Raymond Depardon : Glasgow, ville roman

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En 1980, Raymond Depardon répond à une commande du Sunday Times Magazine, une série de photographies réalisées lors de deux séjours à Glasgow, en juin et septembre. Le reportage ne sera jamais publié. Raymond Depardon a exposé quelques photos de la série au Grand Palais (Un moment si doux, en 2013-2014) ; le voici enfin reproduit en intégralité dans un livre sublime, au Seuil, préfacé par William Boyd. 72 photographies non légendées, elles parlent d’elles-mêmes, même si parfois les mots sur une pancarte ou une devanture dans la photographie en semblent le commentaire : « Revolution« , « some children pay a terrible price« .

© Raymond Depardon
© Raymond Depardon

Une première photographie, isolée, ouvre le livre, avant même la préface (bilingue) de William Boyd. Sur une pelouse d’un vert britannique, une petite fille et sa poussette, face à Glasgow ; en contrebas, à droite, une usine en briques, haute cheminée, plan large sur l’architecture quadrillée des tenements puis le ciel nuageux à l’horizon des maisons alignées à l’infini. Le regard du spectateur saisit les contrastes (de plans, de couleurs), les trois strates qui composent la photographie, le punctum de cette enfant blonde mais des détails le perdent aussi : est-ce une poupée ou un bébé dans la poussette ? de la fumée s’échappe-t-elle du haut fourneau ou sont-ce les nuages qui donnent l’illusion d’une activité industrielle ? Glasgow n’est encore qu’un panorama indistinct que Raymond Depardon s’apprête à nous faire découvrir en plans rapprochés, scènes de rues, portraits au Reflex.

Cette photographie en ouverture dit une ville écossaise à la fois imposante et méconnue, un « lieu fascinant » écrit William Boyd, parce qu’il concentre une histoire collective, « vestige du XIXe siècle », ville moderne, espace de contrastes, autant  d’oxymores et tensions qui se disent page après page, photographie après photographie, sans discours surplombant, dans l’infini de l’image, des récits que construit le recueil.

© Raymond Depardon
© Raymond Depardon

Glasgow sous l’œil de Depardon se déploie comme une histoire, venant dire la fin d’un monde ouvrier, la désindustrialisation et la pauvreté sous la lumière si particulière, détrempée, de l’Écosse : les rideaux de fer des magasins sont baissés, les pavés désaxés, couverts de mousse ou rouillés, les parpaings forment damier, des détritus jonchent les rues, une photographie ouvre sur un cimetière à ciel ouvert de chaises et aspirateurs, parfois des sans-abris sur les trottoirs — disait-on encore clodos ou déjà SDF en 1980 ? —, des hommes couchés par l’alcool aussi.

Raymond Depardon déploie une large palette de gris, cette couleur qui pourrait sembler neutre (gris est un singulier comme un pluriel) dont les photographies de Glasgow célèbrent la puissance infinie, la variété, du clair à l’anthracite, en passant par le béton, le nuageux, le crayeux, l’asphalte, un gris qui est ici matière et presque chair de l’image.

© Raymond Depardon
© Raymond Depardon

Mais il serait faux de dire que là s’étend le gris et uniquement le gris. Il est, ils sont, ces gris, troués de couleurs en contraste et bain révélateur, le rouge vif d’une voiture ou des escarpins d’une femme sur un terrain vague, le jaune éclatant et le bleu clair des magasins à l’abandon, le pink d’une robe d’enfant ou des bulles de chewing-gum de jeunes garçons, la blancheur des chaussettes hautes des fillettes, le bleu d’un parapluie, le rouge d’une chaise qui refuse de demeurer hors champ. Dans ces rues, on marche, on rit, on joue, on fait ses courses, des hommes traînent, des enfants sont là, comme le fil conducteur d’un récit en creux, d’un à venir qui rappelle parfois le passé, comme ce gamin derrière un mur, avec sa moue boudeuse à la Dickens.

Glasgow est l’espace d’une tension, entre grâce et sordide, gris et couleurs, ce sont des mondes qui entrent en contraste, voire en collision (cadres cravatés et ouvriers qui sortent de l’usine), passé et présent, mutations de « la forme d’une ville », comme dans cette photo où un couple âgé pose devant sa Rolls mais aussi une barre de logements sociaux — cette photographie sera présente dans l’exposition Familiar dans Strange à la Barbican Gallery de Londres, une exposition dont le titre pourrait être le sous-titre de cette série, les caractérisations d’une ville personnage, familière et étrange, polyphonique.

© Raymond Depardon
© Raymond Depardon

Sous l’objectif de Raymond Depardon, Glasgow est tout sauf un décor, le lieu est un roman hyperréaliste et fictionnel à la fois, dans une série d’une « puissance phénoménale » (William Boyd) ; il est le recueil de scènes qui sont des moments plus que des instantanés, des instants arrachés au temps, qui concentrent une histoire, le monde.

© Raymond Depardon
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Raymond Depardon, Glasgow, préface de William Boyd, éditions du Seuil, 2016, 144 p., 29 €

9782021303629Strange and Familiar, exposition collective à la Barbican Gallery de Londres, 16 mars-19 juin 2016, l’Angleterre telle que les photographes étrangers la révèlent. Commissaire d’exposition : Martin Parr, infos ici.