Les dix personnages littéraires que l’on adore détester (selon The Guardian)

book_guide_hero_booksLe quotidien britannique The Guardian s’est amusé — si, si on s’amuse aussi au Guardian — à établir un classement des dix pires personnages de la littérature que, généralement, on adore (Top 10 hateful characters you love in literature). En d’autres termes, ceux et celles que l’on aime détester. La hiérarchisation a été faite dans l’ordre chronologique et non pas sur la base d’autres critères, qu’il aurait sans doute été difficile de justifier ou d’expliquer. Par Jean-Louis Legalery.

1 Cependant ils sont parfois beaux, courageux, forts, intelligents mais détestables. Le premier de la liste est le vicomte de Valmont, personnage central du roman de Pierre Choderlos de Laclos, Les Liaisons Dangereuses, 1782. L’élégance est sa qualité majeure, le paravent derrière lequel il cache une faiblesse insigne et un mépris souverain pour les femmes qu’il détruit. Il meurt dans un duel et abandonne ainsi la femme qu’il a anéantie et pourtant aimée. Bref il est odieux, mais néanmoins le lecteur serait tenté de l’absoudre. L’adaptation cinématographique faite en 1988 par Stephen Frears a prolongé la fascination, en raison de l’interprétation de John Malcovitch et Glenn Close, sans oublier Michelle Pfeiffer, Uma Thurman et Keanu Reeves.

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2 En deuxième position se trouve Nikolaï Vsévolodovitch Stavroguine, figure centrale des Possédés ou plutôt des Démons (titre premier) de Dostoïevski, 1872. Riche, beau, aux manières exquises, il incarne pourtant le mal en personne. Il observe et manipule froidement. Il bafoue, humilie, insulte et pousse au suicide la jeune femme (Elisabeth Nikolaïevna) qui est amoureuse de lui. Cependant cette deuxième place au palmarès ne manque d’interroger sur le choix du Guardian, car, plus que le procès d’un personnage manifestement névrosé et schizophrène, c’est celui du nihilisme révolutionnaire et athée qui semble être instruit.

51MGpC359rL._SX311_BO1,204,203,200_3 Il faut attendre le troisième rang pour voir émerger un auteur britannique, enfin pas tout à fait britannique de naissance puisque Joseph Conrad, de son vrai nom Józef Teodor Konrad Korzeniowski, est né en Ukraine de parents polonais et c’est en 1907 qu’il publie, en anglais, The Secret Agent. Adolph Verloc est, en quelque sorte, la plaque tournante de ce roman qui mêle révolution et contre-révolution, à Londres. Verloc travaille dans une ambassade, qui n’est pas clairement nommée mais qui ressemble furieusement à celle de la Russie tsariste. Autour de lui s’agglutinent des anarchistes guidés par the professor, esprit maléfique et manipulateur, psychopathe narcissique que le lecteur n’arrive pas à détester en raison de l’extrême faiblesse des autres personnages.

Feu Bob Hoskins dans le rôle d’Adolph Verloc, film de Christopher Hampton (1996) Moviestore /Rex
Feu Bob Hoskins dans le rôle d’Adolph Verloc, film de Christopher Hampton (1996) Moviestore /Rex

hymanagentsecret4 Le quatrième est Paysage lacustre avec Pocahontas, traduction de Seelandschaft mit Pocahontas publié, en 1955, par Arno Schmidt, écrivain allemand disparu en 1979 qui fera face à un procès pour blasphème et pornographie et sera emprisonné, lors de la publication de cet ouvrage, qui a pour cadre un lac à Holdenbourg. Le roman met en scène quatre personnages, deux couples, dans une histoire d’amour torride, en tout cas pour l’époque, et Dorothée, femme trop libre pour l’après-guerre, est une cible idéale alors que son indépendance et sa liberté sexuelle sont en avance sur cette même période.

