Nabil

Photo Bruce Wayne, Flou
Photo Bruce Wayne, Flou

Pourquoi, la question. Duras a longtemps été ma réponse. Pourquoi, la réponse. Duras sera toujours la question. Depuis le début Duras et ses phrases magiques, inaugurales. Phrases qui reviennent en boucle, écrites tracées sur la crête des mots, phrases tatouages sur une peau de lecteur ébloui : On écrit sur le corps mort du monde, corps mort de l’amour. Écrire c’est arriver avec la crise au bout de la crise.

C’est pour ça qu’elle écrivait vite, Marguerite Duras, dans l’écriture courante, pour que la crise ne la quittât pas. La lucidité ne vient-elle pas après la crise ? J’ai longtemps été un durassien comme on dit, un suiveur et un admirateur, un lecteur illimité, jusqu’à choisir de porter ce nom de Steiner qui veut dire la pierre, étendard, miroir et vitre, étoile jaune brodée sur un vieux manteau, étoile dans le ciel d’un certain absolu de l’écriture, également. Une rhétorique de la fascination. J’avais 22 ans, je débarquais à Paris où je ne connaissais personne, je m’inscrivais au cours Florent, je voulais changer de peau et de vie, devenir comédien, faire profession d’être un autre : En finir avec Jérôme Léon. Mon impératif à l’époque c’était commencer à zéro, faire table rase, Steiner, un titre et une nouvelle page, Olivier une peau d’écorce, peut-être pour se protéger, un peu de bois. Olivier pourquoi pas, Aurélien eût été too much. Confusément je voyais Duras comme une chose élémentaire, une direction, un pur élément qui se confondait avec les verbes écrire et vivre libre, c’était un acte, aussi, un certain oubli de soi et en même temps, la création, la revendication d’une identité nouvelle, marginale forcément marginale, une chambre à soi, une façon d’être au monde en refusant une grande partie de la société telle qu’elle va ne va pas, les horreurs économiques, accepter d’en payer le prix quel qu’il soit, et puis le reste, tout le reste, le désir brûlant, la belle allure et la folle énergie, la nuit, tout ce que l’on sait à 22 ans sans le savoir, les géographies hallucinées : Ici c’est S.Thala jusqu’à la rivière, et après la rivière, c’est encore S.Thala.

Duras, depuis le début j’ai vu sans voir, percevant sans savoir, d’emblée ce fut clair comme l’eau de roche, dès le premier livre ouvert. Ça m’a sauvé la vie, j’ai aimé me perdre en Durassie, j’ai aimé mieux aimer. Ou le croire.

Le continent Duras, c’est un territoire au-delà de la compréhension, c’est continental et insulaire, c’est comme une moire et ça échappe au sens commun, dans cette nouvelle géographie le Gange coule sous les viaducs de la Seine-et-Oise, c’est la grande banlieue de Calcutta au cœur de la Normandie en plein hiver, les grandes populations de la faim et du désir, c’est bien sûr un ravissement, un crépuscule permanent, ou au contraire l’aube toujours première, sans cesse renouvelée. C’est très facile à imiter mais ça reste inimitable. Avec Duras la raison et la logique sont priées de s’arrêter, l’auteur leur intime l’ordre de se taire ou de parler à voix basse, ici il s’agit de voir et d’entendre, d’abord, de voir la voix : C’est le passage d’un bac sur le Mékong. L’image dure pendant toute la traversée du fleuve.

Duras, donc, et ce besoin de la suivre, immédiat, aussi irrésistible qu’un charme. Ça ne s’explique pas, un charme. Le charme naît du point de folie des gens. A chacun ses points de folie et de fuite, là où ça peut déraper, bifurquer. Je suis Duras verbe suivre. J’écris parce qu’un jour dans ma vie toute ordinaire il y eut un livre de Marguerite Duras et ma vie ne fut plus ordinaire. Comment dire… ça a décuplé mon horizon, foutu en l’air mon identité, mes certitudes. Le vocabulaire et la syntaxe, le sexe aussi bien. Ça m’a tué. Ça m’a fait du bien. Ça m’a tué fait du bien sans masochisme aucun.

