Michel-Edouard Leclerc : « je ne suis pas un mécène (mais un militant, passionné, engagé) »

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M.E.L., un acronyme qui résume et définit la nouvelle aventure de Michel-Edouard Leclerc, PDG de l’enseigne de grande distribution qui porte son nom.

Connu et reconnu pour son engagement pour la culture (il soutient La Folle Journée de Nantes, Étonnants voyageurs, le Festival de chansons vivantes de Montauban ou le festival des Vieilles Charrues) et la bande dessinée (il a été un des principaux sponsors du FIBD de 1990 à 2007 et créé le prix Landerneau en 2008), Michel-Edouard Leclerc est désormais éditeur de bandes dessinées.

Entretien avec le bédéphile, collectionneur et promoteur des arts qui refuse le terme de mécène et se définit comme un « militant, passionné et engagé auprès des artistes ».

electre-979-10-94823-02-6-9791094823026-569128b0f1a9bLorenzo Mattotti et Nicolas de Crécy sont les deux premiers auteurs à intégrer le catalogue de M.E.L. Publisher avec trois (très) beaux livres anthologiques. Déclinée en deux volumes distincts (Dessins et peintures d’un côté et Livres de l’autre), M.E.L. rassemble l’oeuvre de Mattotti au coeur de deux monographies qui ont vocation d’exhaustivité avec 700 pages et 1000 illustrations. Nicolas de Crécy quant à lui, voit son travail présenté de manière chronologique, depuis Foligatto en 1991 jusqu’à La république du catch en 2015. Au total, 350 pages et près de 400 reproductions pour toucher du doigt l’inventivité, la richesse d’une production protéiforme entre bande dessinée et arts plastiques (Nicolas de Crécy a été édité chez Dupuis, les Humanoïdes Associés, Casterman, Cambourakis… et exposé en Europe, aux Etats-Unis et au Japon).Couv_268722

Chaque livre est enrichi de textes (Claudio Piersanti, Jerry Kramsky, Antonio Tettamanti, Sorj Chalandon, Lila Ambrosi ou… Sigmund Freud pour Mattotti) et d’annotations et commentaires de l’auteur. En ouverture du Nicolas de Crécy, un long entretien avec Michel-Edouard leclerc dévoile les goûts, le parcours et ce qui habite l’auteur dans sa quête de renouvellement systématique.

 

Entretien avec Michel-Edouard Leclerc.

En 2008, vous avez lancé le Prix Landernau ; en 2013, vous créez le Fonds Hélène et Édouard Leclerc pour la culture ; en 2016, MEL Publisher livre ses premières publications… La création de MEL était-elle la suite logique ? Une évidence ? Une envie de longue date ?

La culture m’a toujours habité. L’envie de la défendre et de la promouvoir a toujours été un combat que j’ai d’abord mené avec le mouvement Leclerc. Nous sommes aujourd’hui le second diffuseur de culture en France et nos espaces culturels quadrillent le territoire français, permettant à tous d’avoir un accès égalitaire et très large à la culture sous toutes ses formes. A titre personnel, j’ai également voulu promouvoir la culture dans ma région. J’ai pour cela créé le Fonds Hélène et Edouard Leclerc pour la culture à Landerneau. J’habite à Paris et j’ai la chance d’avoir une offre culturelle colossale. Je voulais apporter une parties de cette offre à ma Bretagne, présenter les plus grands artistes au sein d’expositions muséales de la même qualité que celles de la capitale. Il y a une très forte demande en Bretagne pour des initiatives de ce genre. J’espère que d’autres verront le jour dans les années à venir. Nous élargissons d’ailleurs aujourd’hui notre maillage culturel dans la région avec un partenariat avec le centre d’art contemporain Le Quartier à Quimper. Nous venons d’inaugurer le 4 mars la première grande exposition personnelle dédiée à Nicolas de Crécy. Le public est déjà au rendez-vous. La maison d’édition MEL Publisher est aussi une diversification de cet accès à la culture, cette fois-ci par le livre, dans toutes les librairies, pour montrer et promouvoir nos grands artistes français, ceux que j’aime et ceux qui ne sont pas assez mis sur le devant de la scène.

