L’heure des phrases fantômes, par Juliette Mézenc (Écrire aujourd’hui)

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je regarde l’heure sur mon téléphone, 4h11, c’est l’heure des phrases fantômes

c’est une bonne nuit

(les moins bonnes, plus nombreuses (ce qui ne cesse de me contrarier), me donnent des listes de trucs à faire) (je ne parlerai pas ici des nuits où je tourne et retourne sans savoir pourquoi, de celles où je tourne et retourne pour tenter de trouver la position qui enfin me calmera, celles-là même où je suis infoutue de formuler quoi que ce soit, toutes celles où je tourne et retourne sans qu’il n’en sorte rien, pas même une liste de courses)

aujourd’hui est une nuit bonne qui me donne au réveil une phrase

une seule mais qui peut être suivie d’autres, ça arrive parfois, je commence par me répéter en boucle la phrase fantôme

je ne sors pas tout de suite la main du lit, je me dis d’abord (c’est toujours ainsi) que je m’en souviendrai bien demain (je sais que je peux compter là-dessus)

malgré ce (c’est toujours ainsi), je finis par attraper ma lampe frontale (Stéphane dort à côté), mon carnet et mon stylo (il y a des nuits où c’est l’iPad que je saisis et dans ce cas pas besoin de lampe frontale, mais voilà : l’iPad n’est pas constamment à côté du lit, ce qui est toujours le cas du carnet et de la lampe frontale) et je mets par écrit ce qui m’est venu en tête et m’entête au point de devoir le mettre hors-là si je veux me rendormir

aujourd’hui est une nuit vraiment bonne, je ne tarde pas à me rendormir non sans avoir au préalable soigneusement replacé le carnet, le stylo et la lampe frontale à portée de main (en cas de nuit miraculeuse : j’éteins et aussitôt une autre phrase surgit, je rallume pour l’écrire, j’éteins et ainsi de suite pendant une bonne heure)

je me réveille à 7h34 me dit mon téléphone que je n’ai pas converti en alarme hier soir, pas de réunion ni d’atelier d’écriture aujourd’hui

je me lève, je récupère mon ordi qui s’est rechargé dans la nuit sur le bureau, je l’aime beaucoup, il est très léger et je peux le placer sur mes genoux par-dessus la couette, il répond très vite aux doigts que je pose sur les touches puis sur le Pad, glissement rapide vers le haut et les fenêtres laissées ouvertes apparaissent en petit sur le haut de l’écran : mail, Finder, quatre documents OpenOffice, navigateur Firefox

l’envie ne manque pas mais je ne clique pas sur mail pour autant, je vais direct vers le document « Écrire aujourd’hui » que j’ouvre d’un tapotement de l’index
à côté, ouvert à la bonne page, mon carnet de la nuit
je verse les phrases fantômes dans le document OpenOffice, phrases reversées, bousculées et qui se modifient dans l’opération, avec d’autres qui se pointent au milieu et auxquelles il faut faire de la place, tout est à réagencer constamment

je vais me faire un thé, entretemps Stéphane s’est levé, je le rejoins, je parle peu parce que je suis dans le travail, lui aussi, ça tombe bien

j’y retourne avec un café à la main, je déplace le portable du lit au canapé que j’ai disposé au milieu de la chambre, de façon à avoir la vue sur un petit bout de mer

parfois un bateau traverse la fenêtre par-dessus les toits de la ville

glissement des doigts sur le Pad et ouverture de Firefox, j’ouvre un nouvel onglet et j’entre dans la barre de recherche le mot « Sahraouis »
je suis à peu près sûre que, même si les Sahraouis que j’ai rencontrés sur Bordeaux seront présents dans mon texte (un autre, sur lequel j’avance en parallèle et que je fais reposer aujourd’hui, sauf que j’y ai pensé en prenant ma douche tout à l’heure (je ne l’ai pas écrit mais oui j’ai bien pris ma douche, entre le thé et le café), ce qui fait qu’aujourd’hui je fais une recherche pour un autre texte qu’« Écrire aujourd’hui » sur lequel j’avais l’intention d’écrire aujourd’hui, ce qui me permet de glisser judicieusement ici le fait que je n’ai pas toujours beaucoup de suite dans les idées et que, partie pour travailler sur un texte, je me retrouve souvent à travailler sur un autre), je n’aurai pas à y injecter les résultats d’une quelconque recherche sur le web, je le fais juste pour réveiller des souvenirs d’articles que j’ai lus il y a des années sur le Front Polisario, je lis, je le fais pour moi, pour comprendre, pas pour le texte qui n’en a pas besoin, je le savais et ça se confirme dans la lecture

