Laurent Sagalovitsch et la question qui fâche

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C’est ce que l’on appelle pudiquement une « question sensible ». Et, du fait de deux médias (Le Journal du Dimanche fin janvier et Le Parisien dans son édition du 12 février 2016), une question qui fâche. Dans un brillantissime billet intitulé « Un sondage pour Auschwitz » publié sur Slate.fr, l’auteur de La Métaphysique du hors-jeu et d’Un Juif en cavale démonte le questionnement — et pointe les résultats plutôt effrayants du sondage — avec humour, acidité et noirceur.

Les questions relayées par Le JDD et Le Parisien ont de quoi interpeller et effrayer : « Êtes-vous d’accord ou pas avec l’affirmation suivante : Les Juifs utilisent aujourd’hui dans leur propre intérêt leur statut de victimes du génocide nazi pendant la Seconde Guerre mondiale ? », suivi de : « Les Juifs sont plus riches que la moyenne des Français ; Les Juifs ont trop de pouvoir dans le domaine des médias ; Les Juifs ont trop de pouvoir dans le domaine de l’économie et de la finance »…

Le 31 janvier, le JDD s’était fendu d’un titre sensationnaliste (« EXCLUSIF. Juifs, musulmans : la grande méfiance »), parlant d’une enquête « hors normes, par sa nature et son ampleur » (commandée par l’Union des Étudiants Juifs de France et SOS Racisme, il s’agissait de tester la persistance des clichés racistes dans l’opinion publique). Développant les résultats du sondage et la méthodologie employée, un second article a été chapôté en ces termes « La grande peur des juifs de France ». Vous avez dit racoleur ? Déjà, les réactions avaient été plus ou moins vives, notamment au sujet de la méthode utilisée (l’institut de sondage avait distingué les répondants juifs des répondants musulmans).

Après la publication du Parisien daté du 12 février, Le Plus de L’Obs est revenu sur le sujet, un sondé n’hésitant pas à dire que « la tournure des questions influence les participants »… Ailleurs dans la presse, alors que Le Parisien titrait « Les préjugés restent tenaces » au-dessus de l’article incriminé, L’Express, quant à lui, parle de « l’intitulé des questions (qui) a choqué ». Avant d’ajouter : « Pas sûr que ce sondage participe à la déconstruction des préjugés ».

Pour paraphraser L’Express : en reprenant sans distance, sans recul et en sacrifiant la responsabilité éditoriale sur l’autel du buzz, pas sûr que ce genre d’articles fasse avancer l’opinion.

Laurent Sagalovitsch s’est lui aussi interrogé. Mais avec une verve, une acuité et un sens du second (voire du troisième, dixième, millième) degré qui force le respect et devrait éclairer sinon faire s’interroger les poseurs de questions polémiques (et faire réfléchir les rédactions) :

Ils ont engagé le coiffeur de Goebbels pour rédiger un tel chef d’œuvre ?

Le court (mais puissant) texte de Laurent Sagalovitsch est donc salutaire, nécessaire, indispensable (tant pis pour la redondance d’adjectifs), car il brocarde autant la mécanique sondagière que les pourcentages de réponses positives et n’oublie pas l’essentiel : « le pire dans toute cette histoire, c’est qu’il y a tout de même 32% de personnes interrogées qui ont répondu oui. Je savais Dieudonné populaire parmi la population française mais 32% c’est tout de même un peu, beaucoup. »

-> Lire Un sondage pour Auschwitz sur le blog Slate de Laurent Sagalovitsch.