Imre Kertész (1929-2016): «Je vais continuer à vivre ainsi ma vie invivable»

Imre Kertész
Imre Kertész

« Je vais continuer à vivre ainsi ma vie invivable » avait dit l’écrivain hongrois Imre Kertész, prix Nobel de littérature en 2002, connu pour deux livres majeurs, Être sans destin et Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas dont Édouard Louis cite une page sublime en excipit de son récent Histoire de la violence, un titre qui pourrait être le sous-titre de l’œuvre de Kertész, témoin des horreurs absolues du XXè siècle, l’holocauste, les camps, la barbarie. Il les a vécus dans sa chair, il les écrira, inlassablement, « pour l’éternité ».

Édouard Louis Histoire de la violence (Seuil, 2016)
Édouard Louis Histoire de la violence (Seuil, 2016)

Né à Budapest en novembre 1929 dans une famille juive modeste, Imre Kertész est déporté, à Auschwitz — il a 15 ans — puis Buchenwald. Et il lui faut réapprendre à vivre dans un monde qui a connu l’extermination. Il lui faut, seul rescapé de sa famille, être capable d’écrire ce monde qui vous a refusé le statut d’être humain. Kertész devient journaliste puis traducteur de l’allemand, il compose des comédies musicales pour vivre et commence à écrire des pièces de théâtre et des romans, trouve cette manière singulière de faire de son œuvre une oraison funèbre, dans la distance, rendant l’effroi d’autant plus immense, l’horreur glaciale et glaçante, en une forme de Refus, titre de l’un de ses livres.

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9782742782314« Auschwitz ne s’explique pas par la conception vulgaire, archaïque, j’allais dire classique, de l’antisémitisme – voilà ce que nous devons comprendre précisément. Il n’y a là aucun lien organique. Notre époque n’est pas celle de l’antisémitisme, mais celle d’Auschwitz. L’antisémite de notre époque ne se défie pas des juifs, il veut Auschwitz. Au procès de Jérusalem, Eichmann affirmait n’avoir jamais été antisémite et, bien que la salle ait alors éclaté de rire, je ne trouve pas impossible qu’il ait dit vrai. En définitive, pour assassiner des millions de juifs, l’État totalitaire avait plus besoin de bons organisateurs que d’antisémites. Nous devons nous dire clairement qu’aucun totalitarisme de parti ou d’État n’est possible sans discrimination, or la forme totalitaire de la discrimination est nécessairement le massacre, la tuerie de masse. » (L’Holocauste comme culture)

9782742784899Kertész a découvert L’Étranger de Camus, fondamental dans sa représentation du monde, comme toute la philosophie de l’absurde ou l’œuvre de Kafka : ainsi sera Être sans destin, un Bildungsroman à rebours, une formation par son contraire absolu, la mort, récit d’un jeune déporté hongrois, aux accents puissamment autobiographiques mais aussi sobrement ironiques — car, comme il l’écrit dans Le Refus, même si c’est « incroyable », « la vue des fours crématoires » éveille aussi « l’impression d’une farce de potache », signature manifeste de l’absurdité atroce du monde.

Le narrateur d’Être sans destin a quinze ans, comme Kertész déporté, il est l’observateur comme étranger à lui-même et au monde de ce qu’il vit. Le récit, descriptif, quasi dépourvu de dialogue, contraint le lecteur à adopter cette même distance. Il s’agit moins d’un témoignage que d’un discours : « Être tombé soudain au beau milieu d’une pièce de théâtre insensée où je ne connaissais pas très bien mon rôle. » Pourtant, comme le rappelle l’écrivain dans Dossier K., il ne faut pas confondre sa vie et son œuvre : si l’homme est né en 1929, l’écrivain est lui né en 1961, quand il commence à écrire Être sans destin.

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Ce n’est qu’après la réédition d’Être sans destin, justement, que l’œuvre de Kertész trouvera une reconnaissance internationale, couronnée par le prix Nobel de littérature en 2002 « pour une œuvre qui dresse l’expérience fragile de l’individu contre l’arbitraire barbare de l’histoire ». L’écrivain note dans Sauvegarde sa perplexité face à ces honneurs institutionnels : « Moi, personne ne m’a jamais compris. Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait non seulement “envers et contre tout”, mais aussi en dépit de tout le monde. J’ai toujours travaillé comme si je commettais un attentat » — «  Être sans destin sacralisé, rien de pire ne peut arriver à un livre. »

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Depuis le début des années 2000, Kertész souffrait de la maladie de Parkinson : « Les symptômes de la danse de Saint-Guy accompagneront peut-être ma mort : ce sera drôle, mais plus pour moi », notait-il, toujours aussi caustiqu, dans ses carnets, publiés en 2012 sous le titre Sauvergarde (Journal 2001-2003). Ses derniers livres poursuivent son travail d’entomologiste du réel et des hommes, avec sa déchéance physique en sujet central : comment meurt un écrivain, comment perd-il peu à peu sa capacité à créer ? Comment poursuit-il, envers et contre tout ?

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Ce sera L’Ultime Auberge, roman publié en 2015 par Actes Sud, inachevé puisque la littérature le quitte, « comme une maîtresse passionnée qui quitte le lit et disparaît en toute hâte avant que vous ayez pu convenir d’un prochain rendez-vous.» La survie, toujours, un comment survivre, au cœur d’une existence et d’une œuvre, le levier de textes qui s’appuient sur le paradoxe et l’oxymore. « Être marqué est ma maladie, mais c’est aussi l’aiguillon de ma vitalité, mon dopant, c’est là que je puise mon inspiration quand, en hurlant comme si j’avais une attaque, je passe soudain de mon existence à l’expression. » (Un Autre – Chronique d’une métamorphose).

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Imre Kertész aura donc vécu « la course éperdue d’un homme traqué : qu’est-ce que je fuis, où ? Devant moi, il n’y a plus que la mort, je n’y trouverai rien d’autre… Est-ce urgent ? »

L’écrivain a longtemps quitté la Hongrie pour Berlin — et c’est à l’Allemagne qu’il a fait don de ses archives notant que « le fardeau qui accable les Allemands, qui les écrase parfois. Les Allemands comme les Juifs. Tous les autres l’ont oublié — s’ils l’ont jamais su. » Mais c’est à Budapest qu’il est revenu mourir, lui « l’écrivain d’une forme anachronique de juif », rappelant que « la catégorie de juif n’est évidente que pour les antisémites » (Sauvergarde), lui l’écrivain majeur dont l’œuvre nous rappelle, comme une mémoire nécessaire, « la vie invivable ».
Dont l’œuvre est et demeurera, comme il le souhaitait, « un attentat ».

L’ensemble de l’œuvre de Kertész est publiée en France aux éditions Actes Sud, dans des traductions du hongrois de Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba.

Lire ici en pdf la plaquette conçue par son éditrice chez Actes Sud Martina Wachendorff, à l’occasion du Prix Nobel de Kertész, avec deux entretiens, l’un pour le Spiegel (« Je veux blesser mes lecteurs ») et l’autre pour Libération — et lire là son hommage publié aujourd’hui

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