Michaux, l’homme qui disait non

Henri Michaux
Henri Michaux

Au décès du merveilleux Michaux, le bon poète Jean-Pierre Verheggen titrait dans un journal belge : « HENRI MICHAUX MON NAMOUR ». De fait, Michaux était de Namur, donc Wallon et Belge. Mais une fois installé à Paris, il ne voulut plus entendre parler de ses origines. Il ne se considérait en rien comme un écrivain de Belgique tout en gardant des relations avec Hellens ou avec de Boschère. Et déjà, somme toute, il disait NON à tous ceux qui le lisaient — sans doute avec plaisir ou passion — mais tentaient de s’approprier de quelque façon sa personne, son œuvre, son image.
Ainsi, au long de sa vie, Henri Michaux a beaucoup dit NON. Il a fait obstacle à quantité de sollicitations et aux tentatives, bienveillantes mais pas toujours, de le reconnaître ou de le consacrer. Et c’est ce dont s’est 41jKQzt2efL._SX315_BO1,204,203,200_avisé Jean-Luc Outers, le romancier du Voyage de Luca et de La Compagnie des eaux, pour qui l’œuvre de Michaux est une source permanente d’inspiration. Il a de la sorte rassemblé une centaine de lettres de l’auteur parfois couplées avec les missives des correspondants. Et d’introduire à cet ensemble par la voie d’un fort beau texte, un texte qui ne cache pas sa perplexité devant une telle obstination à refuser ce que tant d’autres appellent de leurs vœux.

En fait, c’est à l’institution littéraire entière que le poète en a, ne voulant pas qu’elle s’accapare sa personne et son œuvre. Il va donc tout refuser ou presque — que l’on reprenne ses textes, que l’on publie ses photos (si rares), qu’on le fasse entrer dans une anthologie ou dans une académie, qu’on le couronne et qu’on le célèbre. Et c’est résolument NON de part en part. Or, des témoignages l’assurent par ailleurs, l’homme Michaux était tout à fait fréquentable.

MICHAUX-Henri-COUV-Donc-cest-nonQue dire de plus de ces lettres s’adressant à Gaston Gallimard ou à Jean Paulhan mais également à de moindres seigneurs ? Elles sont forcément répétitives et forment litanie. Michaux se charge de les résumer en peu de mots : « Je répugne à l’étalage » (p. 126). La seule explication qui se fasse jour d’un  tel entêtement est donnée par sa crainte de se laisser enfermer, coincer, étouffer.
Michaux redoute ce qui fait masse et il écrit à son ami Arland : « Je vous en prie, vous au moins, ne donnez pas dans le ridicule de cette accumulation soudaine de critiques et d’exposés sur H.M. » (p. 124). Et juste après : « Attendez la fin de ma vie, qui ne saurait tarder. » (p. 125)

Toujours est-il que ce à quoi l’écrivain le plus ordinaire aspire et qui fait plus ou moins vendre ses livres est ici impitoyablement refusé. Il faut bien dire qu’un tel rejet du « carnaval médiatique » force l’admiration. « Si je lui avais proposé mon projet, note Outers non sans humour, nul doute que j’aurais rejoint la liste des éconduits qui se consolent sur le bord de la route en lisant et en relisant la lettre qu’ils ont reçue à la fois comme une caresse et comme une gifle. Il y a des gifles qui font du bien. » (p. 21)

Des questions demeurent néanmoins. De quel mal souffrait le singulier poète ? Quelque chose comme une paranoïa inversée. Car, tout obsessionnel qu’il parût être, H. M. ignorait les formes de l’envie et de la jalousie qui tourmentent ses confrères. Et cela ne va pas sans une bravoure émouvante. Et puis cette question encore : de quoi vivait Henri Michaux s’il put ainsi négliger toute publicité autour de ses textes et de ses tableaux ? Pourtant, de temps à autre, il 71jUlVVmaVLveille à ses intérêts. En 1942, il se plaint auprès de Gaston Gallimard de ce que des extraits de Plume soient donnés en lecture au cabaret Agnès Capri sans qu’il soit rétribué et sans en être averti. À d’autres moments, il n’hésite pas à faire état de son revenu modeste, tel qu’il provient trop petitement de sa peinture et de la réédition de ses écrits.

Tout cela étant, la lecture de Donc c’est non (et quel beau titre !) est plus que salubre et l’on saura gré à Jean-Luc Outers d’y avoir largement contribué, en rassemblant ces lettres, en les annotant et en les présentant avec grand soin et non sans une discrète jubilation. Beau joueur, Jean-Luc Outers termine son ouvrage par un envoi imaginaire, que lui adresse Michaux depuis l’au-delà et qui lui dit : « Ne donnez pas dans le ridicule d’une telle publication ». (p. 185)

Henri Michaux, Donc c’est non, Lettres réunies, présentées et annotées par Jean-Luc Outers, Gallimard, 2016, 208 p., 19 € 50 — En librairie le 3 mars

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