Libération : Hervé Marchon retrousse les manchettes

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Parce qu’« un bon titre, c’est un titre qu’on ne voit pas » (Claire Carrard, éditrice), parce que l’exercice est difficile et parfois à double tranchant, et si les jeux de mots n’étaient pas des pets de l’esprit, mais plutôt de Damoclès ? En rassemblant des titres et surtitres d’articles, de unes ou de brèves parus entre 1973 et 2015 dans le quotidien Libération, Hervé Marchon a non seulement synthétisé ce qui relève déjà de la réduction, du raccourci qui fait sens, mais il a surtout mis en lumière ce qui est la signature Libé : un art certain du titre.

Capture d'Øcran 2016-03-27 à 10.11.54Préfacé par l’inévitable Stéphane De Groodt (élevé au rang d’Ambassadeur des jeux de mots, Docteur honoris causa ès calembours) et agrémenté d’un avant-propos signé Laurent Joffrin, Libération, les meilleurs titres est un peu plus qu’un florilège de titres disparates venus se faire accoler au hasard et pour l’occasion. Collectés, rassemblés, mais expliqués aussi grâce à de courtes remises en contexte, certains titres parlent d’eux-mêmes – pour peu qu’on ait une culture générale relativement conséquente ou juste un peu de mémoire – et d’autres un peu moins. Parce que c’était il y a longtemps, parce que la première lecture n’a pas d’emblée livré son sésame. Il faut même parfois s’y reprendre à deux fois et relire, disséquer la phrase, chercher l’allitération ou l’assonance qui tournent au virelangue, débusquer le jeu derrière les mots ou traquer le kakemphaton volontaire.

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Casse-toi-riche-con-!Depuis sa création, les titres du quotidien procèdent d’un goût immodéré et incontestable (le fameux style Libé, comme le défunt esprit Canal) pour la jubilation langagière et d’un souci de la précision linguistique qui peut tourner à l’obsession et à l’excès. Mais un titre de Libé, ce n’est pas que de la gaudriole et de l’amusement. Hervé Marchon a d’ailleurs mis un point d’honneur à expliquer le travail des éditeurs, en leur donnant la parole, en expliquant de l’intérieur comment se fabrique une manchette « à la Libé », comment le web a révolutionné l’exercice, pourquoi certains titres sont devenus mythiques quand d’autres n’auraient peut-être jamais dû voir la une et ont été pointées du doigt. Et quand le doigt montre la une…

titreHervé Marchon révèle aussi (et tant pis pour les impétrants qui se verraient bien en jongleurs en chef) qu’il n’existe pas stricto sensu de poste ni de métier de titreur : la tâche fait partie intégrante de l’activité de l’éditeur. Parmi d’autres, Serge July témoigne et confirme… On découvre alors les sources d’inspiration, les modes, les figures de style, les effets de manchettes chers aux éditeurs : titres de films, de livres ou de chansons remixés, slogans publicitaires détournés, jeux sur les patronymes, proverbes et expressions populaires passés par le filtre des metteurs en titres.
Ad lib et ad nauseam parfois, pour preuve ce « Snipper sur la ville » de 2002 qui fait écho au « Beurre sur la ville » de 2001, deux infos complètement différentes, une même référence.

Capture d'Øcran 2016-03-27 à 10.26.23Il faut donc regarder au delà de la simple (ré)collection qui permet de se (re)plonger dans l’information passée et lire cette anthologie comme un voyage dans le temps et une invitation à comprendre pourquoi on aime (ou pas) les « Tout fout Lacan », « Bez dans de beaux draps » et autres « Sarkozy : l’errance d’Arabie ». Qui plus est, soulignons la très intéressante partie consacrée aux unes lapidaires, laconiques ou silencieuses (ou presque) : le gigantesque « NON » à Le Pen le 22 avril 2002, le mutique « … » annonçant le décès du mime Marceau, le 12 septembre 2001, le 20 mars 2012 ou le 15 novembre 2015… Avec cette conclusion paradoxale : « le summum d’un titre, c’est son absence, dit-on à Libé ».

Capture d'Øcran 2016-03-27 à 10.23.28Avec ses multiples anecdotes (comment un journaliste pressé a lâché un brin agacé le parfait « Boat people » au cours d’une conférence de rédaction qui s’éternise pour titrer le lendemain sur Nicolas Sarkozy embarquant sur le yacht de Vincent Bolloré en mai 2007) ; ses morceaux de bravoure (« Climat : les calottes sont cuites ? ») ; quelques ratés ou l’apparition d’un certain choc des cultures (générationnel ?) au sein des rédactions (web vs papier) avec la montée en puissance d’Internet, Libération : les meilleurs titres se donne à lire comme un hommage (un brin nostalgique) au verbe et à ses artisans.

Libération, les meilleurs titres, quarante ans de titraille, un livre sur ce qui a fait (et fait encore, avouons-le) que les titres de Libé ont et sont une signature à part entière du journal à l’instar des plumes qui s’y sont exprimées depuis sa création.

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Hervé Marchon, Libération, les meilleurs titres (préface de Stéphane De Groodt et avant-propos de Laurent Joffrin), 222 p., éditions de La Martinière, 12 €

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