C’est tellement mieux sans les mots

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Comme l’air, l’espace, l’azote et le dioxyde d’azote, l’ineffable nous entoure tout le temps : c’est tel rayon de soleil à travers la branche qui bourgeonne dans le square, c’est tel regard dans le métro, le cri d’une mouette au-dessus de Paris, le bruit de la neige poudreuse sous les pas, celui des feuilles mortes au bord du grand canal à Versailles, une odeur de vin chaud, de cannelle, tel regard d’enfant qui s’appuie gravement sur vous, dans la file d’attente d’un magasin, vous ne savez pas pourquoi, vous ignorez ce que ça veut dire mais ça s’imprime en vous à jamais, c’est aussi la façon dont cette vieille dame monte dans le bus, telle pensée fugace qui vous fait rater votre station de métro, c’est enfin ce chaos dans la tête au moment de s’endormir, toute la tristesse et la fatigue du monde. C’est cela et tout le reste, c’est surtout tout ce qui échappe à la moindre définition, toute la musique aussi bien. Le silence avant et après la musique.

Commencez une phrase par l’ineffable c’est, et vous êtes sûr de rater votre cible.
C’est ça l’ineffable, tout le réel omniprésent qui échappe au dire. Tout ce qu’on aura toujours au bout de la langue, ce concentré qu’il ne faudrait jamais chercher à diluer dans du texte. Mais voilà le grand fou qui veut l’impossible, le chercheur d’or, l’écrivain avec ses gros sabots, ses phrases pleines de mots alors qu’elles devraient être faites de murmures, la voilà le grand fou avec ses phrases irrémédiablement horizontales, allant d’une majuscule à un point final, alors qu’elles se voudraient devraient être circulaires, boucles vers l’infini, sans commencement ni fin.

L’ineffable, pourquoi le dire, pourquoi vouloir l’écrire, s’obstiner, l’emprisonner le graver, pourquoi ne pas le taire, le garder passer sous silence, au chaud, comme ces sages qui méditent, au chaud quelque part entre le coeur et le cerveau ? Pourquoi ce besoin d’écrire sur les murs, depuis la nuit des temps et les mains négatives, sur le tronc des arbres, sur les pierres, sur les tablettes d’argile puis sur papier relié prétexte à codex puis à livres copiés et imprimés ? L’ineffable, laissez-moi rire ou pleurer, ou les deux. Pour lire tout ce qui est entreposé conservé à la bibliothèque François Mitterrand, comptez 150 000 ans. L’ineffable, c’est aussi près de 600 ou 700 romans à chaque rentrée de septembre. A votre avis, comment de pages à jamais non lues, même pas feuilletées ?

L’ineffable, pourquoi est-ce que j’insiste, ce soir, cette déjà nuit, alors qu’il vient de me laisser pour un plan cul en extérieur – j’en ai pour quelques minutes, trois quarts d’heures à tout casser, a-il-dit en enfilant sa doudoune et sa casquette – pourquoi est-ce que je m’obstine à tracer ces phrases comme autant de lignes alors que je sais bien qu’au fond les phrases les miennes, mes lignes de poudre noire, c’est du vent, ça ne sert à rien, ça ne change pas le monde, ni la Terre ni le ciel. Pourquoi je continue contre le vide et la page blanche alors que je sais que le malheur sera toujours aussi grand, la joie toujours aussi soudaine, imprévisible et inconstante, totalement injuste ?

L’ineffable donc, ce soir cette nuit je bute sur le mot : est-ce que j’écris pour le dire, le circonscrire, l’encercler, le choper ? C’est quoi la quête, le truc, d’où vient la fixation ? Ou bien n’est-ce qu’une manie, une graphomanie ? Une compulsion ? Qu’est-ce alors ? Ineffable, je lance la canne à pêche, vas-tu mordre à l’hameçon, petit ou gros poisson ? Et si j’attrape le truc ? Si j’y arrive ? Que passa ? Terminus tout le monde descend ? Resterait plus qu’à mourir puisque la chose serait atteinte et enfin dite ? Autant expliquer l’amour inconditionnel à un chien.