Je ne suis pas un mécène au sens financier du terme mais un militant, passionné et engagé auprès des artistes pour les défendre et les promouvoir.

Quelle est la ligne éditoriale de MEL Publisher ?

Il y a des artistes dont la puissance et la singularité de l’œuvre me fascinent. Des artistes qui sortent des cadres établis pour créer des œuvres atypiques, uniques, sincères et faisant avancer la création. C’est ces artistes que j’essaye de mettre en avant, de montrer car je trouve que personne ne le fait en dehors du cadre très établit de l’édition de bande dessinée. Cependant, il ne s’agit pas ici de parler de bande dessinée mais de dessin contemporain. Je ne m’interdis en rien de présenter dans mes prochaines publications des artistes n’appartenant pas à la sphère de la bande dessinée. Les champs de l’art sont poreux et je pense que les artistes ne devraient pas être classés dans des cases comme ils le sont aujourd’hui.

Vous éditez Lorenzo Mattotti et Nicolas de Crécy. Qu’est-ce qui a guidé votre choix pour ces deux artistes ?

Electre_979-10-94823-03-3_9791094823033La diversité et la force de leur œuvre. L’envie de les montrer sous un autre jour que celui de la bande dessinée dans lequel ils sont cantonnés depuis trop longtemps.

Je les connais depuis plus de 10 ans et ils m’ont toujours montré leurs travaux annexes, leurs carnets, leurs recherches, leurs toiles, leurs dessins. Ils savaient que j’étais intéressé par leur œuvre dans son entier et non par les seules planches issues de leurs albums. Petit à petit, en découvrant ces œuvres intimes et secrètes, m’est venu l’idée de les faire découvrir au public le plus large.

Avez-vous déjà prévu un rythme de publication ? Quels seront les prochains auteurs et dessinateurs ?

Nous aimerions accélérer le rythme de publication. Pour l’instant, nous pensons tenir un rythme de 3 à 4 livres par an. Les deux prochains ouvrages sont dédiés à Philippe Druillet et aux artistes du groupe Bazooka. Ce dernier ouvrage sera d’ailleurs écrit par Romain Slocombe qui a côtoyé de très près ce mouvement dès ses débuts.

Sur le terrain de vos goûts personnels en termes de BD, quels sont les auteurs, dessinateurs qui comptent le plus à vos yeux ?

Le champ est vaste et en citer certains est forcément réducteur. J’ai grandi avec la révolution Métal Hurlant / A Suivre… et suis donc très sensible à Moebius, Druillet, Bilal, Tardi, Pratt, Munoz, Boucq, Manara, Comès et Schuiten. Mais je suis aussi attiré par des dessinateurs historiques comme Rabier, Calvo, Pinchon ou encore de Brunhoff. Que dire sinon des auteurs des journaux Tintin et Spirou que j’ai lus durant mon enfance. Aujourd’hui, bien sûr, je tends plus vers les artistes qui, tout en repoussant les limites du médium qu’est la bande dessinée, savent également totalement s’en abstraire pour aller vers le pur dessin. Je citerais alors David B, Winshluss, de Crécy, Rabaté, Brecht Evens, Hugues Micol, la liste est longue et je m’excuse pour ceux que j’oublie… Blanquet ou Ludovic Debeurme également… et tellement d’autres… Cela pour ne se cantonner qu’à l’Europe…

Sur votre blog, vous dites : « je reste extrêmement critique à l’égard d’une politique culturelle qui néglige depuis toujours ce secteur (peu d’expositions d’ampleur nationale, peu de soutien aux artistes, pas de politique d’acquisition dans les collections publiques) »…

En dehors d’une planche d’Hergé au centre Pompidou, offerte par la veuve d’Hergé, et de quelques très rares planches conservées dans les Frac, ou encore de l’embryonnaire collection du musée Jenish à Vevey (Suisse) ou de la somptueuse collection du musée des beaux-arts de Liège (Belgique). Je ne connais pas d’artistes issus de la bande dessinée achetés par des acteurs publics du monde de l’art. Or le 9ème art est l’un des fleurons les plus visibles de la culture française dans le monde. Il y a certes le musée d’Angoulême mais il n’est pas doté. Face à ce vide, ce sont les amateurs privés qui peuvent tenter de valoriser cet art et de le faire exister. Il y a en ce moment de très beaux projets dont un à Bruxelles, qui émanent tous d’initiatives privées. J’espère que les institutions publiques prendront un jour conscience de cette injustice faite à cet art et à ces artistes.

