Sur quatre photographies d’Amaury da Cunha, Philippe Herbet (Photo-graphies)

© Amaury da Cunha
© Amaury da Cunha

Amaury da Cunha — Amaury — m’a envoyé par courriel quatre de ses photographies. C’est toujours flatteur une photographie vue sur un moniteur avec sa lumière, cela donne du relief qui, sans doute, nous trompe. J’aurais aimé les voir dans la réalité, apprécier le papier choisi par Amaury da Cunha — Amaury —, considérer les rendus, jauger le format pour, enfin, sentir l’émanation de l’énergie issue de ses photographies — il s’agit bien de cela. Toute la différence qu’il y a entre une reproduction ou un fichier et l’œuvre, car ces — ses — photographies sont destinées à être imprimées — éventuellement dans un livre —, encadrées, exposées dans une galerie ou sur un mur chez un heureux collectionneur. Je fais un effort d’imagination, j’ai vu plusieurs expositions d’Amaury da Cunha — ce qui est toujours un plaisir, Amaury !

© Amaury da Cunha
© Amaury da Cunha

Parmi ces quatre photographies, il y a une pelure de banane, une photographie d’une pelure de banane, elle gît sur le sol, en gros plan, sur un trottoir parisien gris, mat, sombre, sale. Elle est là, lascive, prête à accueillir le talon d’une chaussure d’une honnête passante ou d’un non moins honnête passant, à l’attirer peut-être, à le faire glisser et, pourquoi pas à lui faire changer le destin de son existence. Une mauvaise chute et, vous savez, on se retrouve dans le meilleur des cas, ridicule avec, un peu plus tard, un petit hématome mal placé, genou, hanche, coude, occiput, que sais-je ?, dans le pire, on se retrouve à l’hôpital et s’en suit une existence pourrie par une déficience des mouvements volontaires d’une région du corps. Lorsque je songe au manque de correction de cette personne, homme ou femme, jeune ou vieux, cela me contrarie, eh quoi ! Vous n’avez donc pas de principes ? J’imagine qu’il y a une poubelle à quatre ou cinq mètres, n’est-ce pas ?

Amaury da Cunha — Amaury — a choisi de photographier cette peau de banane et me l’a transmise, je me demande pour quelle raison. Elle m’est destinée, c’est un fait, je l’ai reçue, est-ce pour me faire choir, choir à cet exercice difficile pour moi qui ai, je le lui ai dit, peu de culture photographique, d’écrire sur quatre photographies — ou une seule, avait-il ajouté — ou pour évaluer mes facultés à l’éviter cette pelure. Amaury da Cunha — Amaury — est comme ça, entre cœur et pique, rouge et noir, lumière et obscurité, révélation et mutilation. C’est mon jeune frère, il est espiègle et potache.

Pourquoi il ne m’a pas envoyé cette photographie prise il y a quelques années, celle d’une femme à la chevelure blonde très épaisse, les mèches ramenées sur le visage, un triangle des Bermudes outrageusement épilé, chancelante, donnée, offerte. C’était une photographie en petit format, elle était imprimée sur du papier mat, je l’avais vue dans une galerie de Liège. Les pixels visibles ou ce que l’on nomme du « bruit » cette granulation peu esthétique propre à la photographie numérique dans les zones de basse lumière ou lorsque l’on a opéré à une trop haute sensibilité, laissait supposer qu’il l’avait peut-être prise avec son téléphone portable, dans des conditions d’éclairage difficile. Ces imperfections même rendaient l’image plus fragile, plus fugace ; précieuse. J’avais imaginé l’amour l’après-midi qu’il avait partagé avec cette blonde, dans une chambre de bonne d’un immeuble parisien. Un moment en fraude, pris sur son temps de travail au journal, un déjeuner prolongé avait-il dit en rentrant au bureau, un peu embarrassé et satisfait — un coït une photo, peut-être de l’amour.

Amaury da Cunha, un Rohmer incisif.

