Pierre Bergounioux (à gauche), Frédéric-Yves Jeannet (à droite) © Renaud Monfourny
Pierre Bergounioux (à gauche), Frédéric-Yves Jeannet (à droite) © Renaud Monfourny

Diacritik a le plaisir et l’honneur de publier cet entretien inédit entre deux écrivains, Frédéric-Yves Jeannet et Pierre Bergounioux, réalisé par mail entre Cuernavaca et Gif-sur Yvette, en janvier dernier.
Les deux auteurs correspondent, selon un mode que l’on pourrait penser « mineur », comme l’écrit Frédéric-Yves Jeannet, qui révèle pourtant « ce que l’écriture de création ne laisse pas soupçonner ».
Ces pages inédites sont destinées à paraître dans un livre dans les mois qui viennent.

Michel Butor et Frédéric-Yves Jeannet en 1992

En hommage à l’immense Michel Butor qui vient de mourir, Diacritik republie cette missive de Frédéric-Yves Jeannet, parue dans nos colonnes le 26 février dernier

à Michel Butor

Tu es mon dernier père vivant. Tu sais peut-être que David Bowie vient de mourir, en ce début d’année, deux jours après son soixante-neuvième anniversaire, mais il n’était pas vraiment pour moi un père, plutôt un grand frère & demi-dieu lointain, inaccessible dans une sorte d’Olympe. Il ne me reste que toi. Je t’écris donc cette lettre avant ma mort et la tienne : je préfère que ce soit de notre vivant.

Annie Ernaux, que tu avais lue ici, en 2012, pendant que je prenais une douche avant qu’on aille à Tepoztlán, a écrit, dans L’Occupation : « J’ai toujours voulu écrire comme si je devais être absente à la parution du texte. Écrire comme si je devais mourir, qu’il n’y ait plus de juges. » C’est aussi ma règle, mon principe. En cela nous différons sans doute un peu, car tu es secret & solaire, comme le disait bien Georges Perros, chat de haute gouttière, et moi de l’autre saison astrale. Nadia, ou Annie Ernaux, nées sept & quatorze jours avant toi, mais d’autres années, 1929 & 1940, sont je crois du même signe que toi, mais je n’ai jamais su exactement où commençaient, où finissaient les signes du zodiaque.

Prince par Rodho

La musique adoucit les mœurs, dit l’adage. Et ce ne sont pas Galien de Pergame, MC Solaar ou Arnaud Rakoon qui prétendront le contraire. Avec 1Song1day ou Into the Groove, les rubriques musicales de Diacritik saison 1 signées de notre spécialiste attitré, la musique a bien évidemment droit de cité au sein du magazine. Ni compil’, ni best-of, Un été 2016 : Sing City, c’est un retour sur les découvertes et les coups de cœur, mais aussi (et malheureusement in memoriam), un regard dans le rétro de l’année avec les décès de David Bowie – premier choc tellurique – et de Prince –  réplique aux effets non moins planétaires.

David Bowie1.

 

 

La vie après Bowie est plus difficile encore qu’après Jésus-Christ, même pour les gens du Telegraph c’est dire — qui dans ma jeunesse ne le mentionnaient que du bout des lèvres. J’ai été moi aussi “a British suburban teenager in the 1970s”, il a été pour moi aussi “the only musician of whom I have ever been a true fan”, le seul artiste même, et j’aurais pu écrire certains des témoignages cités dans leur article, tel : “I never even imagined a word without Bowie in it”, que j’aurais formulé un peu autrement :

Michel Butor et Frédéric-Yves Jeannet en 1992

à Michel Butor

Tu es mon dernier père vivant. Tu sais peut-être que David Bowie vient de mourir, en ce début d’année, deux jours après son soixante-neuvième anniversaire, mais il n’était pas vraiment pour moi un père, plutôt un grand frère & demi-dieu lointain, inaccessible dans une sorte d’Olympe. Il ne me reste que toi. Je t’écris donc cette lettre avant ma mort et la tienne : je préfère que ce soit de notre vivant. Annie Ernaux, que tu avais lue ici, en 2012, pendant que je prenais une douche avant qu’on aille à Tepoztlán, a écrit, dans L’Occupation : « J’ai toujours voulu écrire comme si je devais être absente à la parution du texte. Écrire comme si je devais mourir, qu’il n’y ait plus de juges. » C’est aussi ma règle, mon principe. En cela nous différons sans doute un peu, car tu es secret & solaire, comme le disait bien Georges Perros, chat de haute gouttière, et moi de l’autre saison astrale. Nadia, ou Annie Ernaux, nées sept & quatorze jours avant toi, mais d’autres années, 1929 & 1940, sont je crois du même signe que toi, mais je n’ai jamais su exactement où commençaient, où finissaient les signes du zodiaque.

Arno Bertina
Arno Bertina

La littérature n’arrive jamais à temps. Inlassablement et comme malgré elle, elle ne cesse de temporiser l’Histoire, d’accuser sur elle et de lui faire accuser un retard qu’aucun temps ne saurait refaire et qui, au fur et à mesure, creuse un abîme à figure de faillite et d’effondrement où le Présent semble s’éloigner de lui-même, où, d’unique et indivisible, il finit par ne plus s’appartenir non plus que véritablement exister.