Les vieux fourneaux, « Celui qui part »

VF6 Avec Celui qui part, Wilfrid Lupano et Paul Cauuet achèvent en beauté un triptyque commencé avec Ceux qui restent suivi de Bonnie et Pierrot. Mimile, Pierrot et Antoine sont de retour et ils n’ont pas pris une ride ! Cela dit, à l’âge canonique des trois héros des Vieux fourneaux, une de plus, une de moins…

Retour à la normale – si tant est que ce terme s’applique à ces « vieux fourneaux » – pour qui la normalité est faite d’engueulades maison, de batailles (dé)rangées contre l’ordre établi, de souvenirs doucereux côtoyant des réminiscences d’un passé mystérieux… D’ailleurs, Pierrot vient de se faire arrêter déguisé en abeille par la police et va passer la nuit au poste en pestant haut et fort. Normal, donc.

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VF4Extraordinairement bien écrite, la série possède une gouaille hors norme, des dialogues d’une drôlerie infinie et une dimension picaresque certaine. Les Vieux fourneaux, c’est du Audiard sans les barbouzes, du Yves Robert sous DHEA, du baume du tigre rural bien de chez nous. Au scénario, Wilfrid Lupano a concocté une aventure aux personnages bien trempés, suivant la trame initiée avec le premier tome : trois compères, trois focalisations, de multiples destins croisés. « Celui qui part », dans ce troisième tome, c’est Mimile, ancien joueur professionnel de rugby (« seul blanc à avoir joué première ligne au rugby aux îles Samoa »), pourtant revenu de beaucoup de choses et de sa maison de retraite, en butte au début de l’aventure à une inondation potentielle de sa bicoque. Son ami Antoine est présent, aussi grincheux que Mimile est placide. La crue menace et Berthe, la voisine acariâtre, appelle au secours : la Dourdouille va emporter ses brebis. D’abord réticent (c’est un euphémisme), Antoine accepte de lui venir en aide. Mimile, lui, s’en tient à la même réponse : « tu sais, avec mon traitement »…

VF2VF5Il faut dire que si le temps ne semble pas avoir de prise sur la verve des trois amis, ils ont quand même l’âge de leurs artères. Ils ont beau avoir la soixante-dizaine sémillante, il n’est pas dit que la nature (et le passé) se rappelle à leur bon souvenir. D’ailleurs, un énigmatique estropié anglo-saxon et le mystère qui entoure leur relation à Berthe ne vont pas tarder à refaire surface. La mélancolie et le sérieux font alors une incursion remarquable, la narration jusque-là rigolarde au premier niveau se double de questionnements plus graves, sur les choix de jeunesse, sur l’insouciance coupable, sur la destinée.

Comédie sociale, tranche de vies, Les Vieux fourneaux est de ces récits qui font sourire, rire, sourire encore, et possèdentce talent rare d’émouvoir et toucher au cœur, par delà la simplicité apparente de l’histoire. Les questions du passé qui resurgit, des secrets inavouables et des petits arrangements avec la vie, de la filiation, de l’amour, de l’amitié et de l’honneur sont autant de thèmes qui traversent et soutiennent l’histoire. Paul Cauuet fait merveille avec ce style expressif et précis, qu’il s’agisse des protagonistes, des décors, de la couleur, des paysages nocturnes, marins ou campagnards… Et l’on sent la complicité qui anime les auteurs, leur tendresse vacharde pour leurs personnages. Les Vieux fourneaux, une trilogie truculente sur l’amitié indéfectible de trois gaillards d’avant. Pour qui la vieillesse n’est pas un naufrage mais plutôt une éternelle chasse au trésor.

Couverture

Wilfrid Lupano et Paul Cauuet, Les Vieux fourneaux, Celui qui part, 64 p. couleur, Dargaud, 11 € 99.