© Amaury da Cunha
© Amaury da Cunha

Je pense aussi à d’autres photos de femmes, pourquoi, dans son choix me prive-t-il de ses femmes ? Sur la deuxième photographie, je vois un tronc d’arbre abandonné dans l’eau, une eau noire où surnagent des brindilles, des aiguilles qui forment un motif japonais. L’arbre évoque une grâce alanguie, peut-être morte. Une photo en évoque une autre, celle d’un autre arbre, bien vivant celui-là, dont une branche est touchée par la lumière, la grâce de la lumière ou de l’instant. Instants de grâce, de grâce photographique, de vie. Les photographies d’Amaury da Cunha — Amaury —, c’est le journal de sa vie, du moins c’est comme ça que je les regarde, que je les lis. Des moments capturés juste avant qu’ils se rétractent et volent dans l’oubli. En regardant ses photographies, je partage sa vie, j’imagine son existence, je suis dans sa peau, au jour le jour, ses bonheurs, ses amours, ses rencontres, ses déplacements à Paris ou ailleurs, ses moments de détente dans des gazons fraîchement coupés, des haies de thuyas où il s’introduit, lui ou ses amis, pour se fondre comme dans le corps d’une femme. Je l’avoue, je voudrais vivre ses jours plutôt que les miens, sauf lorsqu’il se lève tôt.

© Amaury da Cunha
© Amaury da Cunha

C’est le petit matin, mal réveillé, il photographie une scène, où figurent quatre personnages sur un trottoir : trois hommes dont un asiatique, et une femme au chignon, imperméable et pantalon patte d’éléphant. Le fond du décor est occupé par un immeuble démesuré avec des éclats de lumière, nous ne sommes plus à Paris. C’est New York sans doute, je crois qu’il garde un bon souvenir d’un voyage aux States. Presque un cliché de rue, la troisième photographie, une respiration dans le rythme de ses jours, des plans moyens ou rapprochés.

© Amaury da Cunha
© Amaury da Cunha

Retour, je l’avais oubliée, il y a tout de même la photographie surprenante d’une jeune femme. Je ne parviens pas à comprendre comment il l’a réalisée, il n’y a pourtant pas de truquage ou de retouche importante, mais tant pis, je me laisse charmer par cette femme nue aux proportions de rêve, en ombre chinoise, elle flotte dans l’eau, les seins sont merveilleusement libres, l’index de la main gauche pointé vers où ? Dans quels lupanar, piscine privée s’est-il rendu ? Elle a laissé la culotte de son bikini, ce qui m’irrite, il y a couramment un petit détail agaçant, frustrant dans les photos d’Amaury da Cunha — Amaury. Sur une autre photographie — mais je la cite de mémoire, pardonne-moi, Amaury —, une femme est allongée entre un fauteuil et une chaise, sa jupe blanche est relevée un peu trop haut sur ses cuisses ou pas assez, on ne voit pas le visage, on l’imagine seulement très beau ; je me fais voyeur, le voyeur du voyeur ou le complice de cette complicité. Amaury da Cunha — Amaury — rançonne le spectateur. Je ne peux aller au bout de ses rêves, de sa vie, des scènes de son existence, comme cet autre homme inquiétant, entraperçu, capté de dos, près d’un mur, il attend que cette porte s’ouvre, là dans l’obscurité.

La lumière naît de l’obscurité. Les noirs un peu poussés, des vignettages recherchés un peu prolongés. Amaury da Cunha — Amaury — est ombre et lumière, saint et mécréant. Ses photographies sont des hosties où cette sensation d’interdit est dévoilée, on ne croque pas l’hostie et lorsque l’on ose, on a cette impression inquiétante que le sang va jaillir. Une incise dans l’hostie. Incisif, oui. Incisives ses photographies, la netteté maîtrisée, accentuée, les couleurs saturées, les contrastes marqués, le jeu coupant, oui, de l’ombre et de la lumière. Les ors du Temps plutôt que les hors temps. Et tout autant de mots, de phrases, de fragments de son histoire, de pensées, d’aphorismes, des impromptus saccadés, nerveux.

Saccades était le titre de son premier recueil de photographies et de textes courts, c’était très bien trouvé, non ?

Philippe Herbet, 25 février 2016, Lyon 

Le premier volet de la série Photographies d’Amaury da Cunha est à (re)découvrir ici, Arno Bertina et Amaury da Cunha

Le second volet, Ce qui ploie par Michel Poivert est là

L’œil d’Amaury da Cunha

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