je reviens donc sagement au fichier « Écrire aujourd’hui », j’écris entre les notes, le texte enfle et grossit de l’intérieur, entre des jalons déjà placés qui se déplacent dans l’opération et même parfois disparaissent
je m’échauffe et ne tarde pas à ressentir cette sensation de l’écriture, cette sensation de vie qui afflue, circule dans le corps, et ce besoin d’inspirer profondément à chaque fois que je lève le nez de l’écran, ce qui me laisse toujours songeuse
est-ce que j’écris en apnée ? Ou est-ce que quelque chose s’élargit en moi et laisse place à davantage d’air dans les poumons ?

je justifie le texte à droite et à gauche, il prend des airs de texte abouti
je sais qu’il faut se méfier d’un texte qui se donne des airs
mais ça rassure un peu

11 heures et besoin d’une récréation

glissement des doigts sur le Pad, 7 fenêtres laissées ouvertes, je choisis Firefox et, dans les onglets déjà ouverts, j’hésite entre un enregistrement audio du « corps utopique » de Foucault sur YouTube
et Facebook
je choisis Facebook

sur le mur d’accueil, je tombe immédiatement sur un lien de Mona Chollet vers un article intitulé « La crise des migrants et sa médiatisation », je le lis en entier, fais quelques copiés-collés vers mon fichier « Laissez-passer », puis je passe cinq secondes à regarder une vidéo de chat trop mignon que Franck a posté entre deux annonces de parution que je like et partage, je descends en rappel le mur de Liliane parce que c’est toujours un bonheur, j’envoie un message rapide à Jean-Philippe pour lui dire que j’avance sur « Ecrire aujourd’hui » (j’écris avec lui, avec de lui ce que je connais et ne connais pas, avec son regard doux et incisif, ses épaules, sa façon de pencher la tête sur le côté pour te regarder, écrire pour, ce n’est pas rien, au moment où j’écris j’essaie de ne pas y penser même si je sais que je ne peux pas vraiment l’oublier, c’est un doux mélange), puis j’apprends que Seb montrera son spectacle à Sydney, j’en suis heureuse et lui dis en message privé non sans avoir au préalable liké et partagé son statut, j’apprends que Serge et Leïla sont sur Marseille avec les enfants, je laisse un petit commentaire sous leurs photos, j’ouvre un lien vers un film de Chantal Akerman que Frank a posté, je regarderai ce soir

je reviens à « Ecrire aujourd’hui », j’écris jusqu’à ce que plus rien ne vienne, une sorte d’épuisement momentané de l’énergie et du sujet

Stéphane ne tarde pas à revenir de son atelier, on mange et là on discute un peu plus, on a des choses à se dire, il a avancé de son côté sur notre Journal du brise-lames pour lequel on a passé le mois dernier en résidence, au Chalet Mauriac, 1600 euros chacun et une paix royale, notre FPS littéraire en avait besoin et le troisième niveau du jeu a pu voir le jour
au cours de ce beau mois au Chalet, on a pris la résolution de se faire des réunions de chantier plus souvent, cet après-midi on travaillera donc ensemble sur le Journal du brise-lames, on l’a même noté sur notre agenda

avant de s’y mettre j’ai besoin de lire, une question d’énergie, je serais bien allée marcher une heure mais il fait moche, alors ce sera Cosnay et son Cordelia la guerre, et ça vaut bien dix marches à grands pas rapides, Cordelia la guerre, Cordelia la guerre donnerait l’envie d’écrire et de marcher et de vivre à toute une armée de neurasthéniques, Houellebecq devrait lire Cordelia la guerre avant d’écrire, et nous pourrions enfin (peut-être) lire un livre de Houellebecq