De ma naissance à mes 22 ans je me suis appelé Jérôme Léon, depuis c’est Olivier Steiner. Je n’ai rien à ajouter. Sauf cela, que je me targue d’écrire, dans son prolongement. Pas comme elle, j’espère pas, à chacun sa voix, mais dans son sillage, dans ses pas peut-être, après elle, dans son prisme, vers la voie qu’elle a tracée, cette direction qui part de la mer et retourne à la totalité de la mer. Je suis Ernesto, voyez-vous. Nous sommes des milliers et peut-être des millions à être Ernesto mais Ernesto, c’est moi : Je ne veux pas aller à l’école. Pourquoi dit la maman. Parce que. Parce qu’à l’école on m’apprend des choses que je ne sais pas.

Quand j’écris je suis comme mort, pas toujours ni tout le temps mais il y a ces moments où je suis mort, heures suspendues que je recherche tant, ce plaisir-là, cette qualité d’abandon. Je suis mort alors tout va bien, tout m’arrive, me parvient, il n’y a plus de temps, je suis dans le corps et hors de lui, hors de moi, je peux parler de tout, ma vie n’existe plus. Vie privée ? Je ne sais pas ce que ça veut dire. Pourquoi est-ce que je privatiserais un morceau de la vie ? Je crois que le concept de vie privée éclate en mille morceaux dès qu’on écrit, je vois que la vie ne m’appartient pas, elle ne fait que me traverser, parfois. Alors je la regarde et j’en parle comme d’un fait extérieur, étranger, j’écris sur cette donnée bizarre : être en vie et le savoir. Ceux qui ne savent pas que la vie ne leur appartient pas verront de l’impudeur là où il y a souci de précision. Ils parleront de narcissisme ou de charabia, diront qu’on n’a pas le droit de dire telle chose, que c’est trop intime, exagéré. Ces gens-là veulent mettre des limites à l’existence et au langage. C’est la droite, Burt Lancaster dans Le Guépard, ils veulent tout changer pour que rien ne change, c’est ça la droite, la peur du vrai changement, au fond vouloir que rien ne change, à part les modalités en surface, la petite gestion, les effets d’annonce et les réformes poudre aux yeux. Généralement ils détestent l’autofiction, à part peut-être celle des auteurs morts, Guibert, Koltès, ceux-là ne bougeront plus, on peut les étudier, ils ne viendront plus contredire. Ils ne supportent pas les auteurs d’autofiction vivants : trop dangereux, imprévisibles, difficile à coincer. Ils aiment la pudeur, la discrétion, une certaine idée du classicisme. Ils méprisent la psychanalyse. Ils croient que c’est mieux, la pudeur, le flegme, ils aiment se draper dans ce qu’ils appellent la dignité, la réserve, le secret des sources, en réalité ils ont peur. Peur de la folie, peur des autres et d’eux-mêmes. Peur du mal en eux. Peur de la peur aussi bien. Écrire c’est défier la peur, la narguer, la combattre. La mettre en échec. Écrire c’est écrire vers les migrants, tous les migrants, leur dire bienvenue, rajouter une assiette à la table, sérieusement, sans angélisme ou naïveté à la con. On ne peut pas accueillir toute la misère du monde ? Mais si on peut, pour cela il faut commencer par accepter de perdre la richesse, la propriété et les économies.

J’ai failli mourir l’an dernier, en 2015. Vraiment failli y passer. Dépression, tentative de suicide assez aboutie, hospitalisation pendant plusieurs mois, envie d’en finir, d’arrêter. Au bout du rouleau, désespoir et désespérance. La paralysie a duré longs mois et puis c’est revenu, petit à petit. La vie, le vent et les phrases m’avaient déserté puis ils sont revenus. Sur la tombe de Malik Oussékine il est écrit qu’ils pourront couper toutes les fleurs mais ils n’empêcheront pas la venue du printemps. C’est un peu ce qui s’est passé, un peu de cet ordre. Perséphone, le retour d’un printemps inespéré après un long, très long hiver plein de ténèbres : Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera.