Non, j’aime parce que je sais mon manque et il n’y a pas de rapport autre que mon brouhaha. Je cherche à dire l’ineffable pour que la douleur soit moindre, pour la beauté du geste également, c’est important l’esthétique. Un trait vif qui capture le mouvement, sans hésiter.

Et puis je suis sûr que c’est encore, tellement plus compliqué. Mais c’est ainsi, ça fait des millénaires que le cerveau humain est formaté pour penser le deux, le noir, le blanc, le oui, le non, le sexe mâle et le sexe femelle. L’avenir sera multiplicité exponentielle du vivant, vous verrez, on verra, on tend vers ça, vers les nombres complexes.

Il n’est toujours pas rentré, je me dépêche d’écrire. J’écris dans le temps qui m’est imparti comme si c’était un jeu, ma durée est celle de son plan cul en extérieur. Je passe le temps, je le tue ? Quand il rentrera je mettrai le mot fin, même si je n’ai pas fini. Quelle chance j’ai les mots sous mes doigts et parfois même les mots pour le dire, quel malheur, je n’ai la plupart du temps que les mots et rien d’autre.

On a tapé ce soir et on a bu, beaucoup trop, comme ces gens qui veulent que la vie soit plus que la vie vie : Bigger than life. Une drôle d’expression quand même, bigger than life. Mais c’est ça, toujours la même misère, le même « malheur merveilleux » dont parlait Duras, le même « espoir affolé » dont parlait Chéreau, que l’on soit à Ibiza à quatre heures du matin sous acide ou quand ils construisaient élevaient Notre Dame contre la pesanteur, victoire de la verticalité contre l’horizontalité de la mort, victoire de la lumière et des couleurs à travers les vitraux, c’est encore et toujours la même recherche, the bigger than life, faire que la vie soit plus que la vie, l’élévation, négation de la durée, des contingences. Un regard beau, lent et profond comme une éternité.

Il tarde à rentrer, ça m’arrange, je continue termine ce texte, ça fait longtemps que je n’ai pas écrit pour Diacritik. Faut dire que mon ordi m’a planté récemment, ça n’arrange pas les choses. Une clope, une suspension. Il n’est toujours pas rentré, le plan doit être pas mal, tant mieux pour lui. Je n’ai pas une once de jalousie, je ne connais plus la jalousie et ça fait des années. Pourquoi est-ce que je serais jaloux du printemps ?

L’ineffable donc. Voilà mon sujet de la nuit, ma direction plutôt, une façon de tendre vers les déserts et les forêts. Ad noctum.

L’ineffable ? Mon sujet ? C’est un film et je refuse de faire la moindre critique. Le réalisateur est Tood Haynes, ça s’appelle Carol. C’est avec Cate Blanchett et Rooney Mara. Je ne parlerai pas de l’histoire, des personnages, de l’image, de la musique. C’est comme un train. Un train qui passe ça se prend ou pas. Certes, on peut décrire les wagons, analyser décrire, l’intérieur, l’extérieur, la locomotive, les rails, la vitesse, tout ce que vous voudrez mais l’essentiel est qu’un train qui passe, ça se prend ou ça ne se prend pas. Moi je prends.

Carol, à la toute fin du film, un miracle a lieu : un peu d’ineffable est enregistré sur la pellicule, à jamais. Et l’image dure pendant toute la traversée de la vie. On ne peut pas en parler, ça se passe de mots. C’est à voir, c’est à vivre. A revoir. Carol est un film regard mais aussi un film sur le regard, les regards. Ceux qui en disent longs. Il serait contre-nature d’écrire quoi que ce soit sur ces regards-là. Imaginez un regard qui serait parachèvement et commencement de tout. En même temps. Vous voyez ? Un regard beau, lent et profond comme une éternité.