Sans titre5 Les mots de la tribu (Family Sayings) (1966) de Natalia Levi, disparue en 1991 et épouse de Leone Ginzburg, éditeur antifasciste, est en cinquième position. Le personnage principal, Giuseppe Levi, est professeur d’anatomie à Turin. On est en pleine montée du fascisme, dans les années 1930, en Italie, ce que Natalia Levi-Ginzburg a vécu elle-même avec sa famille. Giuseppe est assez exclusif et abrupt. Il adore critiquer tous ceux qui l’entourent et qui ne partagent pas ses opinions, mais son attitude est symbolique d’un refus de l’autoritarisme et du fascisme. Son comportement peut être analysé comme étant asocial et c’est ronchon professionnel, mais son sens de la résistance donne la véritable mesure de Giuseppe Levi et de ce que furent les années Mussolini (voir et revoir Une Journée Particulière du regretté Ettore Scola).

41NWjkihKuL._SX195_6 Vient ensuite End Zone (1972) de Don DeLillo. Un roman étonnant, pour ne pas dire déroutant. Une équipe universitaire de football américain se perd dans des problèmes aigus de langage, de signification et de compréhension. L’entraîneur, personnage central et incontournable, Creed, va alors opter pour une communication minimale avec ses joueurs qui ira jusqu’à l’absence totale de communication. Creed semble détestable mais demeure maître du jeu, au sens propre et au sens figuré, dans l’intérêt de ses ouailles.

41GjK6QDmKL._SY344_BO1,204,203,200_7 L’extension du domaine de la lutte (Whatever) de Michel Houllebecq (1994) est le septième de la liste. Le narrateur est obsédé par le corps de femmes, mais il n’a aucun respect pour elles. Les femmes sont des objets que l’on achète, pour le narrateur, étape ultime et affligeante du consumérisme. Cependant sa misogynie est trop froide et totale pour être vraie. Sa haine initiale ne le sauve-t-elle pas puisque son angoisse est d’être rejeté ?

514SjyRgB2L._SX309_BO1,204,203,200_8 Léthargie (Lethargy) de Wojciech Kuczok (2008) résume l’état d’esprit des deux personnages principaux de ce roman. Apathie, léthargie, dépression ils sont dans une sorte d’état second. Adam, jeune étudiant en médecine, est amoureux de Sweetie, un jeune voyou, qui, malheureusement pour le premier, a une haine viscérale pour les homosexuels. Sweetie va se laisser séduire mais pour le plus grand malheur d’Adam. Kuczok est aussi scénariste, ce qui explique sans doute ce développement délibérément manichéen.

41DDwT8p0mL._SX299_BO1,204,203,200_9 The Enterprise, (2012) d’un jeune auteur (il a quarante-quatre ans) polonais qui a grandi en Autriche, Matthias Nawrat, se déroule au cœur de la Forêt Noire et tourne autour d’un individu aussi sombre que mystérieux, le père, qui dirige une petite entreprise de récupération de métaux, avec sa fille, Lipa, qui a douze ans, et son fils, Berti, quatorze ans, qui va laisser un bras dans une vielle machine. La figure tutélaire du père incarne l’entêtement détestable et insensé et la volonté admirable d’atteindre un but pour ses enfants.

matthias-nawrat-unternehmer10 Le dossard n° 10 revient au travail très particulier de György Dragomán, jeune romancier né en Hongrie et ayant vécu en Roumanie, où il plante le décor de The Bone Fire, jeu de mots sans doute délibéré entre le feu de jeu, bonfire, et celui qui brûle les os, bone fire. L’histoire se passe dans une pension de l’ère post-Ceaucescu, où une petite fille, qui a perdu ses parents dans un accident de voiture, est placée. Surgit alors de nulle part une grand-mère, que même sa petite-fille ne connaît pas. Elle veut éduquer et aider cette enfant, mais elle-même symbolise et rassemble toutes les souffrances de la dictature.

Sans titreUn classement qui n’est pas exhaustif et, en revanche, fort subjectif.