Et puis, David Bowie est mort

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Hier, tout allait bien ou presque, le monde continuait de courir à sa perte mais ni plus ni moins que d’habitude, ce qui fait qu’en moyenne ça restait supportable. Et puis, David Bowie est mort.

Depuis ce matin, tout est différent. Alors qu’à peine réveillé je balayais d’un air las les fils d’actualité – on ne devrait jamais faire de revue de presse avant d’avoir bu quatre cafés serrés minimum –, la nouvelle s’est affichée sur mon écran d’ordinateur entre un compte rendu de la performance de Johnny Hallyday chantant le texte de Jeanne Cherhal «Un dimanche de janvier» et celle d’Alain Juppé dansant dans une maison de retraite de sa ville. La rubrique « culture » de Google restera à jamais un mystère pour moi.

« David Bowie est mort ». A ma montre, il est environ 8h et par conséquent trop tôt pour aller traquer le hoax, la rumeur ou la boulette journalistique made in AFP… Mais, ce n’est pas Rihanna, Bernard Montiel ou Martin Bouygues. On parle de David Bowie, merde. Quelques liens suivis et trois clics sur des profils Twitter et Facebook d’ordinaire plutôt bien informés, la radio allumée à la hâte pendant la météo marine – la vraie, la seule, l’unique et non une énième poussée de fièvre de la présidente du Front National dont la température anale grimpe invariablement à 39-40 quand il s’agit de parler du putatif climat social hexagonal avec moult renvois aux heures sombres de l’arrivée au pouvoir du régime de Vichy – et la télé rebranchée dans l’urgence… je me rends à l’évidence. L’info est vraie. David Bowie est mort à l’âge de 69 ans, la nouvelle a été annoncée via son Twitter officiel. Puis, (le tweet est horodaté 22h30) elle est reprise par les internautes. Puis par les médias. Et puis, il y a ce que j’appelle les inconvénients du direct aussi : les imbéciles notoires, les Pascal Nègre amateurs qui vantent pour la première fois les mérites du chanteur tout juste défunt histoire de récupérer cinq ou six followers ; les rédactions à court d’idées qui repostent des articles vieux de trois ans (véridique) qui n’ont rien à voir avec le fait du jour (on a perdu un très grand nom de la musique et pour nombre d’entre nous un modèle, une part de notre univers personnel, NDLR) ; les Jean Roucas de supérette (pléonasme) qui se fendent d’un trait qu’ils espèrent d’esprit mais qui n’est que la prolongation de l’intestin grêle qui leur tient lieu de système de pensée ; les politiques obligés qui peuvent se servir des brouillons qu’on leur a écrits pour parler de Roland Peugeot (« une figure emblématique ») ou de Michel Galabru (« qu’ils ont bien connu »)…

Merde.

Sur Internet, les réseaux sociaux fleurissent de photos diverses, mon fil Facebook commence à ressembler à YouTube si le géant de la vidéo en ligne avait décidé de ne diffuser que des clips de David à la place des interventions de Jeff Panacloc chez Patrick Sébastien ou cessé de recommander les chaînes de Dieudonné et de BFMTV… Sur Twitter, remontant le fil de la matinée, je découvre aussi les rengaines à la mode : « si c’est ça 2016, je préfère encore 2015 » ; « quel début d’année ! vivement 2017 »… Je suis étonné de ne pas encore avoir croisé de carton en lettres grises sur fond noir proclamant « Je suis Bowie ».

Ah si. Il vient de passer à l’instant.

Six heures plus tard, le Figaro dénombre plus de 3 millions de tweets (il n’y en a que 2,48 millions, mais le journal à la liberté de blâmer joue la carte de l’optimisme, à 18h le chiffre sera atteint et le papier aura eu raison), autant d’hommages, de photos, de vidéos circulent, le dernier album de la star est sûrement plus demandé qu’hier sur les plateformes légales, les sms de fans hallucinés partent… Les rédac’ chefs envoient des mails rageurs à leurs pigistes musique pour leur demander ce qu’ils attendent pour livrer une bio digne de ce nom et « pas les torchons de la semaine dernière sur Michel Delpech et Pierre Bouleize » (la faute est d’origine, on peut comprendre le désarroi du stagiaire qui emporté dans son élan a voulu faire rimer l’auteur du Marteau sans maître avec 2016).

L’unanimité grandit en même temps que ma peine à l’écoute de Life on Mars que je mets très vite en ligne sous un très laconique titre : « David Bowie (1947-2016) ». Quelques minutes plus tard, je reviens modifier ce que je n’oserais pas qualifier d’article en copiant-collant « and the stars look very different today ». Phrase tirée de Space Oddity. J’ai été pris de court. J’assume le décalage. Le quotidien va bientôt reprendre ses droits – j’espère au mieux une matinée de répit avant la prochaine énormité.

Tiens. Revoilà Michel Onfray. Alors qu’il avait déclaré vouloir faire une pause dans ses passages médiatiques. Ça commence à ressortir depuis 14h : le philosophe lie la montée du djihadisme à Cyril Hanouna. Ça n’a pas trainé.

David Bowie est mort. Je laisse ma playlist jouer seule mes titres préférés de cet artiste que j’ai découvert trop jeune (j’étais très exclusif dans mes choix et mes goûts musicaux) et que je n’ai apprécié réellement que grâce à celle que j’aime. Au point de m’effondrer en larmes un jour au Victoria and Albert Museum à Londres durant ma visite de l’exposition « David Bowie is ».

Au passage, je vous invite à faire l’expérience suivante : prenez votre baladeur préféré, insérez la prise casque et lancez Space Oddity, l’option « morceau en boucle » activée. Une fois la chanson finie une première fois, ne mettez qu’une oreillette (la gauche ou la droite, ce n’est pas le jour pour ergoter sur votre sensibilité politique). Répétez l’opération. Chantée en deux tonalités différentes sur des pistes distinctes, la chanson, enregistrée en 1969 avec ses « backtracks » en « overdub » (j’ai fait quelques recherches entretemps pour comprendre ce que je percevais depuis si longtemps à chaque écoute) vous explosera à l’oreille par sa pureté lyrique, son innovation artistique et sa poésie chantée. Trois morceaux en un. 1969, il a 22 ans. Jeune génie.

Je ferme l’ordinateur, je sors. Il fait encore un peu nuit. Une fois dehors, je flotte bizarrement. Je regarde le ciel. David Bowie est mort.

Les étoiles semblent vraiment différentes aujourd’hui.