume et son « dilemme plus que cornélien », une affaire relue via le coup de théâtre d’une déposition, les années de violence psychique exercée sur un fils, la famille, le secret au centre d’un livre qui se lit comme un thriller, alors même que l’on pensait connaître l’affaire.

La parole est au centre de La Déposition : celle qui se déploie, officielle et théâtralisée, lors des procès, celle des conversations, aveux, entretiens, confessions et interrogatoires ; celle du feuilleté de discours qui composent le livre, témoignage, journal intime d’Agnès Le Roux lu par Guillaume Agnelet, dossiers de l’affaire, jusqu’à l’arrêt de la cour d’assises d’Ille-et-Vilaine condamnant, en 2014, Maurice Agnelet à 20 ans de réclusion, en passant par les citations en exergue. La Déposition est un palimpseste polyphonique, aux échos indéniablement métadiscursifs.

L’autre aspect remarquable du livre est son attention absolue aux faits, l’histoire tient en elle-même du roman et de la tragédie, dans cette double affaire de famille (les Agnelet, mais aussi les Le Roux), dans ce dénouement qui ne résout pas le mystère fondamental du fait divers. Cette affaire avait tout d’un roman remarquable, Pascale Robert-Diard l’a écrit.

Pascale Robert-Diard, La Déposition, éd. L’Iconoclaste, janvier 2016, 300 p., 19 €

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