Quand c’est revenu, je veux dire la part vivante en moi, je me suis remis à penser d’abord, à rêver puis à écrire. Au début comme ça, sans sujet, au hasard. J’ai écrit des rêves, des petites choses, des mots alignés. Une lettre, des notes, une petite recherche. Puis le souvenir est apparu. Le souvenir d’un regard et d’une présence. Je ne m’y attendais pas. Deux ans qu’il était mort et je pensais que le deuil était fait, que j’étais passé à autre chose. Non. Le fait est que le deuil a mis deux ans avant de me parvenir, comme si je n’avais pas imprimé la mort sur le coup, comme si pendant deux ans j’avais vécu dans la croyance que sa disparition était une de ses dernières fictions, un spectacle qui serait parti en tournée.

Tissage, reprise. Le beau rituel juif de la Queriah où il s’agit, après la mort d’un proche, de déchirer ses vêtements durant les sept jours du deuil. Lentement, délicatement. A l’issue de ces sept jours, l’endeuillé doit recoudre les vêtements en prenant soin de laisser visibles les reprises et les coutures. C’est ce que je fais quand je saute un paragraphe. L’axe du regard est une aiguille. Parfois le chas de l’aiguille est trop grand, parfois il est trop petit, trop fin. Le fil se plie, rechigne, se refuse. Il faut insister, ne pas lâcher, continuer d’écrire. L’histoire est très simple : j’allais mal et je me suis mis à penser, à lui d’abord, à ma vie passée ensuite. Ce faisant je me suis senti moins seul et paradoxalement je me suis un peu oublié. Oui, on peut s’oublier à force de se pencher sur soi. Sous la peau, la chair, l’ego. Mais si l’on mange l’ego, tout l’ego, si l’on mange le fonctionnement habituel, le train-train du soi et ses répétitions, reste le noyau, cet ensoi qui n’est plus soi, le noyau, même si c’est au centre de soi. Le noyau, c’est tous les millénaires, les forêts devenues pétrole, c’est le matériel des chromosomes, la mémoire du monde, certains appellent ça Dieu, pourquoi pas, le noyau c’est l’universel, la part commune et le devenir, la source du bien et du mal, graine de l’arbre de la connaissance. Je ne dirai pas que j’ai atteint le noyau, loin s’en faut, mais je l’ai un peu aperçu l’an dernier. La souffrance, quand elle est traversée, ouvre les yeux. C’est comme ces ciels après les tempêtes et les ouragans, ces ciels qu’on dit lavés. Jamais ils ne sont aussi calmes et clairs qu’après les tempêtes et les ouragans. Des souvenirs enfouis sont revenus à la surface, comme des noyés dans l’eau qui réapparaissent un jour, qui se mettent à flotter. Ce fut d’abord le souvenir d’un sourire dans théâtre, puis un autre dans un musée en Espagne, j’ai commencé d’aller mieux. C’est le passage d’un cercueil dans une Église. L’image dure pendant toute la traversée de la nef.

Je suis amoureux, il s’appelle Nabil. En arabe Nabil veut dire noble, honorable. Nous ne nous sommes pas encore rencontrés physiquement mais ça va venir, le rendez-vous est pris. Nous nous écrivons chaque jour. Des petits mots très courts. C’est bien car je ne m’emballe pas. Et lui non plus je crois. J’accepte doucement la présence de Nabil dans ma vie. Hier soir avant le coucher, il a terminé son message en disant : Je t’embrasse, je t’embrasse comme je t’aime. Terrible, les mots terribles, je l’ai remercié pour ce terrible auquel je veux bien croire à nouveau. Maintenant je le peux, je le veux, je suis prêt. Avec Nabil ce sera différent. C’est pas de l’espoir, c’est pas un sentiment, c’est une conviction. Lire les mots de Nabil fait de moi un bienheureux. Son visage est encore un peu flouté, un peu troublé, mais je sais qu’un jour prochain nos yeux verront ensemble la même chose, la même mer. Et tout sera clair et chaud, comme dans le noyau. Et tout pourra recommencer.