Les Ogres : celui qu’on n’attendait plus

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Les premières secondes du film sont presque silencieuses, la caméra frôle une équilibriste, on entend à peine la musique, quelques paroles, puis, le champ s’élargit, nous sommes sur la scène d’un théâtre itinérant. Alors la musique et les comédiens envahissent l’écran, une mariée kusturikienne est portée en triomphe par une bande de comédiens ivres ou jouant l’ivresse, on ne sait plus, ça gueule, ça crie, ça boit à la santé de la mariée, les spectateurs de la pièce sont invités à vider leur verre de vodka, la caméra passe d’un acteur à un autre, on suit dans le même mouvement une actrice sortir de scène, un acteur se préparer dans les coulisses qu’un simple rideau sépare de la scène. Dans la salle le spectateur est vite emporté dans cette tornade dont chaque plan semble volé mais dont on comprendra vite qu’ils sont composés avec la plus grande des maitrises. Les Ogres vient de débuter, pendant 2h30 qui fileront comme une fête très arrosée (et sans la gueule de bois), nous aurons l’impression de faire partie de cette troupe de comédiens itinérants qui jouent Tchekhov à travers la France.

4882911_7_cf0f_adele-haenel-dans-le-film-francais-de-lea_f37afdf772b1a5dc1ed369cc637ec7caDes Enfants du Paradis de Carné à Platform de Jia Zhang Khe, on commence à connaître le principe : la scène est un monde et le monde est une scène… Évidemment, c’est au cinéma slave que l’on songera : à Kusturica ou aux Guerman père et fils. Les séquences s’enchainent dans un mouvement perpétuel. Mais le film n’est pas qu’une sarabande : imprévisibles sur scène, les personnages le sont également dans leur « vie » — ni stéréotype, ni caractérisation trop évidente. Chaque personnage existe, par le talent de la mise en scène et celui des comédiens, même le plus petit rôle possède son importance, chacun est indispensable dans le film comme dans la troupe. On ne pourra que saluer l’intelligence de la décidément indispensable Adèle Haenel, qui, tout juste césarisée, apparaît dans un film choral où, si elle est l’un des personnages clefs, elle n’est pas l’héroïne. Jeune femme enceinte dont on devine à la fois le fort caractère et les failles, elle est magnifique. Mais c’est toute la distribution qui impressionne. Léa Fehner, la réalisatrice peut se reposer sur cette véritable troupe de théâtre itinérant : celle de ses parents.

LES OGRES photo 1-8_webll faut ainsi admirer Marion Bouvarel en actrice vieillissante subissant une insoutenable humiliation publique commencée comme une mauvaise blague d’alcoolique. Agaçante, victime puis magnifique de dignité retrouvée.

Et puis, il y a Marc Barbé.

LES OGRES photo 1-5_webVisage familier, habitué des seconds et troisième rôle, Marc Barbé illumine le film de sa finesse et de son charisme. Il passe d’un vieux comédien dépressif qui ne se remet pas d’un drame personnel au personnage du général russe que tout le monde attend dans la pièce de Tchekhov, et apparaît tout ce qu’un comédien met de lui dans un rôle, tout ce qu’il peut laisser pour survivre. Si Les Ogres est une succession de scènes réussies où l’on rit franchement à l’une (incontestablement la meilleure scène de « mari cocu découvrant sa femme avec son amant » de l’histoire) avant d’être ému par la suivante, Marc Barbé touche au génie quand, à l’aide d’un jouet et d’une peluche il joue la mort d’un enfant. Scène d’une apparente simplicité dont on se demande encore comment un acteur peut en faire un si grand moment de cinéma.

les-ogres-tt-width-604-height-403-crop-0-bgcolor-000000-nozoom_default-1-lazyload-0Intelligent, le film refuse d’idéaliser les « saltimbanques » : il ne s’agit pas de filmer un monde idéal, Fehner n’est pas naïve et la microsociété des comédiens est aussi compliquée que celles des « bourgeois ». Quand l’un d’entre eux dérape, la question de la solidarité se pose. On s’engueule, on couche, on trahit beaucoup aussi… On passe très vite d’un excès à l’autre, mais le film nous raconte un monde bien réel : Les Ogres est moins un film sur le théâtre que sur le deuil ou la famille. Pialat revisité par Mnouchkine…

Voix singulière dans le paysage du cinéma français (qui décidément ne se porte pas si mal que ça), Léa Fehner est, comme le général de la pièce, celle que l’on attendait. Les Ogres est un spectacle total où se mélange le théâtre, le quotidien, le cinéma et, au final, la musique. Lors d’une ultime séquence, casse gueule, on se dit qu’elle va finir par s’écraser, on craint la chute, mais le numéro fonctionne, comme tout ce film traversé par la grâce : énergie, mouvement, précision : Léa Fehner réalise un grand numéro d’équilibriste.

Les Ogres – France – 2h25 – Réalisé par Léa Fehner – Écrit par Léa Fehner, Brigitte Sy et Catherine Paillé – Montage : Julien Chigot – Directeur de la photographie : Julien Poupard – Musique : Philippe Cataix – Avec : Marc Barbé, Adèle Haenel, Ines Fehner, François Fehner, Lola Duenas, Marion Bouvarel, Christelle Lehallier, Nathalie Hauwelle, Ibrahima Bah, Daphné Dumons

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