15 heures et Stéphane me montre l’ébauche d’un quatrième niveau du jeu que l’on réalise à partir d’une carte ign du plateau ardéchois, niveau sur lequel nous allons déployer mes newtopies, ce passage du Journal du brise-lames fait de bouts de textes où parvient à se faire entendre, malgré le vent qui souffle et les gabians qui criaillent, une espèce d’utopie dissonante, artisanale, pas bien cohérente mais qui cherche à tenir debout, malgré tout

on échange, on se fritte un peu mais on arrive à s’entendre, au bout d’une heure il n’a plus besoin de moi, faut qu’il code, mais je reste à proximité parce qu’il veut me montrer le travail au fur et à mesure de son avancée

j’en profite pour reprendre Philosophie des jeux-vidéo de Mathieu Triclot, une lecture qui invariablement me secoue les neurones, des idées pour notre jeu en sortent qui sont pourtant parfois très éloignées du propos de l’auteur, c’est assez curieux comme phénomène, là aussi une question de transfert d’énergie je crois, qui œuvre presque malgré moi, je prends pas mal de notes au crayon à papier sur les espaces blancs du livre, je me connecte à Facebook pour taper et envoyer à mon fils Solal un extrait qui concerne la politique et les jeux vidéos, « l’idéologie cachée dans l’algorithme » et la façon dont les règles sont constamment négociées « dans les jeux de rôle en ligne massivement multijoueurs à univers persistants », il va encore me dire qu’il sait déjà tout ça par cœur et que pas la peine d’être philosophe pour, mais tant pis, il a 18 ans et j’ai parfois la prétention de penser que je peux lui faire découvrir les choses de la vie, en matière de jeu-vidéo et de hack aussi (c’est là que je me plante), je retourne au jeu et à l’alienware de Stéphane parce qu’il a besoin de mon avis

18h05, je vérifie mes mails que j’ai un peu oubliés aujourd’hui, c’est très rare, l’un d’eux est assez urgent, il faut que je revoie la formulation d’un prochain atelier à Tarbes pour que Philippe puisse envoyer le flyer, je m’y mets et l’envoie à 18h43

à tous moments dans la journée, je clique sur un onglet dans Firefox pour faire apparaître un GIF animé où l’on voit un garçon qui court en short et contre-jour sur une eau éblouissante, le GIF est en noir et blanc
j’ai ouvert le lien Tumblr via twitter il y a deux mois aujourd’hui, et depuis je retrouve à volonté le garçon qui court sur l’eau, indéfiniment, quelque part dans mon ordinateur portable

19h36, en prenant l’apéro avec des amis je pense à un truc, je plante les amis pour prendre quelques notes à propos des entretiens que je mène en ce moment avec des chibanis de l’île de Thau, j’ai une idée pour le livre, j’en parlerai demain en réunion à Aurélie et Mariem

avec les amis, il est 10h53, on décide de regarder Hôtel de Benjamin Nuel que j’ai acheté sur Viméo après avoir vu le premier épisode hier, une tragédie en forme de jeu-vidéo, c’est très beau et j’en pleure discrètement, je pense à Bessette et au bandeau que Queneau avait fait imprimer pour son premier roman « Enfin du nouveau »

avant de m’endormir, je pense à un millier de choses, puis je pense à rien, des visages apparaissent qui se déforment et m’endorment

Juliette Mézenc

Capture51Le43hLMdL._SX375_BO1,204,203,200_Sur Elles en chambre, l’article de Jean-Philippe Cazier

Le site de Juliette Mézenc

Juliette Mézenc sur le site des éditions de l’Attente

Teaser du jeu vidéo littéraire de Juliette Mézenc et Stéphane Gantelet « Nous sommes tous des presqu’îles », en cours de réalisation