Heureusement, les festivals se développent et les centres d’art nationaux commencent à montrer certains artistes importants.

Le fonds Hélène et Edouard Leclerc est d’ailleurs le partenaire d’une magnifique exposition de Nicolas de Crécy dans le centre d’art contemporain Le Quartier à Quimper. La puissance de l’œuvre de Nicolas de Crécy et de la création qu’il a réalisé pour cette exposition nous prouvent l’ineptie des murs érigés entre les arts depuis plusieurs décennies.

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Le web… vous y êtes présent via votre blog, Instagram, pensez-vous que les artistes doivent composer avec Internet, peut-on y échapper ? On annonce régulièrement la mort de la presse écrite, comme on a annoncé la mort du vinyle (voire du CD), qu’en sera-t-il selon vous pour la bande dessinée, la littérature…?

Tout est amené à se dématérialiser. Nous produisons trop de richesses et de biens culturels, une partie importante de l’édition de bandes dessinées doit passer sur l’internet. La prépublication numérique d’un livre est une solution d’avenir, associée à un vote des lecteurs et à un suivi de son lectorat potentiel. Si le succès est remporté sur internet, alors une publication en livre doit être imaginée. Cela désengorgera les rayonnages de libraires et évitera le pilonnage d’une partie de la production. Cela permettra aux éditeurs une plus grande légèreté et des moyens plus importants pour les publications, pour tendre encore plus vers le beau livre, proche de la bibliophilie. Le vinyle est mort pendant plusieurs décennies avant de renaitre sous une forme apurée, plus élitiste, plus luxueuse, réservée à quelques happy few passionnés, jeunes et connectés. Il en sera probablement de même pour l’album de bande dessinée. Nous ne sommes aujourd’hui qu’au début de cette révolution…

De toutes les façons, nous ne nous positionnons pas en tant qu’éditeur sur ce secteur. Nous cherchons à valoriser des artistes déjà plébiscités par le livre et le circuit du marché de l’art, suivis par des galeries, des maisons de ventes, de grandes maisons d’éditions. Nous ne sommes pas éditeur de bande dessinée mais défenseurs d’artistes issus de la bande dessinée. Le livre d’art a encore de beaux jours devant lui car il ne peut guère être remplacé par le numérique.

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Le festival de Cannes n’est pas un salon de dédicace pour acteurs. C’est un salon professionnel, une vitrine de la grandeur de cet art. Angoulême devrait probablement également tendre vers cela.

Et, question subsidiaire, que pensez-vous de ce qu’a connu le Festival International de la BD d’Angoulême cette année ? Entre errements et maladresses, face aux critiques récurrentes, pensez-vous que le FIBD doit évoluer (ou revenir aux fondamentaux) se remettre en question ?

Il est évident qu’une remise en question de la forme du festival devrait être envisagée. Plus personne n’est satisfait, ni le public, ni les artistes, ni les professionnels du secteur. Ce festival doit-il être une grand messe commerciale, un salon de la dédicace et du produit dérivé comme les grands salons du manga aux portes de Paris ou doit-il valoriser un art et des artistes par des expositions, des rencontres, des conférences, des tables rondes, et autres manifestations culturelles de qualité ? Cela impliquerait par contre une baisse d’affluence importante. Il est clair en tout cas qu’il faut séparer le côté commercial et le côté culturel afin de faire grandir la réputation de ce festival. Le festival de Cannes n’est pas un salon de dédicace pour acteurs. C’est un salon professionnel, une vitrine de la grandeur de cet art. Angoulême devrait probablement également tendre vers cela.

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Lorenzo Mattotti, Dessins et peintures, 326 p., MEL Publisher, 45€

Lorenzo Mattotti, Livres, 354 p., MEL Publisher, 45€

Nicolas de Crécy, 342 p., MEL Publisher, 49€